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Pourquoi a-t-on interné Alys Robi?

Elle était talentueuse, ambitieuse et à ses affaires. A-t-on enfermé et lobotomisé la première star internationale du Québec parce qu’elle était trop affranchie pour son époque? C’est la question que se pose sa petite nièce à la lumière de récentes découvertes.

Alys Robi en 1948.

Alys Robi en 1948.

Photo : Roméo Gariépy

Alys Robi fixe la caméra de son regard presque noir. Elle sait que l’on fait un plan serré sur ses yeux. Elle connaît le jeu des caméras. Elle a 70 ans.

L’animateur de l’émission, Jean-Luc Mongrain, lui demande doucement : Est-ce qu’un jour le rideau va tomber?

Alys Robi ne lui répond pas à lui directement. Elle ne le regarde pas. Elle se tourne vers la caméra et répond à un public qu’elle semble imaginer derrière l’objectif : Je ne sais pas. Parce que même quand on est parti, les gens parlent encore de nous.

Alys Robi, née Alice Robitaille, s’est éteinte il y a dix ans. Le 28 mai 2011, une bactérie a eu raison de cet être hors du commun et dont le destin, elle avait bien raison, pourrait bien encore susciter intérêt, curiosité et paroles.

Dans le parc qui porte son nom dans l’est de Montréal, une parente d’Alys Robi tient dans ses mains le portrait de la chanteuse au faîte de sa gloire, à la fin des années 40.

C'était ma grand-tante. Elle était très proche de ma grand-mère maternelle, chez qui j'ai grandi en partie, explique Chantal Ringuet, une grande blonde de 47 ans qui a fait son postdoctorat en études juives, qui a écrit des livres sur Léonard Cohen et la culture yiddish, et qui vient de consacrer une recherche au membre tabou de sa famille, un sujet plus près d’elle.

Quand ma grand-mère est morte, j’ai hérité de boîtes de souvenirs. Il y avait des photos d’Alys Robi dans des réunions intimes avec ma grand-mère. J’ai eu envie d’en savoir plus.

Une citation de :Chantal Ringuet, la petite-nièce d’Alys Robi
Photo prise dans le parc Lady-Alys-Robi, à Montréal.

Chantal Ringuet, petite-nièce d'Alys Robi dont elle tient le portrait tout contre elle.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La chercheuse universitaire a donc fouillé.

À la mort d’Alice Robitaille, un autre parent de la star déchue avait fait un don au musée de l’Amérique francophone d’archives personnelles d’Alys Robi, trouvées dans son appartement.

Chantal Ringuet y a découvert une correspondance d’affaires qui semble indiquer que la chanteuse était loin d’être folle lorsqu’on l’a internée à l’hôpital psychiatrique Saint-Michel-Archange, près de Québec. Elle prépare d’ailleurs un livre, à paraître cet automne, sur sa quête.

Ce que j’ai découvert est troublant et triste, tellement triste, soupire la petite-nièce d’Alys Robi. Contrairement à ce que tout le monde a dit, et à ce qu’elle-même a cru ensuite, elle n’a pas souffert de troubles psychiques graves. En 1948, juste avant son internement, elle était lucide et entretenait une correspondance avec plusieurs acteurs du milieu artistique au Québec et à l’étranger.

Alys Robi

Mais avant d’aller plus loin, qui était Alys Robi? Certains lecteurs qui ont moins de 20, 30 ou 40 ans, et qui se sont rendus jusqu’ici, ne savent peut-être pas qui c'est.

Alys Robi est la première star populaire du Québec français à avoir eu une carrière internationale, explique Sandria P. Bouliane, professeure adjointe de musicologie à la Faculté de musique de l’Université Laval, spécialisée dans la vie musicale du Québec au début du 20e siècle.

Il y a Emma Albani, de son vrai nom Emma Lajeunesse, une soprano qui a connu une carrière phénoménale à l’international à la fin du 19e siècle, mais Alys Robi est la première chanteuse populaire du Québec à s’illustrer de façon aussi fulgurante, c’est une incontournable des années 40.

La chanteuse Alys Robi

La chanteuse Alys Robi

Photo : Gaby

Alice Robitaille, née à Québec en 1923, est une enfant prodige. Dès l’enfance, elle donne des spectacles, chante et danse. À l’adolescence, elle rejoint à Montréal la troupe de Rose Ouellet (dite la Poune).

Avant-gardiste et intelligente, Alice Robitaille commence à suivre des cours d’espagnol quelques années plus tard; la mode est alors au swing, à la samba et aux musiques latines popularisés par le cinéma et les music-halls. Elle traduit elle-même des textes de chansons.

Elle va se mettre à chanter ce répertoire-là et cela va la distinguer. Elle devient exceptionnelle pour le Canada, et exceptionnelle, point, dit l’historienne Sandria P. Bouliane.

On se souvient de la chanteuse, mais elle était aussi une pianiste douée, pouvait improviser et arranger la musique.

Une citation de :L’historienne Sandria P. Bouliane

À la fin des années 30, la carrière d’Alys Robi explose. En 1942, elle enregistre son grand succès Tico tico. En 1944, elle s’envole pour l’Europe et chante à Paris, Londres, Zurich et Amsterdam. En 1945, elle s’installe à Mexico. Elle fait aussi, dans les années 40, une tournée sud-américaine qui va la mener du Pérou au Brésil. Elle chante à Toronto dans une émission de Radio de la CBC. Elle se déplace entre New York et Montréal si souvent qu’elle finit par noliser un avion pour son usage personnel. En 1947, elle fait partie de la distribution de la toute première émission de télévision de la BBC, et puis c’est Hollywood! En 1948, elle signe avec Metro Goldwyn-Mayer pour jouer dans une comédie musicale.

La chute de la belle vedette de la chansonnette

Un jour de 1948, au volant de sa Cadillac convertible, elle a un accident d’auto qui fait capoter sa vie. Elle subit un traumatisme crânien. Elle est sans doute, aussi, épuisée. Elle rentre au Québec pour se reposer dans un sanatorium.

La pression était énorme, les sommes d’argent en jeu, énormes aussi. C’était beaucoup pour une toute jeune femme de 25 ans, souligne la professeure Bouliane.

J’ai découvert dans ses archives une lettre datée du 22 juillet 1948, raconte de son côté Chantal Ringuet. Dans cette lettre, un agent lui dit que c’était merveilleux de lui parler la veille et qu’il est heureux de constater qu’elle est entièrement remise de sa maladie.

Dans cette lettre signée James V. Nichols et que Mme Ringuet nous a laissés consulter, l’agent essaie de la convaincre d’accepter un cachet de 500 $ par semaine pour une série de spectacles qui sera bonifiée, lui promet-il, par un autre contrat de publicité.

Le 26, l’agent lui envoie un télégramme, déniché lui aussi dans ses archives. L’agent a réussi à lui obtenir 600 $ par semaine, lui dit-il. En septembre 1948, le directeur de CKVL lui écrit lui aussi qu’il est heureux de lui avoir parlé, qu’il a hâte qu’elle revienne. Il lui offre un contrat et ses condoléances, car Alys Robi vient de perdre son petit frère chéri.

Pourquoi ces lettres sont-elles importantes? Parce qu’à peine quelques jours plus tard, vraisemblablement en octobre, elle est internée dans un hôpital psychiatrique de Beauport, contre son gré. Son père et un médecin signent les papiers à sa place. Elle, la femme d’affaires qui a fait le tour du monde seule, n’a rien à dire.

Elle était sans doute troublée, endeuillée, bouleversée. Aujourd’hui, on dirait qu’elle a fait un épuisement professionnel. Était-elle maniacodépressive? Possible, dit Chantal Ringuet.

Mais les lettres trouvées indiquent que dans les semaines qui ont précédé son internement, elle gérait encore ses affaires et qu’elle était lucide, intellectuellement capable, et qu’elle discutait avec des gens au téléphone qui la trouvaient en forme et le lui disaient.

Une citation de :Chantal Ringuet, la petite-nièce d’Alys Robi
Alys Robi en 1949

Alys Robi en 1949

Photo : Roméo Gariépy

Un mois après son internement, en novembre, son père obtient le droit de gérer ses biens après l’avoir fait déclarer inapte par la Cour supérieure, souligne-t-elle encore.

L’auteure se demande alors pourquoi non seulement on a enfermé Alys Robi dans un asile, mais on lui a aussi fait subir des électrochocs et au moins une lobotomie.

À mon avis, c’était une condamnation. On a voulu la punir car elle faisait ce qu’une femme ne pouvait pas faire à l’époque : être libre. Elle était complètement surdimensionnée pour le petit univers catholique de sa famille du quartier Saint-Sauveur à Québec. Je crois qu’on a voulu la faire taire, dit-elle, songeuse.

En voulait-on à son argent aussi? La question se pose.

La comédienne Pascale Bussières, qui a incarné Alys Robi dans le film de Denise Filiatrault Ma vie en cinémascope, sorti en 2004 et retraçant la vie de Robi, a rencontré à quelques reprises la chanteuse, alors vieillissante.

Je me souviens qu’elle m'a dit que son propre père avait profité de son argent, raconte-t-elle. Paranoïa ou lucidité? Difficile à dire.

Elle me fait beaucoup penser à Amy Winehouse, avance-t-elle. Comme elle, Alys Robi était une jeune femme au talent tellement fulgurant, tellement connectée sur un autre canal que celui du commun des mortels qu'elle a de la difficulté à vivre. Une flamme vive qui brûle rapidement et dont tout le monde abuse.

L'asile pour ceux qui dérangent

Isabelle Perreault est professeure à l’Université d’Ottawa et a fait sa thèse de doctorat sur les causes d'internement de 1920 à 1950. À l’époque, explique la chercheuse, on peut interner quelqu’un pour trois motifs : la personne a un comportement scandaleux, trouble la tranquillité publique ou pose un problème de sécurité. Ce sont des critères très larges.

Beaucoup de personnes qui dérangeaient ont été internées, poursuit-elle. Le docteur et écrivain Jacques Ferron raconte d’ailleurs dans un de ses livres qu’on trouvait dans les hôpitaux psychiatriques d’alors beaucoup d’excentriques ou de marginaux.

Jacques Ferron lui-même a été interné quelque temps. Claude Gauvreau, poète et signataire du Refus global, a été interné à la même époque qu’Alys Robi. Au début du siècle, le poète Émile Nelligan avait subi le même sort.

Et les femmes? Était-on plus prompt à enfermer des femmes trop émancipées?

Isabelle Perrault évoque le cas d’Irma Levasseur, femme ambitieuse et excentrique, un brin mégalomane. En 1903, elle devient la première canadienne-française à exercer la médecine au Québec. En 1907, elle fonde l’hôpital Sainte-Justine. En 1957, elle est internée à Saint-Michel-Archange, le même hôpital psychiatrique où Alys Robi a passé plus de quatre ans, mais elle réussit à s’en sortir en entreprenant des démarches juridiques et à prouver à la cour qu’elle ne souffre pas de démence.

À Saint-Michel-Archange, Alys Robi subit des traitements extrêmement lourds et risqués. La lobotomie, oui. Deux fois, probablement. Mais elle a vraisemblablement aussi subi l'insulinothérapie, qui consiste à induire un coma insulinique sur les patients agités, c’était très dangereux, un choc terrible pour le corps qui pouvait entraîner le décès des patients, explique Isabelle Perrault, qui se base sur des témoignages d’Alys Robi qui a raconté en entrevue qu’on lui servait un jus d’orange après des traitements. Ce qui correspond à la façon dont les médecins ramenaient les patients à la vie après les avoir plongés dans le coma.

Alors âgée, elle avance avec une canne, aidée par deux hommes.

Alys Robi aux funérailles de Claude Blanchard en septembre 2006

Photo : The Canadian Press / Ryan Remiorz

Un retour sur scène difficile

Le 6 septembre 1952, Radio Monde publie un article intitulé : Alys Robi nous annonce son retour. La chanteuse a écrit directement à la rédaction de la revue pour annoncer sa sortie de l’hôpital et son retour sur scène.

Or, ce retour est extrêmement difficile. Moi qui étais au sommet, j’ai dû travailler dans des cabarets de deuxième ordre, mais j’ai toujours gardé ma dignité, racontait la chanteuse déchue à Jean-Luc Mongrain en 1993.

Elle essuie moqueries et quolibets, c’est très dur. Les préjugés à l’égard des problèmes de santé mentale sont nombreux. Et, lorsqu’elle revient, son répertoire est passé de mode, ajoute Sandria P. Bouliane. C’est le début des chansonniers. En 1951, Félix Leclerc chante à Paris et le western tient le haut du pavé. Willie Lamothe est le chouchou.

Elle a gardé sa dignité, mais aussi son esprit, malgré ses cicatrices à l’âme et sa vie difficile.

Pascale Bussières se souvient d’un souper en tête-à-tête avec elle au restaurant Le Paris, à Montréal, au début des années 2000.

Ce soir-là, elle était comme une reine. Elle portait un manteau de fourrure, elle était maquillée, coiffée, parfumée. Les serveurs étaient aux petits soins avec elle. Par mégarde, elle a fait tomber une petite statuette sur le sol. La tête de la statue s’est brisée. Au maître d’hôtel qui lui disait de ne pas s’en faire, elle a dit avec humour : "C’est un peu comme moi, ils m’ont dévissé la tête et n’ont jamais été capables de la recoller."

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