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Un policier autochtone bafoué

Un officier autochtone de la GRC accuse son employeur de racisme et de discrimination. Le caporal Jeremy Tomlinson, d’origine mohawk, est en quête de justice. Ébranlé par le traitement qu’on lui a fait subir, il cherche réparation. Il s’est confié à notre journaliste Sylvain Desjardins.

Il pose en uniforme avec une arme de service.

Le caporal Jeremy Tomlinson de la GRC

Photo :  Radio-Canada/Courtoisie / Courtoisie Jeremy Tomlinson

Une perle rare. Un policier d’élite, rompu aux techniques de tir et d’interventions tactiques, doté en plus d’une expérience d'enquêteur de terrain. Ajoutez à cela qu’il est un Autochtone de la nation mohawk.

Pas étonnant qu’après 15 ans de service pour la GRC on l’ait recruté en 2017, pour faire partie d’une nouvelle équipe spéciale de lutte contre le crime organisé en milieu autochtone au Québec.

J'ai pris ma place assez rapidement, se souvient Jeremy Tomlinson. Je m'entendais bien avec les gens autour, ceux qui travaillaient pour moi autant que les autres groupes aussi.

Depuis le début de sa carrière de policier, il avait connu de multiples situations désagréables teintées de préjugés envers les Autochtones au sein de la police nationale. Les blagues de mauvais goût de la part de collègues sur les abus d’alcool dans les réserves, sur les exemptions de taxes auxquelles ils ont droit…

Il croyait que les choses allaient s'améliorer en s’intégrant à cette nouvelle unité spécialisée dans le crime autochtone.

Avec le temps, il a compris que ce n’était pas le cas.

Je vais vous donner un exemple, me dit Jeremy : un collègue officier qui utilisait du rince-bouche disait qu’il allait prendre un shooter autochtone. Entendre ça pratiquement tous les jours au bureau, c’était déplaisant, surtout dans un groupe d’enquête.

Ce n’était que le début de ses malheurs.

Au cours des mois suivants, on planifie l’arrestation d’un trafiquant de drogues dans un village mohawk. Le caporal Tomlinson juge que les moyens déployés pour cette opération sont démesurés. Il le fait savoir à son superviseur.

Comme il nous l’explique : Dans nos communautés, si la police arrive avec les hélicos et des véhicules blindés, vous allez provoquer toute la population. La crise d'Oka de 1990, on en parle encore trente ans plus tard!

Jeremy apprendra par la suite que sa position a été très mal reçue par ses patrons. Ils ont commencé à remettre en question mon allégeance à la GRC, il se demande encore pourquoi aujourd’hui.

Est-ce qu’ils croyaient que j’étais un criminel? Je ne sais pas.

Une citation de :Le caporal Jeremy Tomlinson

Le contentieux s’amplifie. On lui reproche ensuite d’avoir réclamé, sans y avoir droit, le remboursement d’un repas d’une valeur de 17 $ lors d’une mission qui entraînait une nuit à l’hôtel. Des collègues de son équipe ont fait la même erreur, mais il est le seul à se voir imposer une sanction : 12 jours sans salaire et une interdiction de promotion pour deux ans.

Jeremy Tomlinson porte plainte pour harcèlement. Sa plainte est rejetée par le commandant responsable du territoire québécois de la GRC, la Division C, à Montréal.

Il pointe son arme comme s'il visait une cible.

Photo tirée d'un site interne de formation de la GRC où apparaît le caporal Jeremy Tomlinson

Photo : Radio-Canada/Courtoisie / Courtoisie Jeremy Tomlinson

Entre 2017 et 2019, Jeremy Tomlinson a été visé par deux enquêtes en déontologie; il a lui-même déposé deux plaintes pour harcèlement.

Il a été sanctionné à deux reprises au terme de ces enquêtes, mais ses plaintes, elles, ont été rejetées.

Il garde de mauvais souvenirs de plusieurs interrogatoires qu’il a dû subir.

Dans une de ces rencontres enregistrées en mars 2019 et que nous avons pu écouter, un enquêteur de la GRC lui demande :

- Quand vous entrez au bureau le matin, êtes-vous un Mohawk ou un employé de la GRC ?

Le caporal n’en croit pas ses oreilles. Il fulmine.

- Je suis un Mohawk qui travaille comme officier dans la GRC. Si vous croyez que je ne peux pas être les deux, dites-le-moi!

Nous avons soumis le contenu de cet échange à un avocat spécialisé en droit du travail, Me Éric Lallier, du bureau Norton Rose Fulbright à Montréal. Il est catégorique.

C'est un motif de discrimination prévu à la Charte et aux lois qui s'appliquent, dit-il. Donc, c'est évident que cette question-là ne doit pas faire l'objet, normalement, de discussions, d'échanges, parce que c'est ça, la discrimination, c'est ça, le harcèlement.

Le caporal Tomlinson croyait avoir en sa possession tous les documents officiels provenant de la GRC au sujet de ses litiges avec son employeur : rapports d’enquêtes, décisions internes, etc., comme le requiert la procédure dans les enquêtes en déontologie.

Nous avons pourtant appris, grâce aux témoignages d’employés de la GRC qui souhaitent taire leur identité, qu’un rapport d’enquête crucial le concernant a été modifié à la demande d’un patron de l’organisation.

Dans ce rapport, des éléments qui remettent en cause la crédibilité des supérieurs immédiats du caporal Tomlinson ont été retirés de la version finale.

Réaction incrédule du caporal Tomlinson quand nous lui apprenons ce fait.

C’est vraiment.. c’est déplorable. Je ne sais pas quoi dire...

Une citation de :Le caporal Jeremy Tomlinson

Le policier reproche aujourd’hui à la GRC une gestion qui a non seulement ignoré tout cet environnement toxique de commentaires déplacés, de commentaires racistes, mais qui a encouragé le racisme contre les Autochtones en laissant faire.

Jeremy Tomlinson est en arrêt de travail depuis 2019. Il était devenu impossible, selon lui, de mener des enquêtes sans craindre les critiques constantes de ses patrons.

Or, il a appris depuis qu’il avait pourtant été sélectionné pour obtenir le grade de sergent par l’Unité des promotions nationales de la GRC. Mais il n’a jamais pu en profiter à cause des sanctions imposées par son commandant.

En quête de justice, il s'adresse maintenant à une autre instance, le Comité externe d’examen de la GRC, qui relève du Parlement canadien. Il souhaite obtenir des dédommagements financiers pour la perte de revenus associée à cette promotion qu’il n’a jamais eue et le remboursement des sanctions salariales subies.

Il reviendra à la commissaire de la GRC, Brenda Lucki, de prendre une décision finale à la lumière des conclusions du comité de révision.

Entre-temps, Jeremy Tomlinson consacre une bonne partie de sa vie à des activités culturelles et sportives dans sa communauté d’origine, Kanesatake. Et il passe plus de temps avec ses jeunes enfants, âgés de cinq et sept ans.

Ils m’ont demandé à plusieurs reprises : "Papa, pourquoi tu n’es plus policier?"

Une citation de :Le caporal Jeremy Tomlinson

Suit un silence.

C'est une question pesante. Je ne veux pas que mes enfants développent une haine envers les autres gens, mais je leur dis quoi? Il y a toute une réalité à laquelle je fais face, à laquelle d’autres Autochtones font face… J’ai bien peur qu’eux aussi vont devoir l’affronter quand ils vont grandir.

La GRC prône l'équité et la responsabilité

Dans une déclaration écrite, la GRC a indiqué être dans l'impossibilité de commenter les allégations de M. Tomlinson puisque le dossier a été transmis au Comité externe d’examen (CEE). « Par souci d’impartialité, la GRC ne peut donc pas faire de commentaires à ce stade », a déclaré la sergente Caroline Duval, en précisant que la décision du comité sera affichée sur son site Internet lorsque la commissaire l’aura rendue.

« Notre organisation œuvre à faire en sorte que tous les employés se sentent valorisés et respectés, poursuit Mme Duval par courriel. Le racisme et la discrimination n’ont pas leur place à la GRC et notre plan Vision 150 vise justement à agir concrètement pour moderniser notre organisation et faire progresser l’équité, la responsabilité et la confiance dans nos rangs. »

Le cabinet du ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, s'est aussi abstenu de commenter parce que l'affaire est devant le CEE. Il a aussi rappelé le plan Vision 150 lancé en 2020.

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