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L’héritage de la COVID-19 : pauvreté et instabilité

Les études sont catégoriques : le confinement lié à la pandémie entraînera des reculs dans la lutte contre la pauvreté sur tous les continents.

Des gens, dont une fillette, font la file sur le trottoir.

Des sans-abris font la file pour recevoir un repas le 8 décembre 2020, à Manille, aux Philippines, où les associations caritatives peinent à fournir à la demande depuis le début de la pandémie.

Photo : Getty Images / TED ALJIBE

Si les Européens et les Nord-Américains parviennent jusqu’à maintenant à passer à travers la pandémie de COVID-19, c’est grâce entre autres aux mesures de soutien prises par leurs gouvernements, qui ont tenu l'économie à bout de bras au cours de la dernière année. Cependant, des milliers de personnes vivant dans ces pays riches ont subi des pertes de revenu très importantes et les files sont longues devant les comptoirs d’aide alimentaire.

Dans les pays plus pauvres, la situation est catastrophique. La COVID fera entre 119 et 124 millions de pauvres (vivant avec moins de 1,90 $ par jour), selon les estimations de la Banque mondiale.

Ce calcul inclut les personnes dont le statut s’est détérioré à cause de la pandémie (entre 88 et 93 millions), mais aussi celles qui seraient sorties de la pauvreté n’eût été la COVID-19 (31 millions de personnes).

Avant la pandémie, la Banque mondiale prévoyait qu’il y aurait 31 millions de nouveaux pauvres en moins en 2020. On est loin du compte.

Selon un sondage téléphonique mené par la Banque mondiale dans des pays en développement auxquels elle vient en aide, depuis le début de la pandémie, 51,5 % des adultes ont dû sauter au moins un repas par manque d’argent.

C’est la première fois en 20 ans que le taux de pauvreté mondiale s’accroîtra, explique Ambar Narayan, économiste principal au pôle d'expertise en Pauvreté et équité de la Banque mondiale. La dernière fois que la pauvreté mondiale a augmenté, c’était après la crise financière asiatique en 1998, affirme-t-il.

Depuis 1999, le nombre d'habitants de la planète vivant dans l'extrême pauvreté a reculé de plus de 1 milliard. La pandémie de COVID-19 risque d'annuler en partie ces progrès.

Les régions les plus touchées sont celles où la pauvreté était déjà élevée, précise M. Narayan, notamment l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud.

Quand vous avez une grande quantité de personnes pauvres, cela veut dire que vous avez une grande quantité de personnes vulnérables, qui viennent tout juste de franchir le seuil de la pauvreté et sont plus susceptibles d’y retomber.

Une citation de :Ambar Narayan, économiste à la Banque mondiale.

À cette strate de pauvres, la COVID-19 ajoute un nouveau segment de la population, explique l’économiste. Beaucoup d’entre eux vivent dans des pays à revenu intermédiaire, dans les centres urbains et travaillent dans des secteurs informels.

C’est différent de la pauvreté structurelle que l’on voyait avant la pandémie, soutient-il.

Nous voyons une tendance composée de travailleurs plus jeunes, moins diplômés, ainsi qu’un plus grand nombre de femmes, qui sont touchés de manière disproportionnée par les effets immédiats de la pandémie en ce qui concerne les pertes d’emploi et de revenu.

Une citation de :Ambar Narayan, économiste à la Banque mondiale.

En Asie, beaucoup de ces nouveaux pauvres sont dans des pays comme le Bangladesh, le Pakistan et surtout l’Inde, qui pèse de tout son poids démographique dans la balance des démunis.

L’Inde comprend environ le quart des personnes qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté au monde, souligne Jules Naudet, sociologue au centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud (EHESS-CNRS). Les tendances indiennes pèsent donc très lourd sur les dynamiques globales.

Les statistiques sont abstraites. Mais concrètement, pour ces personnes, c'est une lutte au quotidien pour survivre.

Une citation de :Jules Naudet, sociologue au centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud.
Une file d'hommes se forme devant un kiosque où une femme et un homme servent un plat de riz.

Des volontaires d'une organisation non gouvernementale distribuent de la nourriture à des Indiens dans le besoin à Mumbai, le 15 avril 2021.

Photo : afp via getty images / Indranil Mukherjee

Les problèmes économiques du pays ne datent pas de la COVID, affirme le chercheur, mais plutôt des mauvaises politiques gouvernementales de ces dernières années.

La démonétisation décrétée par le gouvernement Modi en 2016 a causé un choc qui a entraîné des faillites et un endettement accru. Puis est arrivée la COVID-19.

Au moment où l'économie tournait déjà déjà au ralenti, pour éviter le pire, le gouvernement a décidé, avec quatre heures de préavis seulement, d'imposer un confinement à l'échelle du pays entier, raconte Jules Naudet. Puisqu’ils n’avaient plus de moyens de subsistance, les travailleurs migrants ont alors tenté de rentrer dans leurs villages, ce qui a occasionné une congestion monstre et des milliers de morts.

Plusieurs personnes à bord d’un camion

Des travailleurs migrants, privés de travail en mars 2020 en raison du confinement, tentent de regagner leur région d'origine.

Photo : Reuters / Amit Dave

Au cours de ce premier confinement, le gouvernement a mis en place certaines mesures pour aider les plus démunis, dont la distribution de riz et de lentilles, mais beaucoup de personnes ont souffert de faim et se sont fortement endettées. Lors de la deuxième vague, la détresse est encore plus grande, souligne M. Naudet.

On est dans des situations de misère absolue et totale. On voit des cas de surendettement parce qu'il faut continuer à payer son logement, ses repas, etc., alors que l'on n'a plus aucune ressource. Tout cela dans des conditions extrêmement hostiles et sans soutien pratiquement de la part de l'État.

Une citation de :Jules Naudet, sociologue au centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud.

Les inégalités amplifiées

Les impacts de la COVID-19 n’ont pas fini de se faire sentir, notamment en ce qui concerne les inégalités de revenu à l’intérieur des pays, ainsi que la diminution de la mobilité sociale, souligne la Banque mondiale.

Dans beaucoup de pays en développement, la mobilité sociale est déjà très basse, soutient Ambar Narayan. Or, avec la pandémie, des milliers d’enfants ont été privés d’école et des opportunités d’améliorer leur situation. Les conséquences à moyen et long terme risquent d’être désastreuses.

Dans la plupart des pays, certains segments de la population sont exclus des meilleures opportunités d'emploi, d'une meilleure éducation et de meilleures opportunités de santé. La pandémie a amplifié ces failles.

Une citation de :Ambar Narayan, économiste à la Banque mondiale.
Des hommes tiennent des boucliers dans une rue enfumée et jonchée de débris.

Les Colombiens se sont mobilisés contre le gouvernement, alors que l'économie du pays s'est fortement détériorée avec la pandémie.

Photo : Reuters

Plusieurs observateurs craignent que cet appauvrissement brutal n’entraîne une crise sociale dans plusieurs pays fragiles. La cohésion sociale est mise à mal par la pandémie, écrit notamment le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) dans une étude montrant que les émeutes, manifestations et violences collectives ont augmenté au cours de la dernière année.

Les effets du confinement et de la crise varient selon les systèmes politiques, ainsi que selon le niveau de pauvreté ou de développement des pays, estime Mathieu Couttenier, enseignant-chercheur à l'École normale supérieure de Lyon. Le confinement a eu tendance à exacerber les inégalités économiques, les tensions politiques et les tensions religieuses et ethniques existantes, croit-il.

Dans certains cas, cela a pris la forme de manifestations pour dénoncer (ou réclamer) des mesures gouvernementales, alors que dans d’autres, il s’agit de violences organisées de la part de groupes armés.

Les violences plus structurées surviennent surtout dans des pays où les groupes d'insurgés profitent de l'affaiblissement de l’État, notamment en Afrique.

Dans des pays où l’État est plus faible, il a potentiellement moins de contrôle et ne peut pas gérer à la fois une crise sanitaire et des groupes armés.

Une citation de :Mathieu Couttenier, enseignant-chercheur à l'École normale supérieure de Lyon.

Pour autant, les pays du nord ne sont pas épargnés, avec des violences qui prennent par exemple la forme de représailles contre des groupes considérés comme boucs émissaires, comme la communauté asiatique. Dans un contexte d'instabilité économique, on a tendance à blâmer ceux qui ont moins de pouvoir dans la société, les plus pauvres ou les étrangers, croit M. Couttenier.

Une personne tient une pancarte sur laquelle il est écrit : Stop Asian Hate (Arrêtez la haine contre les Asiatiques).

Des centaines de personnes se sont rassemblées devant le Capitole d'Atlanta, aux États-Unis, en soutien à la communauté asiatique américaine après que huit personnes, dont six femmes d'origine asiatique, ont été tuées au cours de plusieurs fusillades dans des salons de massage de la région à la mi-mars.

Photo : Getty Images / Megan Varner

Comment prévenir ces flambées de violence?

Dans certains cas, les États peuvent intervenir en stabilisant le prix de certains aliments pour éviter un appauvrissement généralisé, croit M. Couttenier.

Dans d’autres, il peut y avoir un travail d’éducation et d’information pour combattre les stéréotypes qui poussent à la violence envers certaines communautés. Mais c'est vraiment au cas par cas, pense-t-il. Chaque pays est un cas unique.

La communauté internationale, pour sa part, a également un rôle à jouer en épaulant les pays en développement. Il ne peut y avoir de fin durable à la crise économique sans mettre fin à la crise sanitaire, écrit le Fonds monétaire international (FMI), qui préconise notamment des dons massifs de vaccins ainsi que des subventions accrues aux nations moins nanties.

Aider les plus pauvres permettra de remettre en marche la machine plus rapidement et apportera un rendement de l’investissement très profitable, croit le FMI.

Le G20 a soutenu cette initiative en émettant des droits de tirage spéciaux, qui permettront d'augmenter les capacités de prêts du FMI. Les 20 pays les plus riches du monde ont également décidé en avril de prolonger la suspension du service de la dette des pays les plus vulnérables jusqu'à fin 2021.

Avec les informations de Agence France-Presse

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