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Le train léger d’Ottawa et le fragile lien de confiance avec l’usager

Le train passe à toute vitesse sur les rails.

Le train léger d'Ottawa (archives).

Photo : Radio-Canada / Francis Ferland

Antoine Trépanier

ANALYSE - Au moment où les problèmes techniques du train léger semblent tranquillement devenir une affaire du passé, la Ville d’Ottawa réussit, une fois de plus, à ébranler la confiance des usagers.

Grosse semaine pour le train et les avocats de la Municipalité. En quelques jours à peine, la Ville a intenté deux poursuites judiciaires et réclame au total près de 500 millions de dollars.

Des poursuites publiques, qui révèlent des informations sensibles, que la Ville ne semble pas vouloir divulguer.

Pour moi, comme membre du public, je voudrais savoir qui sait quoi et quand. Et ça, c'est très important, affirme Kari Glynes Elliott.

Kari Glynes Elliott est une porte-parole du Groupe des usagers du Transport en commun d’Ottawa. Pour elle et pour bien d'autres, l'information représente le nerf de la guerre. Dans une démocratie, dit-elle, si nous voulons juger nos représentants, nos élus et fonctionnaires, il faut savoir s'ils gèrent bien les dossiers qu'ils ont entre les mains.

Or, sa volonté d’avoir accès à des détails sur les dépassements de coûts, sur l’identité des responsables de problèmes liés au projet et des mesures précises mises en place par la Ville pour y répondre frappe un mur. Particulièrement cette semaine.

Le lien de confiance entre l’usager et le transporteur est comparable au niveau d’achalandage actuel : très bas.

Comment en sommes-nous arrivés là? C’est compliqué.

C’est compliqué parce qu’on parle ici d’un projet grandiose - évalué à plusieurs milliards de dollars - qui traversera la capitale nationale d’est en ouest et du nord au sud.

Lorsque des pépins surviennent, ils se transforment rapidement en problèmes.

Il y a eu ce trou béant sur la rue Rideau, en juin 2016, dont les coûts n’ont jamais été ouvertement révélés par la Ville.

Un trou géant est formé a la suite de l'affaissement de la rue Rideau au centre-ville d'Ottawa.

La chaussée rue Rideau entre la promenade Sussex et la rue Dalhousie s'est effondré, en 2016, à Ottawa pendant les travaux du train léger.

Photo : Radio-Canada

Puis, il y a eu ce retard de 15 mois dans la livraison du train par le constructeur, le Groupe de Transport Rideau (GTR).

Deux très gros problèmes qui mèneront inévitablement à des dépenses importantes.

Mais la Ville a tellement mis l’accent sur les bénéfices d’un partenariat public-privé (PPP) que les résidents s’attendaient à ce que tous les montants supplémentaires soient absorbés par le privé.

Est-ce vraiment le cas? Plus le temps passe, plus il est difficile d’en être convaincu.

Rajoutons à cela des problèmes d’aiguillages, des portes défectueuses et des roues fissurées, entre autres choses, qui ont provoqué de nombreuses interruptions de services. Les conséquences? Des retards. Des stations pleines à craquer. Des coûts supplémentaires. Du mécontentement.

Le lien de confiance entre bon nombre d’usagers et la Ville est rapidement devenu quasi inexistant. Bien sûr, bon nombre d’entre eux, à commencer par la Ville elle-même, ont relativisé ces situations malheureuses : c’est un nouveau projet, un jour ça fonctionnera bien et en plus, le train est confortable.

Absolument. Mais à quel prix?

Et c’est là que ça devient intéressant.

Le 11 mai au soir, le Ottawa Citizen obtient une note interne à l’attention des conseillers municipaux les avisant que la Ville intente une poursuite contre ses 13 assureurs, relativement à l’affaissement de la rue Rideau.

La Municipalité s’est déjà entendue avec eux sur certains coûts, mais pas sur la totalité. Elle réclame 361 millions de dollars en dommages. 361 millions. Combien a coûté l’aventure du gros trou? Personne à la Ville ne veut le dire. Mais en creusant un peu, on réalise que le montant avoisine les 131 millions de dollars en coûts accessoires.

Par exemple, pour la perte de revenus, les frais juridiques et aussi pour payer son personnel.

Un passager se trouve près des barrières d'entrée de la station du train léger.

À terme, le train léger traversera la capitale nationale d’est en ouest et du nord au sud.

Photo : Radio-Canada / Jonathan Dupaul

Pourquoi cette poursuite? Pendant des mois, dit-on à la Ville, l’administration municipale a négocié avec ses assureurs au sujet d’une indemnisation. Finalement, les assureurs ont rejeté la demande de réclamation en décembre. La Ville réplique en se tournant vers les tribunaux.

Si cela a coûté 131 millions de dollars, alors pourquoi une poursuite de 361 millions? Des dommages et le fardeau de la responsabilité de cet affaissement, essentiellement.

Mais la Municipalité ne semble pas vouloir que les détails de cette poursuite soient connus du public.

Le maire et les fonctionnaires limitent au minimum leurs commentaires parce que l’affaire est devant les tribunaux.

En plus, les élus du comité des finances, présidé par le maire lui-même, ont jugé bon de demander au conseil municipal d’inviter le commissaire à l’intégrité à enquêter pour trouver qui a partagé un mémo confidentiel à des journalistes.

Ça veut dire quoi? Ça veut dire que le commissaire pourrait utiliser tous les moyens nécessaires, y compris faire appel à la police, pour identifier qui a envoyé la note interne aux médias.

D’ailleurs, cette décision a muselé les élus du conseil dans ce dossier. Certains n’ont pas daigné donner suite à nos demandes d’entrevue, un autre nous confiait qu’il voudrait parler, mais qu’il ne pouvait pas. Trop risqué.

Une telle démarche n’est généralement pas populaire chez les journalistes. La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) n’a pas perdu de temps pour qualifier la démarche de chasse aux sorcières.

Au lieu de chercher à identifier des sources qui ont permis aux journalistes à mettre en lumière une situation qui était clairement d’intérêt public, le groupe de conseillers pourrait continuer à travailler au service de la population qu’il représente, a déclaré le président de la FPJQ, Michaël Nguyen.

Justement, les usagers dans tout cela? Dans la même rencontre, la Municipalité devait faire une mise à jour exhaustive des prochaines étapes du train léger à commencer par la ligne Trillium, celle qui doit se rendre jusqu’à l’aéroport. Une présentation a été faite. Certes, on a une meilleure image du travail accompli sur le terrain et c'est encourageant pour l'avenir. Ça fait rêver même.

Mais dès que les échéanciers et les coûts sont évoqués, il faudra attendre à la fin de l’année pour avoir une réponse claire et précise.

Et la Ville a aussi annoncé, après ce même comité - grosse journée! - qu’elle intentait une seconde poursuite, cette fois contre GTR pour ne pas avoir respecté certains éléments de leur contrat. À commencer par les délais de livraison du train. Elle réclame 131 millions de dollars.

Le maire parle dans un micro.

Le maire d'Ottawa, Jim Watson (archives)

Photo : Radio-Canada / Francis Ferland

Encore là, pas de commentaire sur le pourquoi du comment. Mais le maire Jim Watson a voulu rassurer la population en disant que cela n’aura aucun impact sur la construction de la deuxième étape du projet. Il faudra le croire sur parole.

La Ville veut rassurer, mais s’assure de ne rien dire. De ne pas dévoiler clairement aux contribuables quelles sont les sommes en jeu. Et pour s’y faire, elle est prête à utiliser toutes sortes de mécanismes pour que des informations publiques ne se rendent pas justement au public.

Un de ces moyens, c’est d’évoquer la participation policière dans une enquête pour révéler qui a osé parler à des journalistes. Qui plus est, dans une affaire qui a bien failli virer au drame - heureusement, personne n’a été blessé - dans l'un des endroits les plus achalandés en ville.

Et c’est ce qui pousse des usagers comme Kari Glydes Elliott à demander plus de ses élus et de son administration municipale.

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