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La Chine, les confessions forcées et le long silence du CRTC

Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes a été alerté sur le fait que la télévision d’État chinoise diffuse au Canada des aveux obtenus sous la torture. Mais un an et demi après avoir reçu une plainte, le CRTC reste muet.

Une mosaïque d'images de victimes de confessions forcées.

Une mosaïque d'images de victimes de confessions forcées.

Photo : Safeguard Defenders

Simon Cheng n'aurait jamais pu imaginer qu’un court voyage d'affaires en Chine continentale allait tourner au cauchemar.

Ce résident de Hong Kong a été arrêté en août 2019. Il soutient que, pendant 15 jours, il a été battu et torturé par la police secrète chinoise qui l’accusait d’être un espion britannique.

L’homme travaillait alors pour le consulat de la Grande-Bretagne à Hong Kong et n’a seulement été libéré qu’après avoir fait une apparition à la télévision d'État chinoise. Dans cette séquence vidéo, il admet notamment avoir sollicité des prostituées.

Les policiers ont tout fait pour que je cède. Après plusieurs jours de torture physique et psychologique, j'étais dans un état de détresse extrême, témoigne-t-il. Simon Cheng n’est qu’une des nombreuses victimes de confessions obtenues sous la contrainte.

Simon Cheng, un ancien employé du consulat britannique à Hong Kong.

Simon Cheng, un ancien employé du consulat britannique à Hong Kong, est photographié dans un parc de Londres.

Photo : Reuters / Hannah Mckay

Cette pratique de Pékin consiste à obtenir de faux aveux de suspects chinois et d’étrangers qui sont par la suite diffusés par des chaînes de télé sous le contrôle direct du Parti communiste. Des épisodes réalisés en étroite collaboration avec la police bien avant le procès et souvent bien avant que les accusations ne soient portées.

Des dizaines de millions de téléspectateurs à travers le monde ont accès à ce type de confessions télédiffusées par le biais de China Global Television Network (CGTN) et de China Central Television-4 (CCTV-4). Au Canada, Rogers distribue ces deux chaînes internationales chinoises. Vidéotron offre CCTV-4 au Québec.

C’est une complicité silencieuse et irresponsable du Canada, insiste Simon Cheng joint à Londres, où il vit maintenant en exil. En ne sévissant pas contre ces chaînes, le Canada encourage Pékin à en faire plus et cautionne la propagande du régime autoritaire.

Le président chinois Xi Jinping sur un écran de télé.

Le président chinois Xi Jinping sur les ondes de la chaîne CGTN distribuée au Canada.

Photo : Getty Images / Leon Neal

Plus de 60 confessions forcées

Voilà maintenant près d’un an et demi qu’une plainte a été déposée au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, le CRTC.

L’ONG Safeguard Defenders basée à Madrid en est à l’origine. Elle allègue que les deux stations chinoises ont diffusé ensemble plus de 60 confessions forcées de personnes détenues par les autorités chinoises.

Les preuves fournies dans cette plainte détaillée ont montré que des contenus abusifs et préjudiciables avaient été diffusés systématiquement sur une période de six ans, explique le directeur exécutif de Safeguard Defenders, Peter Dahlin.

Ancien défenseur des droits de la personne en Chine, ce Suédois a lui-même été contraint de faire des aveux enregistrés sur vidéo en 2016. Il a passé 23 jours dans une prison secrète en isolement, privé de sommeil et interrogé pendant des heures. Il n'a été libéré qu'après avoir livré de faux aveux diffusés par les médias d'État chinois, y compris au Canada.

Le Suédois Peter Dahlin.

Le directeur exécutif de Safeguard Defenders, le Suédois Peter Dahlin.

Photo : The Associated Press / Frank Augstein

Pourtant, quand le CRTC avait autorisé en 2006 la distribution au Canada de neuf chaînes appartenant au gouvernement chinois, il avait demandé notamment à ce que CCTV-4 s'assure de ne pas diffuser de commentaires offensants [...] à défaut de quoi celui-ci pourrait être rayé des listes numériques.

Mais 17 mois après avoir reçu la plainte de Safeguard Defenders, le CRTC refuse de dire pourquoi aucune décision n’a encore été prise.

Nous ne sommes pas en mesure de commenter sur le déroulement de l’examen de la plainte ni sur les raisons pour lesquelles une décision n’a pas été publiée à ce stade-ci, indique le CRTC par écrit. Le CRTC examine la plainte et ne commente pas sur les mesures qui pourraient être envisagées.

Le professeur de l’Université d’Ottawa Pierre Bélanger, qui suit de près les activités du CRTC, qualifie de complètement anormal le délai du traitement de ce dossier.

« On ne peut imaginer que le politique ne serait pas impliqué. C’est impossible. »

— Une citation de  Pierre Bélanger, professeur à l'Université d’Ottawa

Selon Pierre Bélanger, il n’y a aucun doute que, dans un contexte de vives tensions diplomatiques entre Ottawa et Pékin, le CRTC retarde volontairement le traitement de la plainte par crainte d’offusquer la Chine. La commande ne peut venir que d’en haut, conclut-il.

Le gouvernement est-il intervenu auprès du CRTC depuis le dépôt de cette plainte pour retarder une décision et ne pas froisser la Chine?

Absolument pas. Il n'y a pas eu d'intervention gouvernementale, répond le cabinet du ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault. C'est le CRTC – et non le gouvernement – qui est chargé de superviser la distribution des services non canadiens au Canada.

Mais le silence du Canada le place dans une position de plus en plus difficile à justifier. D'autres pays occidentaux ont déjà pris des mesures pour empêcher la diffusion de confessions forcées par les chaînes publiques chinoises.

En février dernier, l'autorité britannique de régulation des médias a déjà révoqué la licence de la chaîne CGTN, considérant qu'elle était assujettie dans les faits au Parti communiste chinois.

La riposte ne s’est pas fait attendre. Pékin a retiré à la BBC l’autorisation d’émettre en territoire chinois.

Le bureau de la BBC à Pékin.

Le bureau de la BBC à Pékin, en Chine.

Photo : afp via getty images / NOEL CELIS

Et à peine un mois après la décision de la Grande-Bretagne, l’Australie a suspendu à son tour la diffusion de CGTN et de CCTV-4 en attendant les résultats d’une enquête formelle. Cette décision a été prise compte tenu des sérieuses inquiétudes qu'elle suscite et de la complexité du sujet concerné.

C’est justement une plainte de l’ONG Safeguard Defenders, similaire à celle qu’elle a déposée au Canada, qui est à l’origine de cette suspension. En Australie, la décision est tombée en l’espace d'à peine 48 heures.

Pendant ce temps, au Canada, le CRTC ne fait pas son travail et c’est inacceptable, déplore Peter Dahlin de Safeguard Defenders. C’est décevant. Nous nous attendions à beaucoup plus de la part du Canada.

Il faut savoir que, depuis 2018, les médias d’État chinois sont placés directement sous le contrôle du Parti communiste à la suite d’une réforme imposée par le président Xi Jinping.

Les victimes interpellent Rogers et Vidéotron

Les signatures des victimes de confessions forcées.

Les signatures des victimes de confessions forcées au bas de la lettre envoyée aux entreprises Rogers et Vidéotron.

Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

À défaut d’une décision du CRTC, plus d’une douzaine de victimes de confessions forcées ont fait parvenir une lettre à Rogers et à Vidéotron leur demandant de mettre fin à la diffusion de CGTN et de CCTV-4.

Permettre la diffusion d'émissions aussi offensantes revient à encourager de graves violations des droits de la personne, écrivent les victimes.

Mais dans des réponses presque identiques, Rogers et Vidéotron renvoient la balle au CRTC.

« Le CRTC mène actuellement une enquête concernant la situation à laquelle vous faites référence. Étant donné que l’organisme fédéral étudie le dossier, nous nous en remettrons à sa décision une fois que celui-ci aura statué. »

— Une citation de  Réponse de Vidéotron

Plus cette décision du Conseil tarde, plus elle expose une fois de plus Ottawa aux critiques de ceux et celles qui lui reprochent de ne pas être plus ferme avec Pékin.

Elle vient aussi rappeler que le Canada n’a toujours pas arrêté sa décision quant à la présence ou non de Huawei dans le réseau de téléphonie 5G au pays. Une conclusion défavorable au géant chinois des télécommunications serait forcément perçue comme un affront par Pékin.

L’enjeu des confessions forcées est moins connu que celui de Huawei et ses impacts économiques ne sont pas de la même ampleur. Mais dans les deux cas, le Canada semble faire preuve de retenue face à la Chine.

Les deux Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor sont toujours détenus par le régime chinois. Un emprisonnement survenu dans la foulée de l’arrestation de la dirigeante de Huawei Meng Wanzhou à Vancouver, en décembre 2018.

C’est ainsi que la même question se pose encore une fois. Vaut-il mieux adopter un profil bas ou s’affirmer? Aucune des deux stratégies ne vient sans risque.

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