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Comment la pandémie et son évolution ont modelé le discours politique dans trois provinces

Un montage des photos des premiers ministres de l'Ontario, Doug Ford, de l'Alberta, Jason Kenney, et du Québec, François Legault.

Les premiers ministres de l'Ontario, Doug Ford, de l'Alberta, Jason Kenney, et du Québec, François Legault.

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

Il y a un an, au début de la pandémie, nos dirigeants politiques ont dû adopter de nouveaux discours et stratégies pour mettre en place une série de restrictions sans perdre la confiance des gens. Un an après, de quelle manière ces discours ont-ils changé?

Une chose est certaine, la partisanerie, que certains avaient choisi de laisser de côté, est définitivement de retour.

Le premier ministre ontarien, Doug Ford, a beau parler davantage à la population ontarienne qu’à sa base électorale depuis la dernière année, son leadership des débuts n’est plus ce qu’il était. Sa cote de popularité en pâtit, selon les sondages.

Le premier ministre albertain, Jason Kenney, n’est pas non plus au bout de ses peines et rencontre des dissensions au sein même de son parti.

Jason Kenney, Doug Ford et Francois Legault assis en rangée à une table.

De gauche à droite : Jason Kenney, Doug Ford et Francois Legault en conférence de presse.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

En revanche, le premier ministre québécois, François Legault, semble plutôt bien s’en tirer et avoir su adapter son discours et sa stratégie à la crise, malgré des mesures très controversées, comme le couvre-feu et d’importantes manifestations contre les mesures sanitaires, montrant de la grogne chez certains citoyens.

Ces trois hommes proches du monde des affaires et sensibles au développement économique de leur province ont pourtant adopté des stratégies de communication bien différentes.

Doug Ford et le retour de la partisanerie

Doug Ford passe sa main sur ses cheveux et porte un masque noir.

Doug Ford a annoncé un plan de déconfinement en trois étapes lors d'un point de presse à Queen's Park, le 20 mai dernier.

Photo : La Presse canadienne / Nathan Denette

Doug Ford est devenu le premier ministre d’une province alors qu’avant la pandémie il était principalement le chef d’un parti politique ayant gagné les élections.

Une citation de :Geneviève Tellier, politologue à l'Université d’Ottawa

Il y a un an Doug Ford ne cherchait pas à accuser ses opposants dans son discours, mais chassez le naturel et il revient au galop, rappelle Geneviève Tellier, politologue à l'Université d'Ottawa. On avait l’impression au début de la pandémie d’avoir un chef qui prenait des décisions difficiles dans un contexte d’incertitude et qui faisait du mieux qu’il pouvait, dit-elle. L’adhésion au premier ministre restait d’ailleurs élevée dans les sondages, il y a un an. Il arrivait à rassembler les partis d’opposition.

Cela a bien changé depuis. Cela a disparu quand les travaux ont repris à Queen’s Park. On a senti que le gouvernement ne consultait plus les partis d’opposition, observe-t-elle.

Geneviève Tellier regarde la caméra

Geneviève Tellier, politologue à l’Université d’Ottawa

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Peu à peu, les conférences de presse sur la COVID-19 se sont transformées en annonces gouvernementales et la partisanerie a repris le pas. La méfiance de Doug Ford envers les médias est aussi peu à peu revenue, remarque Geneviève Tellier. Doug Ford a même disparu pendant huit jours à un moment critique de la 3e vague, laissant ses ministres en première ligne pour répondre aux questions des journalistes.

Un manque de stratégie?

On a l’impression des fois qu’il est à court d’idées, M. Ford, dit Mme Tellier.

Sa stratégie a alors été de trouver un coupable. La vaccination ne va pas assez vite, c’est la faute du gouvernement fédéral, le nombre d’infections demeurait élevé pendant longtemps, malgré les restrictions, ce sont les étrangers et les Canadiens qui voyagent et ramènent le virus… M. Trudeau est devenu la tête de Turc de M. Ford, ce qui n’était pas le cas au début de la crise, pointe-t-elle.

Les va-et-vient du gouvernement sur certaines décisions prises n’ont pas non plus aidé, selon la politologue. Cela a montré un manque de préparation et de leadership. Les gens peuvent peut-être se demander s’il arrivait une autre pandémie de la même ampleur, qui voudraient-ils voir au pouvoir? Qui pourrait prendre rapidement des décisions? questionne-t-elle.

Au début de la pandémie, Doug Ford assurait s’appuyer sans cesse sur l’avis des experts. Il allait aussi à la rencontre d'entrepreneurs ontariens pour voir avec eux s'ils pouvaient produire de l’équipement et contribuer à l’effort général. Bref, des choses qui relevaient de son domaine, mais surtout, il écoutait la santé publique. Et là, pendant trois mois, les experts de partout dans la province lui disaient des choses et il ne semblait pas les écouter.

Mon impression dans tout ça, c’est qu’il n’y a pas de stratégie de communication claire au sein du gouvernement ontarien.

Une citation de :Geneviève Tellier, politologue à l'Université d'Ottawa

La communication bien ficelée de François Legault

M. Legault en conférence de presse.

Le premier ministre Legault lors de l'annonce de son plan de déconfinement.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

François Legault a gardé un discours de proximité qui fait sa force et a aussi beaucoup recentré ses communications autour de sa personne.

Une citation de :Olivier Turbide, Département de communication sociale et publique à l'UQAM

Le premier ministre du Québec, François Legault, semble au contraire s’être bien adapté aux changements de situation, estime Olivier Turbide, professeur au Département de communication sociale et publique à l'Université du Québec à Montréal.

M. Legault use plutôt d’une rhétorique de renforcement, il valorise et récompense les comportements positifs. Le discours de la carotte et du bâton, dit-il.

Olivier Turbide en photo de portrait.

Olivier Turbide, Département de communication sociale et publique à l'UQAM

Photo : Olivier Turbide

François Legault peut aussi compter sur une équipe de communication derrière lui, qui le conseille, établit des plans et essaye d’être le plus efficace possible. Les circonstances sont très changeantes, on l’a vu dernièrement, il y a de nouvelles publicités qui ciblent les jeunes davantage, la stratégie s’adapte, remarque Geneviève Tellier.

Quand M. Legault s’absente, on explique pourquoi, s’il est fatigué et se repose, qu’il va revenir à telle date. Le message est clair. S’il y a des ministres qui peuvent prendre du galon, c’est tant mieux. Mais il faut que ce soit planifié, réfléchi. En Ontario, on a été un peu dans l’improvisation, ajoute-t-elle.

L’argument du gaspillage

M. Turbide note aussi que l’argument du gaspillage est souvent utilisé par le gouvernement québécois. On rappelle qu’on a fait tellement de sacrifices depuis plus d’un an qu’on ne peut pas arrêter là, si près du but, souligne-t-il.

M. Legault utilise également beaucoup de métaphores, par exemple avec les derniers kilomètres d’un marathon, la lumière au bout du tunnel, les barbecues qui s’en viennent cet été. On introduit l’idée d’un objectif à atteindre et qu’il ne faut pas baisser la garde avant.

Les conférences de presse du gouvernement québécois sont aussi un peu différentes qu'il y a un an. Le premier ministre est moins présent et laisse davantage la place à son ministre de la Santé. M. Legault a aussi commencé à écrire ses propres messages sur son compte Facebook, où il s’adresse directement à la nation québécoise. M. Legault s’installe à son clavier, on le devine en train d’écrire sa missive pleine d’empathie envers les Québécois.

Il a finalement préservé son ton paternaliste, adopté au début de la pandémie.

Oui, ça a un côté très infantilisant, mais en même temps, ça prépare les gens mentalement à ce qui va se passer. Les mesures annoncées semblent bien préparées, pas improvisées, on a préparé la population à les entendre, remarque M. Turbide.

Doug Ford, lui, remercie les Ontariens, du bout des lèvres, tout en leur rappelant de rester vigilants. Un côté plus sévère dans l'approche, qu'il avait moins au début de la crise sanitaire, lorsqu'il avait troqué son veston-cravate pour un chandail aux conférences de presse.

Jason Kenney, le retardataire

Jason Kenney assis dans un siège avec un masque sur le visage.

Le premier ministre albertain Jason Kenney à l'Assemblée législative.

Photo : La Presse canadienne / JASON FRANSON

Jason Kenney, c’est maintenant le discours d’urgence pour lutter contre la pandémie, qui n’était pas nécessairement là au début.

Une citation de :Frédéric Boily, politologue à l'Université de l'Alberta

Le premier ministre de l'Alberta a mis du temps à adopter une rhétorique où l’on sentait un sentiment d’urgence d’agir, selon le politologue de l'Université de l'Alberta, Frédéric Boily. C’est pratiquement seulement dans les dernières semaines et c’est pourquoi il y a eu un retard qui a été pris pendant la 3e vague, estime-t-il. Pendant longtemps, un faux sentiment de sécurité semblait régner en Alberta.

En ce moment, ça se passe très mal pour Jason Kenney, ajoute M. Boily, car il affronte désormais deux oppositions. Sa lenteur de réaction lui est reprochée par les néo-démocrates et tous ceux qui auraient voulu voir des mesures plus strictes mises en place plus rapidement. À l’intérieur même du parti conservateur, on l’accuse aussi de manquer de leadership, de ne pas écouter le caucus.

S’il met des mesures plus strictes en place, il se fait critiquer à l'interne par sa famille conservatrice et s’il n’en met pas, il se fait critiquer sur sa gauche, note M. Boily.

Frédéric Boily en photo.

Frédéric Boily est professeur en sciences politiques à l'Université de l'Alberta

Photo : Radio-Canada

Les sondages sont d’ailleurs mauvais pour le parti conservateur et, à l’inverse, meilleur pour le NPD, même à Calgary, qui vote historiquement plus à droite.

Cet automne, M. Kenney a essayé de se mettre en retrait. Il est toutefois revenu sur le devant de la scène au cours des dernières semaines, crise oblige. Il est aussi le seul à avoir mis sur pause l'Assemblée législative.

Jason Kenney reste dans son personnage de dirigeant politique de droite. Donc le caractère empathique n'est pas sa force. Il ne joue pas sur le registre des émotions. Il appelle les Albertains à se conformer aux règles.

Une citation de :Frédéric Boily, politologue à l'Université de l'Alberta

S'excuser, pas pour tous les premiers ministres

Jason Kenney ne s'excuse pas non plus, à l'inverse de François Legault qui reconnaît faire des erreurs. Mais Jason Kenney a toujours présenté la crise comme étant une espèce de fatalité qui est à l'extérieur, hors de ses propres décisions. Il ne prend pas souvent la responsabilité, selon Frédéric Boily.

C'est aussi un comportement à l'opposé de Doug Ford, qui est apparu après sa longue absence, en larmes, pour s'excuser devant les Ontariens.

Le rôle des partis d’opposition

Les partis d’opposition jouent sans conteste un rôle important dans le débat démocratique. Si au début de la crise il y a eu un consensus tacite pour faire une pause dans les débats partisans et fermer les sessions législatives, il a bien fallu que tout ça reprenne. C’est important d’entendre des voix dissonantes, rappelle Mme Tellier.

En Ontario et en Alberta, les partis d’opposition offrent aussi des propositions qui intéressent davantage la population, selon elle. Les congés de maladie payés en Ontario, une demande martelée par l’opposition néo-démocrate de longues semaines avant d’être adoptée par le gouvernement Ford, par exemple. M. Ford ne semble pas toujours être au diapason avec les besoins de la population, selon Mme Tellier.

En Alberta, le parti d’opposition néo-démocrate propose aussi des initiatives pour aider les familles, et se dit favorable aux congés payés, rejetés récemment par le gouvernement Kenney.

François Legault, au contraire, a ouvert largement le portefeuille depuis le début de la pandémie. Il a mis en place des programmes populaires et n’a pas laissé beaucoup de place aux partis d’opposition d’offrir à leur tour d’autres mesures, souligne Mme Tellier.

Je pense que dès le départ, François Legault faisait face à une opposition qui était morcelée, sans chef alors que les autres font face à des partis d'opposition qui prennent rapidement la parole après une annonce gouvernementale, estime M. Boily.

Le nationalisme provincial, un atout lors d’une crise?

La fierté ontarienne existe, mais elle n’est peut-être pas aussi forte que la fierté québécoise ou albertaine. Le fait d'appartenir à une province, puis de faire partie d'une collectivité qui s'appelle la province, ce n'est pas le sentiment qu'on voit assez fréquemment en Ontario comparé à d'autres endroits, souligne Geneviève Tellier.

Les premiers ministres ont toutefois tous joué cette carte de l'identité nationale provinciale à un certain moment, dans un effort d'adresse à la population, pour se serrer les coudes, s'en sortir ensemble. L'idée : même s'il faut attaquer des opposants, le ton doit rester rassembleur envers la population, pour avoir son adhésion.

Jason Kenney, en pleine crise politique, devra affronter les conséquences de ses décisions parfois tardives, le ton paternaliste de François Legault suffira-t-il à garder les Québécois unis et à quel point les Ontariens, plutôt bons élèves depuis le début de la pandémie, tiendront-ils rigueur à Doug Ford pour ces allers-retours décisionnels?

Une chose est certaine, ceux qui n'auront pas la flexibilité d'adapter leur rhétorique à l'évolution de la pandémie risquent d'en payer le prix fort aux prochaines élections provinciales.

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