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Affaire McArthur : témoignages accablants à l'audience disciplinaire d'un agent de Toronto

Le sgt Paul Gauthier est accusé d'inconduite relativement à l'enquête sur le tueur en série.

Le sergent Paul Gauthier, vu ici sur une photo tirée d'une vidéo de 2010. Il devait comparaître mardi devant un tribunal pour des accusations d'insubordination et de négligence professionnelle, mais son cas a été reporté au 26 février.

Le sgt Paul Gauthier, dont on voit une photo tirée d'une vidéo de 2010, assiste à son audience disciplinaire en ligne.

Photo : Radio-Canada

Jean-Philippe Nadeau

Les témoignages de deux policiers devant l'audience disciplinaire du sergent-détective Paul Gauthier montrent que son service n'a pas suivi la formation ni les procédures usuelles sur la façon de prendre les dépositions de victimes de violence conjugale, d'assurer un suivi et d'agir en conséquence.

L'agent Gauthier est accusé de négligence et d'insubordination pour avoir laissé partir Bruce McArthur en 2016, après l'avoir interrogé au sujet d'une agression rapportée au 911.

Le plaignant, qu'on ne peut identifier, explique au téléphone que Bruce McArthur vient de l'étrangler au moment où ils s'embrassaient dans sa voiture, mais qu'il a réussi à se défendre, à se débattre et à sortir du véhicule avant que le conducteur ne prenne la fuite.

Le portrait d'un homme devant une chute d'eau

Bruce McArthur lors d'un passage à Niagara Falls à une date indéterminée.

Photo : Facebook

La répartitrice du 911 lui dit de rester sur place, sur la rue Bathurst au sud de l'avenue Finch, d'attendre les policiers et de lui donner le signalement du véhicule de son assaillant.

La poursuite fait d'ailleurs entendre l'enregistrement audio devant le comité disciplinaire.

On y entend le plaignant dire ce qui vient de se passer. Es-tu en train de me tuer?, l'entend-on répéter lorsqu'il a expliqué à la répartitrice que le suspect venait de le prendre par le cou.

Récits contradictoires

Les agents Roberto Mondelli et Lacey Dunning affirment à la barre des témoins qu'ils ont été appelés dans le stationnement d'un restaurant de Toronto pour violence conjugale le soir du 20 juin 2016.

Roberto Mondelli affirme que le plaignant lui a révélé que les deux hommes se fréquentent occasionnellement depuis 7 ans, que le suspect a pris l'habitude de s'annoncer à l'improviste à son domicile et que c'était le cas ce soir-là.

Je ne me souviens pas si le plaignant l'a appelé son petit ami, mais il m'a dit qu'il avait un comportement obsessif et qu'il avait tendance à le suivre, se souvient-il en lisant son carnet de notes pour se rafraîchir la mémoire.

Des hommes dans des combinaisons blanches

Des policiers fouillent l'appartement de Bruce McArthur du quartier Thorncliffe Park en 2018.

Photo : CBC

À entendre la poursuite, l'agent Mondelli n'a pas trouvé étrange que la victime ne connaissait ni le nom de famille de son partenaire sexuel d'occasion, ni son numéro de téléphone, ni son adresse, parce qu'elle lui avait dit que les deux homosexuels se rencontraient chez elle ou en ville.

[Il] m'a dit que cette attaque dans la voiture était spontanée, qu'elle n'avait pas été provoquée et que c'était la première fois que ça lui arrivait en 7 ans, se souvient-il.

L'agent Mondelli affirme que le plaignant était encore secoué et contrarié par ce qui venait de lui arriver.

Sa consœur ajoute qu'il n'avait toutefois pas senti que sa vie avait été mise en danger.

Protocole sur les dépositions

Les deux policiers confirment qu'ils n'ont pas enregistré la déposition de la victime par vidéo au poste de police et qu'ils n'ont pris que des notes manuscrites sur place vers 18 h.

L'agent Mondelli explique que l'usage de la vidéo est optionnel.

Nous prenons toujours des notes sur le terrain et nous ne demandons à une présumée victime de se déplacer au poste que si elle nécessite un interprète ou dans les cas d'agression sexuelle ou de blessures, précise-t-il. Sa consœur a corroboré ses dires par la suite.

L'agent Mondelli ne se souvient plus s'il a demandé au plaignant la durée de l'agression. Il m'a dit qu'il n'avait jamais fait appel à la police ni demandé une ordonnance des tribunaux pour que le suspect se tienne loin de lui, poursuit-il.

Les deux policiers reconnaissent qu'ils n'ont pris aucune photo non plus de la victime, bien qu'ils admettent que des marques de strangulation n'apparaissent pas toujours sur le coup.

Ils ne sont pas non plus retournés chez la victime quelques heures plus tard pour s'informer d'elle. Je n'ai pas une telle formation, ajoute l'agent Mondelli.

Photo en mosaïque de huit hommes.

Les victimes de Bruce McArthur étaient en majorité des hommes costauds qui ont été asphyxiés, comme le confirme la déposition du plaignant dans cette cause.

Photo : CBC/Police de Toronto

L'agent Mondelli reconnaît qu'il a appris dans sa formation que des blessures peuvent apparaître plus tard sur le corps d'une victime à la suite d'une agression.

Nous n'avons observé aucune blessure à son cou et il n'a requis aucun soin des ambulanciers, déclare l'agent Mondelli, qui ajoute que la victime lui avait seulement expliqué qu'elle avait mal à la gorge.

Il semblait avoir encore le souffle coupé, ajoute l'agente Dunning, qui affirme néanmoins ne pas s'y connaître en matière de fétichisme sexuel ou de strangulation érotique. J'ai compris qu'ils s'étaient donné rendez-vous pour une rencontre sexuelle, dit-elle.

À une question de la poursuite, elle confirme qu'elle pensait qu'il s'agissait bien d'une agression et que le plaignant paraissait sincère.

Elle dit ignorer en revanche les raisons pour lesquelles le suspect a pris la fuite. Parfois, les gens paniquent, s'aventure-t-elle, en ajoutant qu'elle n'y avait pas prêté beaucoup d'attention.

Interrogatoire du suspect

Les deux agents ajoutent qu'ils se rendaient chez le suspect lorsqu'ils ont été avertis que Bruce McArthur s'était rendu de lui-même au poste, parce que le suspect se doutait que le plaignant allait appeler le 911.

Ils affirment que McArthur a donné sa version des faits dans une déposition vidéo, en expliquant à l'agente Dunning et au sgt Gauthier que les deux hommes se fréquentaient pour le sexe depuis environ 3 ans.

Ils ne se souviennent plus par ailleurs si l'agent Gauthier a demandé à voir leurs notes.

McArthur nous a dit que le plaignant lui avait dit qu'il aimait les relations brutales, que leurs étreintes dans la voiture étaient consensuelles, mais qu'il avait aussitôt lâché prise à la demande de son ami, souligne l'agente Dunning.

Elle explique que Bruce McArthur s'était rendu à la police, parce qu'il tenait à donner sa version des faits. C'est la raison pour laquelle nous avons enregistré sa déposition par vidéo, puisqu'il était déjà au poste, dit la policière.

Photo du détective Hank Idsinga qui se tient devant un micro

Le détective Hank Idsinga de la Police de Toronto a dirigé l'enquête sur Bruce McArthur à Toronto.

Photo : Radio-Canada

L'agente Dunning avoue qu'elle n'avait encore jamais participé à ce genre d'interrogatoire, bien qu'elle ait été appelée une centaine de fois pour un cas de violence conjugale.

Le suspect n'avait aucune intention criminelle, conclut l'agente Dunning, qui avait pourtant écrit dans ses notes qu'une bagarre entre les deux hommes avait suivi la strangulation du plaignant.

Nous n'avions ni le contexte ni la version du suspect et le récit de McArthur paraissait plausible, déclare-t-elle en reconnaissant qu'elle avait pourtant cru le plaignant plus tôt dans la soirée.

Les deux hommes étaient aussi sincères et crédibles l'un que l'autre... peut-être qu'ils cherchaient à pimenter leurs relations sexuelles occasionnelles, réplique l'agente Dunning.

On voit une illustration judiciaire de l'assassin Bruce McArthur en train d'écouter le réquisitoire de la Couronne sur la détermination de sa peine.

Bruce McArthur a été condamné à la prison à vie en 2019 sans droit de libération conditionnelle avant 25 ans.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

La policière ajoute que le suspect a été relâché sans qu'il soit accusé de quoi que ce soit, mais qu'elle en ignore les raisons.

Il revenait au détective Gauthier d'en prendre la décision avec son supérieur en service ce soir-là au poste de police, dit-elle en ajoutant qu'elle n'a pas participé à leur rencontre après l'interrogatoire.

Elle affirme qu'il est de rigueur d'appeler ensuite les victimes pour leur dire si des accusations allaient être déposées contre leur agresseur. J'ai rappelé le plaignant et je lui ai laissé un message dans sa boîte vocale, se souvient-elle.

Positions des procureurs

La poursuite fait remarquer que les récits du suspect et du plaignant diffèrent en grande partie.

Le procureur Mattison Chinneck relève notamment le nombre d'années durant lesquelles les deux hommes disent s'être fréquentés.

Me Chinneck ajoute que le plaignant avait dit que la relation n'avait rien de consensuel et que le suspect ne lui a jamais dit qu'il aimait les relations sexuelles brutales ce soir-là dans sa voiture.

La poursuite a par ailleurs mis en doute la façon dont l'investigation s'est déroulée ce soir-là, au poste comme sur le terrain, parce qu'elle n'a pas été faite, selon elle, avec minutie comme le requièrent les procédures.

L'arbitre qui préside les audiences a en outre accepté trois pièces à conviction pour l'instant après une requête que la défense : les notes d'un seul policier, la notice de service de l'inspecteur Idsinga et la vidéo de l'entrevue que le plaignant a donnée en 2018 à la police sur ce qui lui était arrivé deux ans plus tôt.

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