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Analyse

La loi de 1977 et le Québec de 2021

René Lévesque devant deux micros, le 15 novembre 1976. Camille Laurin se trouve en arrière-plan.

Adoptée en 1977 par le gouvernement Lévesque, la loi 101 reflète la société de l'époque.

Photo : La Presse canadienne

La loi 101 n’est pas une loi ordinaire. Elle a tellement fortement établi les paramètres du débat linguistique au Québec qu’encore aujourd’hui, 44 ans après son adoption, elle reste le seul paramètre qui permet de juger une intervention : ce sera soit plus que la loi 101 ou moins que la loi 101.

Dans les milieux les plus nationalistes, on n’a trouvé qu’une seule réponse à une modernisation de la loi 101, c’est-à-dire le retour à son libellé original. Avec l’ajout du cégep en français pour les francophones et les allophones.

On y dit volontiers que la loi 101 est un échec, mais leur seule solution est d’avoir encore plus de loi 101!

Le problème, c’est que cette loi a été écrite en 1977 et reflète toujours, pour l’essentiel, le monde tel qu’il était il y a 44 ans. C’est un temps où le téléphone n’est pas portable, où l’ordinateur personnel et l’Internet ne sont que des vues de l’esprit, une souris n’est qu’un petit rongeur et le Canadien gagne la Coupe Stanley pas mal à tous les printemps.

Trop de choses ont changé dans des secteurs cruciaux de la vie du Québec pour que cette loi de 1977 soit encore l’unique base de nos politiques linguistiques. S’il est une chose qu’on puisse reprocher au projet de loi 96, c’est de n’être pas sorti du monde qui a vu naître la loi 101.

Replâtrage

En lieu et place, le ministre Simon Jolin-Barette a fait un travail exhaustif et minutieux de replâtrage de toutes les failles qu’on avait pu découvrir dans l’édifice de la loi 101 depuis 44 ans, mais sans y apporter une vision de 2021. À part, bien sûr, cette reconnaissance constitutionnelle qui, même si elle est symbolique, reste essentielle.

Ça ressemble beaucoup à l’exercice auquel doit s’astreindre un propriétaire qui veut vendre une vieille maison : il bouche toutes les fissures avec du plâtre et repeint par-dessus, en espérant que les inévitables nouvelles fissures n’apparaîtront pas avant d’avoir vendu.

Mais le véritable test, ce n’est pas ce que les électeurs penseront du projet de loi aux élections de 2022, c’est quel sera l’état du français dans 15 ou 20 ans.

Il y a trop de choses qui ont changé depuis 1977. À commencer par l’immigration : en 1977, le Québec n’avait pas le pouvoir de sélectionner ses immigrants.

Ce n’est que l’année suivante que l’entente Cullen-Couture donnera pour la première fois le droit au Québec de participer directement à la sélection des immigrants à l’étranger. Maintes fois amendée depuis pour augmenter les pouvoirs du Québec, cela a donné une immigration plus francophone qu’en 1977.

Il y a aussi des choses qui ont changé une fois les immigrants arrivés au Québec. Ainsi, les modes d’intégration ont changé. Le contact avec le pays d’origine est bien plus facile aujourd’hui avec l’Internet et la télévision par satellite.

Ce qui fait qu’on garde plus longtemps sa langue d’origine. Quand le ministre Simon Jolin-Barette veut faire passer le taux de transferts linguistiques de 53 % à 90 %, peut-être que le critère de réussite ne devrait plus être, comme en 1977, la première langue parlée à la maison.

L’anglais et le français

Il faudrait aussi tenir compte de la place respective du français et de l’anglais qui a beaucoup changé depuis 1977. À l‘époque, on pouvait dire que l’anglais était déjà la langue des affaires. Mais aujourd’hui, elle est devenue aussi la langue des sciences. Ce qui fait qu’on devrait être prudent quand on veut modifier les règles d’admission au cégep.

Dans la recherche universitaire, toutes disciplines confondues, plus de 90 % des recherches étaient publiées en anglais au milieu des années 2010 et plus de 80 % en France et en Allemagne. Dans les sciences pures, c’est la presque totalité. La tendance ne peut que s’être accentuée depuis.

On peut certainement le déplorer, mais on ne peut ignorer cette réalité. Ce qui signifie que si l'on se prépare à faire des études supérieures, ce n’est pas juste une connaissance de base de l’anglais qui est requise, mais une capacité de comprendre des nuances sur des questions complexes.

On ne formera pas la prochaine génération de chercheurs de pointe en intelligence artificielle s’ils ne maîtrisent que le français. C’est peut-être triste, mais c’est comme ça.

Or, le premier ministre Legault l’a reconnu en conférence de presse, le système scolaire québécois ne donne pas une formation suffisante en anglais. Pas étonnant alors que plusieurs veuillent aller perfectionner leur anglais dans un cégep anglophone.

Ça fait des décennies que les gouvernements québécois de tous les partis ont dit du bien du bilinguisme personnel, alors que leurs politiques ont eu l’effet inverse.

En fait, même si ça peut sembler paradoxal, le meilleur moyen de les garder dans les établissements francophones serait de bien leur enseigner l’anglais au primaire et au secondaire. On verra ce que le gouvernement entend faire là-dessus. Mais la loi élude complètement cette question.

Par ailleurs, il n’y existe aucune donnée probante que cela pousse vers l’assimilation des francophones ou que ceux qu’on appelle les enfants de la loi 101 vont soudainement oublier la langue qu’ils ont apprise pendant les 11 années où ils ont fait leur primaire et leur secondaire en français.

Le projet de loi 96 sera sans doute très populaire et va très certainement contribuer encore davantage à la popularité du gouvernement de la CAQ. C’est parce qu’il répond à une forte demande populaire de faire quelque chose pour contrer le déclin du français. Mais étant donné ce qu’il néglige, on peut se demander si le projet de loi 96 le fera vraiment. Pas pour les années 1970, mais pour les années 2020.

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