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Analyse

Le français et les jeunes entrepreneurs

En plus de protéger l'utilisation du français dans les lieux de travail, d'améliorer la francisation des nouveaux arrivants et de promouvoir l'affichage en français, la loi doit aussi valoriser cette langue auprès des jeunes entrepreneurs.

Une femme à sa table de travail devant son ordinateur

Les nouvelles entreprises qui offrent des services technologiques choisissent, dans presque la moitié des cas, de ne s’afficher qu’en anglais sur le web.

Photo : Getty Images / FreshSplash

Il y a quelques années, lors d’un événement social, un jeune entrepreneur québécois francophone m’a tendu sa carte professionnelle. Je l’ai prise, l’ai regardée, tout était écrit en anglais. Je la tourne alors, pensant qu’elle est bilingue. Mais, non. Tout était écrit en anglais.

Je lui ai demandé pourquoi il n’utilisait pas du tout le français dans ses communications officielles. Alors, il m’a dit qu’il travaille beaucoup en anglais, que c’est un moyen de communication direct et facile. Et plus simple.

Il était tout à fait sincère. Dans un Québec ouvert sur le monde, connecté par le web et les réseaux sociaux, où les frontières ne semblent plus exister, il est franchement plus simple pour des tonnes d’entrepreneurs de fonctionner en anglais. Un Indien, un Américain, un Québécois, un Néerlandais et un Suédois vont se parler en anglais dans une réunion, on le sait bien.

La réalité, c’est que la protection du français demande un effort et de l’amour! Maintenir des lieux de travail en français, protéger le droit de travailler en français, valoriser l’affichage commercial en français, c’est du travail. Nous le savons au Québec que le français est vulnérable pour reprendre le mot employé par le premier ministre François Legault. Tous les francophones du pays le savent, c’est un combat de tous les instants.

Or, Ulysse Bergeron, dans Le Devoir, rapportait le 3 avril dernier que plus de la moitié des jeunes pousses montréalaises en intelligence artificielle et en technologies disruptives et 42 % de celles œuvrant dans les logiciels-services proposent des sites Internet unilingues anglais.

Même si le français est la langue officielle du Québec, et malgré tous les efforts fournis depuis un demi-siècle, les nouvelles entreprises qui offrent des services technologiques choisissent, dans presque la moitié des cas, de ne s’afficher qu’en anglais sur le web.

Peu d'intérêt pour la défense du français

Dans le cadre du balado Question d’intérêt, j’ai interviewé l’entrepreneure Camille Goyette-Gingras. Elle a 27 ans et dirige la Coop Couturières Pop. Elle nous a expliqué que sa génération ne semble plus montrer beaucoup d’intérêt à se porter à la défense de la langue française.

Si je regarde chez mes collègues entrepreneurs, a-t-elle expliqué dans le balado, ceux qui ont un souci du français sont relativement rares. Ceux qui ont un souci du français sont aussi parfois un peu gênés de l’exprimer [...] Parfois, on a l’impression qu’il faut miser plus sur l’anglais pour réussir, alors que ce n’est absolument pas le cas. Le Québec, c’est nos premiers fans quand on est entrepreneur!

Le projet de loi prévoit que dans l’affichage public visible depuis l’extérieur d’un local, le français doit figurer de façon nettement prédominante. Mais nous savons que le commerce, de nos jours, se fait de plus en plus en ligne. Et la pandémie est venue accélérer ce phénomène.

Si le gouvernement Legault, avec sa réforme de la loi 101, exige une nette prédominance du français dans l’affichage commercial extérieur, il doit aussi réfléchir à la place du français sur les sites des jeunes entreprises du Québec.

Avoir pignon sur rue avec une boutique physique ou avoir un site web transactionnel pour vendre ses produits, c’est essentiellement la même chose, de nos jours. Comment expliquer que 42 % des jeunes pousses de Montréal, qui offrent des logiciels-services, ne s’affichent qu’en anglais? Comment expliquer que ces entrepreneurs ne se sentent pas investis d’une forme d’engagement à protéger et valoriser le français dans leurs communications?

La réforme proposée par le gouvernement tend à remettre l’importance du français à l’avant-plan en durcissant l’encadrement dans l’affichage en français et en obligeant bientôt les entreprises de 25 à 49 employés à appliquer également les règles de la loi 101. Mais, fondamentalement, qu’est-ce qu’on fait pour s’assurer que la nouvelle économie, qui se passe en ligne, est aussi assujettie à la loi 101?

La loi doit être exigeante

Pour être efficace, la Loi sur la langue officielle et commune du Québec doit être exigeante. Dans l’état actuel des choses, nous assistons à une anglicisation de l’activité économique. Il est tout à fait normal d’offrir du service en anglais. Il est certainement bénéfique pour bien des travailleurs de connaître l’anglais. Mais est-il approprié que des entrepreneurs ne se soucient guère de maintenir le français comme langue principale d’affichage et de communication?

Selon une étude de l’Office québécois de la langue française publiée en août 2020, 63 % des entreprises de l’île de Montréal avaient requis des compétences linguistiques en anglais lors de leur dernier processus d’embauche.

Les milieux d’affaires ont reçu froidement la réforme proposée par le ministre Simon Jolin-Barrette. La Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI) dit craindre une augmentation des coûts liés à la paperasserie et à la conformité réglementaire pour les PME. Le Conseil du patronat note que le projet de loi propose des mesures coercitives plutôt qu'incitatives pour les petites entreprises. Et la Chambre de commerce du Montréal métropolitain s'inquiète de certaines contraintes engendrées pour les entreprises.

Comme l’expliquait le professeur Robert Dutton, de HEC Montréal, à Zone économie jeudi soir, c’est un vieux classique de ces organismes-là de toujours aviser le gouvernement de ne pas créer de lourdeur administrative. Mais, dans les faits, si ces organismes admettent un déclin du français, comment peut-il en être autrement? Une approche incitative serait-elle suffisante?

Une attraction quasi irrésistible

La réforme de la loi 101 a pour objectif de freiner le déclin du français et de protéger son utilisation dans les lieux de travail et dans l’affichage. Elle vise aussi à améliorer la francisation des nouveaux arrivants. Mais elle doit aussi valoriser la langue française auprès des entrepreneurs, particulièrement les plus jeunes.

Et l’enjeu, à ce point-ci, ne relève pas de l’exigence de francisation des immigrants. Le défi est encore plus grand, puisque l’attraction de la langue anglaise semble tout à fait irrésistible. On a l’impression qu’il n’y a plus de lois, de règles, de CRTC qui peuvent aujourd’hui protéger la langue et la culture.

Les jeunes apprennent l’anglais sur Twitch, en jouant à des jeux avec d’autres jeunes qui se trouvent aux quatre coins de la planète. Ils communiquent ensemble en anglais. Et c’est cette langue qui devient la clé de toutes les possibilités pour eux.

Un encadrement pour s’assurer que le français est la langue du travail et des entreprises, c’est très bien. Mais une stratégie pour donner aux jeunes entrepreneurs la passion du français, et pour leur rappeler combien c’est une force économique, c’est un autre défi.

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