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L’Ontario au cœur de la fondation des Canadiens de Montréal

En prélude du duel entre les Canadiens de Montréal et les Maple Leafs, Radio-Canada a préparé ce reportage qui dresse un portrait du filon qui a vu naître le CH.

Des cadres d'archives.

Le premier fondateur des Canadiens de Montréal, l'ontarien John Ambrose, a fait fortune avec une mine à Cobalt.

Photo : Radio-Canada / Montage Cam Gauthier

Vous l'ignorez peut-être, mais une importante partie de l’histoire du Bleu-Blanc-Rouge s’est jouée dans le Nord de l’Ontario. Un riche homme d'affaires de Cobalt, John Ambrose O'Brien, a su poser les bases d'une bonne rivalité entre voisins, de la Ligue nationale de hockey et des Canadiens de Montréal.

On sait très bien que l'ambition d'O'Brien [...] était de gagner la Coupe Stanley, nous dit d’entrée de jeu l’archiviste des Canadiens de Montréal, Carl Lavigne.

Une caricature d'un homme, cigare à la main.

John Ambrose O'Brien est né en 1885 à Renfrew, en banlieue d'Ottawa. Son père est l'honorable Michael John O'Brien, sénateur de 1918 à 1925.

Photo : Collection Musée McCord

En 1909, John A. O’Brien possédait trois équipes de hockey : l’une dans sa ville natale, les Creamery Kings de Renfrew et deux autres dans le Témiscamingue ontarien, à Cobalt et Haileybury.

Toutes les équipes avaient des surnoms, à Renfrew, c’était les Millionnaires parce que [M. O’Brien] les payait tellement cher.

Une citation de :Carl Lavigne, archiviste des Canadiens de Montréal

La fortune de M. O’Brien ne fait pas de doute dans les journaux de l’époque alors qu'il vient de vendre la mine familiale, l'une des plus grosses opérations minières à Cobalt, pour 8 millions de dollars.

C’est la première fois qu’une mine de Cobalt est vendue à un tel prix, peut-on lire dans le journal Le Canada en janvier 1909.1

La mine Cobalt de John Ambrose O'Brien.

La mine O'Brien est au coeur de la ruée vers l'argent du Nord de l'Ontario.

Photo : Wikimedia Commons

The Quebec Chronicle renchérit dans ses pages : M. O’Brien a demandé 10 millions pour la mine, qui lui a rapporté 600 000 $ l’an dernier.2

Charlie Angus, auteur de trois livres sur l’histoire de Cobalt, rapporte que M. O’Brien était prêt à payer des sommes considérables pour amener les meilleurs joueurs à son club de Cobalt.

Les Silver Kings ont payé Art Ross 1000 $ par partie contre Haileybury. C'est un salaire extraordinaire durant cette période, un travailleur recevait 3 $ par jour.

Cobalt vs Haileybury : 50 000 $ en pari sportif

À la fin de la saison, Cobalt et Haileybury terminent sur un pied d'égalité au sein de la ligue professionnelle de hockey du Témiscamingue.

On décide de présenter des séries éliminatoires, une partie dans chaque ville, pour couronner le champion de la région.3

Chaque club s'assure de faire venir les meilleurs joueurs au pays, tout en payant les déplacements des joueurs. Le meilleur joueur, Art Ross, joue à Montréal pour les Wanderers dans la Eastern Canada Hockey Association (ECHA).

Art Ross en tenue d'équipe.

Art Ross est surnommé « le père fondateur du hockey moderne », il a standardisé le poids des rondelles et développé les buts au hockey. Le trophée du championnat des pointeurs dans la LNH porte aujourd'hui son nom.

Photo : Classic Auctions

C’était le Bobby Orr du temps, raconte l'historien Charlie Angus, soulignant les qualités défensives de l’athlète originaire de Naughton, une banlieue de Sudbury.

Les mineurs se sont cotisés afin d’offrir un cachet de mille dollars par partie à Art Ross. Une seule condition est imposée : amener aussi son coéquipier Walter Smaill.

Les deux hommes prennent alors le train vers Cobalt, après quoi ils retourneront finir la saison à Montréal.4

Le soir que j’arrivais à Haileybury avec Smaill pour la première partie, je vis dans le lobby de l’hôtel [...] trois mineurs gager 50 000 $ en argent comptant sur la série. L’argent coulait comme de l’eau et je repartis moi-même avec un petit sac d’argent tout pur.

Une citation de :Art Ross, joueur des Silver Kings de Cobalt en 1909

Une marée de sang

Alors que les Canadiens s'apprêtent à affronter leur voisin en Ontario jeudi à l'aréna Banque Scotia, le spectacle sera à des années-lumière de la rivalité très intense qu'avait créée M. O'Brien entre ses deux équipes du Nord de l'Ontario.

Art Ross raconte à Charles Mayer, rédacteur sportif du Petit Journal, qu'il n'y avait pas de règlements. Tout était permis, même les coups les plus vicieux, lors de ce duel entre Cobalt et Haileybury.5

Les punitions pour la partie étaient fort rares, même on peut dire que les seuls rôles de l'arbitre se résumaient à mettre la rondelle au jeu et à faire attention à lui.

Une citation de :Art Ross, joueur des Silver Kings de Cobalt en 1909

En 1963, Smaill se livre dans Le Devoir6 sur la partie d’épée qu’il a vue pendant le championnat du Témiscamingue.

C’est pourquoi on nous payait si cher, explique Smaill. Je n’ai jamais vu autant de sang sur la glace que durant cette soirée. Je me suis affaissé sur la glace après avoir reçu un coup de bâton derrière la tête. Ross s'est affaissé deux fois.

Les Silver Kings de Cobalt champions.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les Silver Kings de Cobalt de 1909 étaient composés de sept joueurs.

Photo : Radio-Canada / Classic Auctions / Montage Cam Gauthier

Art Ross a été marqué au fer rouge par cette journée où il a perdu connaissance sur la patinoire.

Je me réveillais dans la chambre dix minutes plus tard, l’on m’apprit qu’un joueur adverse du nom de Harry Smith m’avait frappé sur le nez avec son bâton, a relaté Art Ross.

L’arbitre, Chancer Kirby, était à côté de moi et il me déclara simplement: ‘’Tu as été assommé! Retourne sur la patinoire et prends ta revanche sur l’homme qui t’a frappé. Personnellement, et comme arbitre, je suis avec toi.‘’

Une citation de :Art Ross, joueur des Silver Kings de Cobalt en 1909

Un peu plus tard dans la partie, le défenseur est de nouveau envoyé au pays des rêves. Et pendant qu’on me transportait sur une civière, hors de la glace, Corn Corbeau me rejoignit pour me donner un coup de pied dans l’estomac.

Malgré les mises en échec des joueurs des Comets, Art Ross a tout de même réussi à effrayer quelques joueurs sur la glace et mener sa troupe vers la victoire.

Les joueurs de Haileybury ont juré vengeance, et certains ont suggéré à Ross qu'il serait peut-être plus prudent pour lui de ne pas se présenter pour le match-revanche.7

Menés par Art Ross, les Silver Kings ont soutiré un match nul lors du deuxième affrontement et ont ainsi mis la main sur le trophée O’Brien.

Le trophée du championnat du Temiskaming.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le trophée O'Brien remporté par Cobalt en 1909. Cent ans plus tard, il a été vendu pour la somme de 5 900 $ par le site d'enchères québecois Classic Auctions.

Photo : Classic Auctions

Un trophée qui ne comble pas Ambrose O’Brien. La Coupe Stanley, il en rêve. S’il veut aspirer aux grands honneurs, il devra faire le saut dans la ECHA la saison prochaine.

La naissance des Canadiens de Montréal

Après s'être fait refuser l'accès à la ECHA, M. O'Brien décide alors de fonder une nouvelle ligue avec ses équipes et les Wanderers de Montréal, qui viennent d'être renvoyés de la ECHA.

Les Canadiens sont nés en 1909 (le 4 décembre) de l'idée de M. O'Brien. M. O'Brien est arrivé avec l'idée d'avoir une équipe entièrement constituée de francophones : Le Canadien.

Une citation de :Carl Lavigne, archiviste des Canadiens de Montréal

M. O'Brien voulait ainsi exploiter la rivalité entre francophones et anglophones. Il a eu l'idée de génie de créer une rivalité entre les deux équipes de Montréal. Oui, il a fait progresser le hockey, mais il y a surtout sur le fait qu'il pouvait faire de l'argent.

Le Canadien avait la priorité pour recruter les joueurs francophones.

Le Canadien de Montréal de 1909 présenté dans les journaux locaux.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

En janvier 1910, la formation complète du Canadien est présentée pour la première fois dans le journal La Patrie.

Photo : La Patrie

Plusieurs Canadiens français de l'Ontario enfilent l'uniforme entièrement bleu avec la lettre C comme logo. Jack Laviolette (Belleville), Newsy Lalonde (Cornwall), Ed Decarie (Hawkesbury) composent notamment l'alignement.

M. O'Brien a les poches bien profondes, il fait exploser les salaires des joueurs. Lester Patrick se fait offrir 2700 $ par les Millionnaires de Renfrew, Didier Pitre se fait offrir 1700 $ par le Canadien.

La masse salariale des Canadiens s'élève à 6200 $.8

Montréal vs Cobalt

Le Canadien joue sa première partie contre les Silver Kings de Cobalt au patinoir Jubilée de Montréal. L'admission est de trente-cinq cents.

Trois mille personnes ont acclamé avec frénésie les équipiers de Laviolette, titre La Patrie au lendemain de la rencontre qui a donné la victoire aux Canadiens par le pointage de 7 à 6 en prolongation.9

Ce sera l'une des rares victoires des Canadiens de leur première saison, pendant laquelle la ligue accueillera deux nouvelles équipes : les Shamrocks de Montréal, majoritairement composé d'Irlandais et les Senators d'Ottawa.

On était vraiment un club..., hésite l'archiviste Carl Lavigne alors qu'il cherche l'adjectif pour décrire le Canadien de 1909. Pas pourri, je ne veux pas utiliser ce terme-là. On n'était vraiment pas prêt, trop inexpérimenté et puis a tous les niveaux, l'entraîneur et tout ça.

À Cobalt, le Canadien n'attire pas les foules.

Dans une joute où l’entrain fit défaut au début, mais qui fut très animée vers la fin, notre équipe locale a battu les Canadiens ici hier soir, par un score de 11 à 7, pouvait-on le 25 février dans La Patrie.10

Les affrontements avec Cobalt au patinoir de Montréal attirent moins de cinq cents spectateurs.11

Le Canadien termine au dernier rang, cette saison-là, avec deux victoires. Les Wanderers sont couronnés champions de la Coupe Stanley.

Un homme reçoit un insigne de la Ligue nationale de hockey.

En 1962, J. Ambrose O'Brien est intronisé au Temple de la renommée du hockey comme bâtisseur. Sur la photo, Clarence Campbell, président de la Ligue Nationale de hockey, donne un cadre à l'ontarien dans un banquet.

Photo : Musée McCord

Le portrait de l'Association nationale de hockey est fort différent la saison suivante : on instaure un plafond salarial de 5000 $ par équipe.

John Ambrose O'Brien vend le Canadien de Montréal et annonce la fin de ses équipes de hockey à Cobalt et Haileybury.

Je ne pense pas que c'est à cause d'un manque d'argent, O'Brien n'a pas fait faillite après. Il aurait pu continuer de payer ses joueurs. Le rêve s'est dissipé de vouloir gagner la Coupe Stanley. Les intérêts se sont portés ailleurs à ce moment-là, explique Carl Lavigne, archiviste des Canadiens.

La ruée vers l'or à Timmins a su modifier les investissements de M. O'Brien, selon l'historien Charlie Angus.

Quelle est la véritable signification du CH?

Plus de cent ans après la dernière rencontre des Silver Kings, les traces de l'équipe de hockey sont inexistantes. Aucune affiche. Rien.

L’argent de Cobalt qui mène à la création des Canadiens n’est plus qu’un souvenir éphémère pour les résidents.

Il y a beaucoup de gens qui ne le savent même pas que les Silver Kings ont existé. Les vieux, comme moi, on est fier et on en parle, raconte le maire de Cobalt nous montrant deux cartes originales des Silver Kings qu’on pouvait trouver dans les paquets de tabac de l’époque.

Le maire de Cobalt.

Le maire de Cobalt, George Othmer, s'est fait offrir pour Noël deux cartes originales de l'équipe da sa ville natale: les Silver Kings.

Photo : George Othmer

Dans cette ville du Nord de l’Ontario, un mythe urbain veut que le CH veuille dire une toute chose que la véritable signification, Club de hockey canadien.

Le CH des Canadiens voudrait dire Cobalt et Haileybury, nous raconte le passionné d’histoire d’Haileybury, Roger Oblin.

Est-ce que le CH est un symbole de Haileybury et de Cobalt, peut-être, dit l’historien Charlie Angus, précisant que logo actuel des Canadiens est une juxtaposition des logos des Silver Kings et des Comets.

La rivalité est encore bien présente entre les deux villes, située à 9 minutes en voiture, le maire de Cobalt prêche pour sa paroisse. À ses yeux CH veut dire Cobalt Hockey. J’en suis convaincu à 100 %, faisant référence à l'argent des mines de Cobalt qui a servi a financé le club il y 112 ans.

Un homme pose devant un décor ancien.

Le député fédéral Charlie Angus est en train d'écrire son troisième livre sur l'histoire de Cobalt. L'un de ses tomes aborde spécialement l'histoire des chevalements de mine. Le livre s'appelle Cathédrales industrielles du Nord publié aux éditions Prise de Parole.

Photo : Radio-Canada / Jimmy Chabot

C’est facile de faire des rapprochements quand la lettre permet de le faire, le H a toujours voulu dire hockey, note l’archiviste des Canadiens Carl Lavigne.

Il pourrait cependant y avoir une légère porte ouverte pour la théorie qu’avance le maire Othmer.

Avec retenue et beaucoup de modestie, je dirais qu’il y avait des choses qui se faisaient dans ce temps-là sur papier, explique M. Lavigne.

Ça ne veut pas dire qu’il y avait des échanges assez loufoques sur le bord de la légalité, ajoute-t-il, citant en exemple le championnat de la Coupe Stanley en 1916 gagné par le Club athlétique canadien.

Le propriétaire avait pourtant changé le nom pour Club de hockey canadien deux semaines plus tôt.

Il avait des problèmes avec son sportsman et de crainte de perdre le club, il a changé le nom.

Trois hommes prennent la pause.

Les lettres CH on été aperçus pour la première fois en 1917 sur le chandail du tricolore, Cobalt et Haileybury portaient les chandails ci-haut en 1909. Les Silver Kings abordaient les couleurs: bleu-blanc-rouge.

Photo : Classic Auctions

Au début du 20e siècle, les décisions se faisaient à l'orale ou sur le coin d'une feuille de papier. Aucun document n'a été conservé, prouvant la véracité de la théorie avancée par le maire Othmer.

Je ne l’ai jamais vu et j’ai fouillé dans les archives à Ottawa, dans des fonds particuliers et je n’ai jamais trouvé quoi que ce soit là-dessus et mes collègues au Temple de la renommée du hockey à Toronto, n’ont jamais été en mesure de me donner une référence officielle quelque conte.

Une citation de :Carl Lavigne, archiviste des Canadiens de Montréal

À vous de choisir votre camp.

À la veille du duel entre les Maple Leafs de Toronto et les Canadiens de Montréal, la guerre est déclarée: l'Ontario ou le Québec?

Références :

  1. (1909, 4 janvier), O'Brien Mine, Le Canada, page 8
  2. (1909, 31 décembre) O'Brien Mine Sold, The Quebec chronicle, page 1
  3. (1941, 25 janvier) Souvenir du '' Silver Boom'' du Nord, Le Droit, page 13
  4. (1942, 8 mars) Art Ross fut le mieux payé dans l'histoire, Le petit journal, page 49
  5. (1937, 21 février) Une joute dont l'issue signifiait une somme de 40 000 $, Le petit journal, page 46
  6. (1963, 6 février) En ce temps... tout était permis, Le Devoir , Page 13
  7. (1964, 13 août) Art Ross, le grand innovateur du hockey, La Patrie, page 48
  8. LALANCETTE, Mikael, Georges Vézina : L'habitant silencieux. Les Éditions de l'Homme. Montréal; division du groupe Sogides Inc., 2021, 365 pages
  9. (1910, 7 janvier) Ils débutent par une victoire éclatante sur les Cobalt, La patrie, page 2
  10. (1910, 25  février) Les Canadiens subissent une autre défaite aux mine de Cobalt, La patrie, page 2
  11. (1910, 7 mars) La revanche des Cobalts. Le Canada, page 3

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