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COVID-19 : les conditions de travail dénoncées dans les sables bitumineux

Un camion transporte une charge sur un site de sables bitumineux près de Fort McMurray, en Alberta, le mercredi 9 juillet 2008.

La COVID-19 se propage rapidement dans les sites d'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Chambres et salles de bain partagées, regroupement d'employés dans des autobus sans distanciation physique, quantité limitée de désinfectants à main : des employés des sables bitumineux de l'Alberta dénoncent leurs conditions de travail durant la pandémie.

Radio-Canada a accepté d'accorder l'anonymat aux deux employés interviewés parce qu'ils craignent de perdre leur emploi.

Aller travailler est devenu synonyme d’angoisse pour Sylvain (nom d’emprunt), qui travaille dans les sables bitumineux depuis une dizaine d’années.

Depuis décembre 2020, il travaille sur le site d’exploitation Horizon, de la pétrolière Canadian Natural Resources Limited (CNRL), situé au nord de Fort McMurray.

Avec 1361 cas de COVID-19 découverts depuis le mois d’octobre, le site est maintenant en proie à la plus importante éclosion de la province.

On se sent très mal. C’est très désagréable. Ma femme veut que je rentre. Elle dit que ça n'en vaut pas la peine, dit-il.

Il raconte que le camp de travailleurs où il est logé est formé de 26 bâtiments de trois étages chacun. Une cinquantaine de personnes vivent à chaque étage, mais il n’y a que 8 toilettes et 8 douches par palier.

Les toilettes sont sales. Il n’y a même pas de désinfectant à main. On est entassé dans les douches.

Une citation de :Sylvain, travailleur des sables bitumineux

Sylvain raconte que, chaque semaine, de nouveaux cas de COVID-19 sont identifiés dans le bâtiment où il est logé.

Il n’a pas attrapé le virus, mais affirme y avoir été exposé à plus d’une reprise.

On ne peut pas trop parler parce qu’on risque d’être viré, dénonce-t-il.

Travailler avec la COVID-19

Johanne (nom d’emprunt), est elle aussi exaspérée par la situation. Elle travaille à la mine de sables bitumineux Albian Sands, également exploitée par CNRL.

Je suis très fâchée et frustrée, lance-t-elle. Elle dit que beaucoup de mesures sanitaires sont ignorées sur son lieu de travail.

Elle soutient, entre autres, que des employés sont forcés de partager les salles de bain et que celles-ci ne sont pas nettoyées assez souvent.

Elle affirme également que les autobus qui amènent les employés à la mine ainsi que les salles à manger sont bondés et que la distanciation physique n'y est pas respectée, sans compter que des superviseurs refusent de porter leur masque.

On partage nos chambres avec des étrangers, dit-elle.

Pourtant, dit-elle, l’entreprise assure aux employés que tout est conforme aux règles de Services de santé Alberta.

Le plus inquiétant, selon elle, est que de nombreux employés continuent de travailler lorsqu’ils ont des symptômes de COVID-19.

Il y a des contractants qui ne sont pas payés quand ils sont malades. J’ai entendu certains d’entre eux dire qu’ils se sentaient malades, mais qu’ils devaient aller travailler parce qu’ils ne pouvaient pas se permettre de perdre un jour de salaire. Je les vois tousser, dénonce-t-elle.

Malgré tout, peu de travailleurs dénoncent la situation. Ils vont perdre leur emploi [s’ils parlent]. N’importe laquelle de leurs actions deviendrait un motif de renvoi. Cela s’est déjà produit dans le passé, dit-elle.

À qui la faute?

La professeure et présidente du Département de sociologie de l’Université de l’Alberta, Sara Dorow, étudie les conditions de travail dans les sites d’exploitation des sables bitumineux depuis une quinzaine d’années.

Elle affirme que les entreprises et sites d’exploitation n'ont pas nécessairement les mêmes méthodes de travail, ce qui rend la gestion de la pandémie dans les sables bitumineux compliquée.

C’est un système complexe qui implique des contractants et des compagnies d’exploitation et qui rend difficile la mise sur pied de standards et de meilleures pratiques, explique-t-elle.

Ce qui m’a frappée pendant la pandémie, c’est que tout le monde se relance la responsabilité.

Une citation de :Sara Dorow, sociologue

Mme Dorow affirme également que les conditions de vie dans les camps de travailleurs étaient déjà difficiles avant la pandémie, mais qu’elles se sont dégradées depuis le début de la crise sanitaire.

Avec la COVID-19 qui a exacerbé les impacts de la récession, les entreprises ont réduit leur budget pour les camps. La nourriture est donc de moins bonne qualité [et] le nettoyage se fait moins souvent, dit-elle.

CNRL a refusé la demande d’entrevue de Radio-Canada. Dans une déclaration écrite, l’entreprise affirme avoir mis sur pied tous les protocoles sanitaires nécessaires à la sécurité des travailleurs.

Canadian Natural a réalisé les activités de maintenance planifiées à Horizon et a réduit le nombre d’employés au niveau de fonctionnement normal, ajoute CNRL.

Parlez-nous

Même si elle dénonce les pratiques de son employeur, Johanne n’est pas prête à quitter son travail.

J’ai besoin de ce boulot pour encore quelques années, dit-elle.

Elle aimerait que son employeur démontre plus de compassion à l’égard des travailleurs.

Donnez-nous le temps de désinfecter notre équipement.

Une citation de :Johanne, travailleuse des sables bitumineux

S’ils nous traitaient comme des personnes humaines au lieu de nous traiter comme des numéros, la productivité serait bien meilleure. [...] Tout le monde est très amer, ajoute-t-elle.

Sylvain, lui, espère que le virus continuera à l’épargner. Sa femme souffre d’asthme et il craint de la contaminer à chaque fois qu’il retourne chez lui.

Je ne peux pas prendre le risque d'amener [le virus] à la maison, dit-il.

Avec les informations de Danielle Kadjo et d'Allison Dempster

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