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Le président de TFO visé par de graves allégations et placé en retrait administratif

La décision survient alors que Radio-Canada s’apprêtait à publier une enquête sur le « climat de travail toxique » qui règne chez le diffuseur franco-ontarien.

Le PDG de TFO devant l'entrée de l'édifice du diffuseur public ontarien.

Éric Minoli est président par intérim de Groupe Média TFO depuis 2019.

Photo : GMTFO/Camile Gauthier

Le président par intérim de TFO, Éric Minoli, a été placé en retrait administratif par le conseil d’administration, a appris Radio-Canada. L’annonce survient peu de temps après que le C. A. a été informé par Radio-Canada qu'un reportage allait être publié au sujet de M. Minoli et du climat de travail toxique à TFO.

Dans un courriel envoyé aux employés de TFO mercredi, le président du conseil d’administration, Jean Lépine, n’a pas donné de raison pour la décision, mais les avocats de TFO avaient indiqué plus tôt dans la journée à Radio-Canada qu’une enquête indépendante et exhaustive avait été lancée à son sujet.

Le conseil d'administration est au courant depuis plus de deux mois que des allégations visent M. Minoli. Le 9 mars dernier, un groupe de gestionnaires à l’emploi du diffuseur public franco-ontarien lui a fait parvenir une lettre dénonçant vigoureusement les agissements de leur grand patron, dont Radio-Canada a obtenu copie.

Les signataires de la lettre écrivent devoir faire face quotidiennement au comportement qui, selon [eux], est inapproprié et inacceptable de la part d’Éric Minoli et se disent inquiets de possibles représailles. Radio-Canada a donc décidé de ne pas les nommer pour ne pas nuire à leur avenir professionnel.

Nous, ainsi qu’un certain nombre d’employés, ont été et sommes victimes ou témoins de : harcèlement, intimidation, menaces, conflits d'intérêts, manque de respect des directives et politiques. Ceci contribue à un climat toxique et non sécuritaire.

Une citation de :Signataires de la lettre

La lettre ne décrit pas d’incidents précis, mais Radio-Canada a parlé, au courant des dernières semaines, à 26 employés et anciens employés, dont de nombreux gestionnaires, en plus d’examiner des dizaines de courriels et des documents internes qui dressent un portrait sombre du climat de travail régnant à TFO depuis plusieurs années.

Éric Minoli est président par intérim de TFO depuis 2019 et était auparavant vice-président des opérations. Selon les trois signataires de la lettre datée du 9 mars, les faits allégués perdurent depuis longtemps et ont été soulevés par le passé au conseil d’administration, qui refuse de commenter l’affaire. Les avocats qui représentent TFO disent ne pas pouvoir commenter en raison du processus d’enquête en cours. M. Minoli, de son côté, n’a pas répondu aux demandes d’entretien de Radio-Canada.

Un climat de terreur

De nombreuses sources confient avoir été victimes ou témoins d’intimidation, de harcèlement ou de pressions indues de la part d’Éric Minoli. Radio-Canada a accepté d’accorder l’anonymat aux personnes qui ont témoigné et se garde de citer nombre d’incidents spécifiques pour ne pas révéler leur identité.

Si une personne dit quelque chose qu’il n’aime pas, il se met physiquement dans la face de cette personne, raconte l’une d’elles. Radio-Canada a aussi obtenu des enregistrements audio récents dans lesquels des gestionnaires de TFO, y compris des directeurs, racontent avoir été victimes de harcèlement physique et psychologique de la part de M. Minoli.

Certains y expriment des réserves à l’idée de signer la plainte contre Éric Minoli, par peur de représailles. J’ai une famille à nourrir. Est-ce que ça va se retourner contre nous?, se demande un directeur, inquiet de ses perspectives d’emploi en pleine pandémie.

Le ministre de l'Éducation Stephen Lecce, la ministre des Affaires francophones Caroline Mulroney et le président par intérim de Groupe Média TFO, Éric Minoli, dans une foule, assis sur des sofas, applaudissent dans le cadre d'un événement.

Le ministre de l'Éducation Stephen Lecce, la ministre des Affaires francophones Caroline Mulroney et le président par intérim de Groupe Média TFO, Éric Minoli.

Photo : Facebook/GMTFO

Le mot malaise revient d’ailleurs très souvent pour décrire les comportements du PDG par intérim. Certains disent avoir été victimes ou témoins de gestes et de commentaires déplacés ou de nature sexuelle dirigés vers des employés masculins, par exemple sur leur apparence physique. D’autres parlent de contacts physiques non autorisés.

Éric a demandé de voir une photo de mon partenaire intime et a dit qu’il était beau. Il m’a demandé quels hommes je trouvais attirants à TFO, explique une source, qui ajoute avoir été prévenu par l’ancienne directrice des ressources humaines, Manuelita Cherizard, de faire attention à Éric. Je me sentirais très mal à l'aise d’être assis seul dans une pièce avec lui, ajoute cette source.

D'autres comportements plus étranges sont signalés. Les ressources humaines auraient fait enquête parce que des crèmes glacées achetées par les employés de TFO disparaissaient du réfrigérateur. Le coupable? Éric s’est défendu en disant que c’étaient de bonnes glaces. Il n’avait aucune honte, aucune gêne, raconte un(e) ex-employé(e).

De l'avis de la quasi-totalité des sources avec qui nous avons pu parler, le grand patron fait preuve d’un manque d’empathie dans ses interactions. Certains dénoncent des commentaires désobligeants, des humiliations publiques ou des menaces voilées. Souvent durant la pandémie, Éric Minoli s’est déplacé sans son masque au sein de l’édifice de TFO, même après des plaintes répétées. Lorsque mis en présence des faits, M. Minoli aurait répondu qu’il était inutile de le porter tant qu’il conservait ses distances, ce qui contrevient aux recommandations de la santé publique. Quand le PDG ne respecte pas les mesures de sécurité, c’est pas très rassurant, souligne une employée.

La réponse de TFO

Le 9 mars 2021, le Conseil d’administration du Groupe Média TFO a reçu une lettre à l’égard de M. Minoli, cependant celle-ci ne décrivait pas d’incident précis. Compte tenu de la nature exceptionnelle des allégations, afin de les adresser le CA a mis en place un processus géré par une tierce partie, affirme le diffuseur public dans une déclaration.

Cette dernière a par la suite reçu des plaintes formelles concernant M. Minoli. Sans tarder, le CA a commandé une enquête externe et indépendante afin de faire la lumière sur ces plaintes. Cette enquête est toujours en cours.

Plus récemment, le CA a été mis au courant de nouvelles allégations contre le PDG par intérim. À la lumière de celles-ci, et afin de protéger ses salariés, l’intégrité du processus d’enquête et les intérêts de l’entreprise, le CA a immédiatement imposé le retrait administratif de M. Minoli jusqu’à la fin de l’enquête. Lorsque cette dernière sera complète et que ses résultats seront portés à la connaissance du CA, celui-ci agira en conséquence. Dans l’intervalle, Mme Michelle Séguin assumera les fonctions de PDG par intérim.

Mission accomplie

Éric Minoli n’est pas le seul dirigeant de TFO à avoir été visé par de graves allégations. Le 23 novembre dernier, un courriel est apparu dans la boîte de réception de tous les employés de TFO. Pour plusieurs, le message a eu l’effet d'une bombe.

M. Minoli y annonçait avec regret le départ de la directrice principale des ressources humaines Manuelita Cherizard après quatre ans de service. Le département allait être réorienté pour des raisons opérationnelles.

Je remercie sincèrement Manuelita pour sa collaboration exemplaire et son dévouement , écrivait le PDG par intérim, suivi d’une citation chaleureuse de Mme Cherizard : Je pars avec le sentiment de la mission accomplie.

Toutefois, selon nos sources, une enquêtrice indépendante venait de rendre un verdict accablant : Mme Cherizard avait harcelé psychologiquement la majorité de ses employés du département RH. Une expérience décrite comme cauchemardesque par certaines victimes qui se sont confiées à Radio-Canada.

C'étaient des conditions de travail inhumaines, raconte l’une d’elles. Elle exigeait des journées de 18 heures, nous téléphonait parfois jusqu’à minuit le soir. À cela s’ajoutent des insultes fréquentes (tes questions sont stupides!), des comportements humiliants, des exemples de mauvaise gestion financière et des épuisements professionnels. Manuelita nous a détruits physiquement et psychologiquement, résume une autre personne.

Le problème s’étendait au-delà de l’équipe des ressources humaines. Des employés et ex-employés de plusieurs départements racontent avoir été rabaissés et dénigrés par Manuelita Cherizard au fil des ans. L’an dernier, lorsqu’un employé a demandé de l’aide pour une charge de travail inhumaine, Mme Cherizard aurait répondu qu'il était chanceux d’avoir un emploi durant la pandémie. Elle m’a dit, comment oses-tu porter plainte! Tu te plains le ventre plein.

Des gestionnaires actuels et passés parlent d’ailleurs d’une leader incroyablement incompétente, qui ignorait des plaintes portées contre des membres de la haute gestion ou qui les encourageait à surcharger leurs employés afin d’avoir un prétexte pour les licencier. Manuelita me disait : donne-lui une charge de travail qu’il ne pourra pas gérer. Quand il n’y arrive pas, après on pourra le mettre à la porte.

Le courriel d’Éric Minoli est donc venu comme une claque au visage. D’autant plus que malgré la gravité des plaintes contre Mme Cherizard, les victimes n'auraient reçu aucun soutien psychologique durant ou après l’enquête, qui a duré des mois.

Éric Minoli aurait plutôt cherché à minimiser les gestes de sa directrice et ne l’a pas suspendue, choisissant plutôt de la réaffecter au recrutement du poste de PDG. Radio-Canada n’a pu déterminer si M. Minoli, étant à l’intérim, convoitait ce poste, qui demeure vacant à ce jour.

Dans les semaines qui ont suivi, TFO a refusé de renouveler ou a mis fin prématurément aux contrats de la majorité des plaignants contre Manuelita Cherizard. Pour plusieurs, le message était clair : dénoncez et vous serez victime de représailles. Mme Cherizard, de son côté, a rapidement obtenu un poste de direction au Musée royal de l’Ontario. J’ai nié ces allégations. J’ai beaucoup appris de cette situation et j’ai tourné la page. Ce dossier a été réglé et je n’ai rien à ajouter, a fait savoir Mme Cherizard par courriel à Radio-Canada.

Conflit d’intérêts

Une autre personne semble avoir bénéficié de la position enviable qu’occupe Éric Minoli chez TFO : son conjoint, Bryan Pang, qui est lui aussi à l'emploi du diffuseur public.

Des gestionnaires tentent depuis un bon moment de fusionner le poste au sous-titrage qu’occupe M. Pang avec un autre poste, puisqu’une évaluation a déterminé que les besoins avaient évolué. Le changement occasionnerait une charge de travail accrue, mais conforme à une semaine de travail normale. Éric Minoli s’y serait opposé avec véhémence. Le PDG aurait ensuite fait pression pour que son conjoint obtienne une généreuse allocation de départ.

En l’espace de quelques mois en 2019 et 2020, Éric Minoli a aussi envoyé plusieurs kudos à son conjoint, d’une valeur de plus de 100 $. Ce programme de reconnaissance électronique entre employés permet de convertir les kudos en cartes cadeaux ou Visa prépayées.

En outre, M. Pang aurait fait des crises de colère au travail et au moins une plainte a été déposée contre lui. M. Minoli serait aussi intervenu pour dissuader une autre personne de porter plainte après un incident de violence verbale. Lorsqu’Oscar Karam, un ancien plaignant contre Bryan Pang, a été sélectionné pour devenir gestionnaire du département de ce dernier, Éric Minoli aurait fait pression pour faire dérailler son embauche.

Entre Éric et Oscar, il y a trois niveaux de direction. Éric n’aurait jamais dû s'impliquer, mais son chum ne s'entendait pas bien avec Oscar.

Une citation de :Source qui a été impliquée dans le dossier

Le PDG par intérim aurait d’ailleurs tenté d’avoir accès à la boîte courriel de Mme Cherizard suite à son départ de TFO, qui contenait notamment des informations sur une plainte contre son conjoint et sur le comité de sélection pour le poste permanent de PDG.

Un problème plus large

De l’avis de la grande majorité de nos sources, au-delà du comportement du PDG par intérim, l’environnement de travail en général chez TFO est toxique. Haut taux de roulement, surcharge ou distribution inéquitable du travail, insécurité d’emploi, épuisements professionnels, moral à zéro : la liste des récriminations est longue. Une quinzaine de personnes disent avoir quitté TFO ou songé à le faire en raison du climat de travail. Plusieurs déplorent de mauvaises décisions d'affaires, dont celle d’acquérir le studio de production LUV en 2016, un projet phare d’Éric Minoli, mais dont la technologie est difficile à utiliser et intéresse de moins en moins de clients externes.

Ce n’est pas non plus la première fois que des plaintes graves sont déposées contre des membres actuels et passés de la haute gestion de TFO. Laurent Guérin, notamment, avait quitté son poste de vice-président en 2018 à la suite de plaintes et d’allégations d’inconduite sexuelle et comportements inappropriés. D’anciens collègues relatent des incidents de contacts physiques non sollicités et de commentaires à caractère sexuel lors de réunions. M. Guérin n’a pas voulu commenter, mais souligne qu'il ne s'agit que d'allégations.

Quant au prédécesseur et mentor de M. Minoli, Glenn O'Farrell, des sources témoignent d’expériences complètement traumatisantes et décrivent un président au caractère parfois bouillant et volatile, qui aurait été contraint de suivre du coaching avant son départ. Selon d'anciens subalternes, M. O’Farrell pouvait hausser le ton et faire des commentaires agressifs derrière les portes closes. Il n’était pas rare de voir quelqu’un quitter son bureau en larmes. Glenn semait la panique, résume une personne. Joint par courriel, M. O’Farrell a refusé de commenter en disant que les allégations contre lui sont fausses.

Glenn O'Farrell au podium.

Glenn O'Farrell est l'ancien dirigeant du diffuseur TFO.

Photo : Facebook

La directrice des communications de TFO, Carole Nkoa, dit ne pas pouvoir commenter les allégations visant Manuelita Cherizard, Bryan Pang et Laurent Guérin, mais souligne qu’aucune plainte n’a jamais été déposée contre M. O’Farrell. Le Groupe TFO a à cœur la santé et le bien-être de ses employés, écrit Mme Nkoa, qui ajoute que TFO a des taux de roulement qui correspondent aux taux standard dans l’industrie.

Le bureau du ministre de l’Éducation, Stephen Lecce, a réagi en disant qu’il prend très au sérieux toutes les allégations de harcèlement au travail et ajoute s’attendre à ce que TFO coopère pleinement à l'enquête et garantisse un milieu de travail sûr et positif pour tous ses employés. Son bureau ajoute travailler activement au recrutement du prochain PDG.

Un grand nombre d’employés disent avoir à cœur la mission de TFO, mais croient qu’un profond changement de culture s’impose chez le fleuron franco-ontarien. À TFO, il y a une culture de bullying qui est tolérée et qui dure depuis longtemps, laisse tomber une gestionnaire. Il y a beaucoup de gens comme moi qui ont perdu espoir et qui, autrement, seraient restés des employés à vie parce que TFO, on y croit.

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