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Changement de culture dans les forces armées : un mandat à préciser

Jennie Carignan au micro de Stéphan Bureau.

La lieutenante-générale Jennie Carignan est chargée d'opérer un changement de culture au sein des Forces armées canadiennes.

Photo : Radio-Canada / Olivier Lalande

La Presse canadienne

L'officière de haut rang chargée d'opérer un changement de culture au sein des Forces armées canadiennes a toujours très peu de détails à fournir sur les ressources à sa disposition pour accomplir cette mission titanesque.

Moins de deux semaines après sa nomination, la lieutenante-générale Jennie Carignan a comparu mardi devant le comité de la condition féminine de la Chambre des communes, qui se penche plus précisément sur la question des inconduites sexuelles chez les militaires.

Ça ne nous empêche pas d'agir.

Une citation de :Jennie Carignan, lieutenante-générale des forces armées

Son mandat devrait se préciser d'ici la fin de mai et on déterminera comment le mener à bien au cours des prochains mois, a-t-elle ajouté, sans pouvoir en dire plus sur un éventuel échéancier ni sur la composition de son équipe.

La lieutenante-générale Carignan, qui a récemment commandé une mission de formation de l'OTAN en Irak, a fait état d'un fossé entre la culture dont les forces armées se revendiquent et celle qui règne véritablement dans leurs rangs.

Il y a une croyance selon laquelle les tâches doivent être exécutées coûte que coûte, un croyance selon laquelle il y a un jeu à somme nulle entre le bien-être des gens et l'efficacité des opérations, observe celle dont la responsabilité s'étend également à l'élimination du racisme et des comportements haineux.

Les formations ratent présentement la cible, rapporte-t-elle. Elles seront repensées afin d'illustrer les comportements préconisés, et non seulement ceux à proscrire.

Dans l'immédiat, la lieutenante-générale Carignan mise sur les officiers en position de leadership en leur faisant parvenir dès les prochaines semaines des directives pour créer un climat inclusif.

À plus long terme, sa priorité sera de réviser les mécanismes de plainte et de rapatrier les ressources présentement dispersées dans le ministère de la Défense.

En attendant le rapport Arbour

Le tout en collaboration avec l'ancienne juge de la Cour suprême et haute-commissaire aux droits de la personne de l'ONU Louise Arbour, récemment sollicitée par le gouvernement fédéral pour examiner le traitement des violences sexuelles dans l'armée.

La lieutenante-générale Carignan souhaite commencer à implanter ses recommandations avant même le dépôt de ce nouveau rapport, attendu dans un an.

Questionnée sur le rapport déposé il y a six ans par une autre ex-juge de la Cour suprême, Marie Deschamps, la lieutenante-générale a laissé attendre qu'une bonne partie de ses recommandations sont déjà mises en oeuvre.

Or, des experts, des membres de l'opposition et l'ex-juge Deschamps elle-même disent toujours attendre la mise sur pied d'un système de signalement externe qui surveillerait le traitement des cas.

Le gouvernement a plutôt opté pour la création d'un Centre d'intervention sur l'inconduite sexuelle, un organisme géré par des civils sans pouvoir de surveillance.

La Dre Leah West, professeure adjointe en affaires internationales à l'Université Carleton, insiste aussi sur l'importance de créer un organe hors de la chaîne de commandement.

Portrait de Leah West.

Leah West

Photo : Courtoisie / Leah West

L'ex-militaire a témoigné devant le comité parlementaire mardi, faisant part à la fois de son expertise et de sa propre expérience en tant que survivante d'une agression sexuelle dans les forces armées.

Elle a dénoncé le climat cultivé au Collège militaire royal, où des officiers ayant peu d'expérience enseignent en s'appuyant, selon elle, sur des stéréotypes perpétués au cinéma et à la télévision.

La Dre West raconte avoir eu l'impression d'être le sujet d'une expérimentation, comme elle était la seule femme tout au long de sa formation, et s'être sentie obligée de garder le silence pour mériter sa place. Il ne s'agit pas seulement des agressions sexuelles, il est aussi question des blagues, de la pornographie, des commentaires ridicules, des contacts non désirés. Il est question de tout ça, a-t-elle illustré.

Son expérience constitue aussi un exemple extrême du double standard imposé aux hommes et aux femmes en uniforme, souligne-t-elle, puisqu'elle a vu sa carrière militaire détruite en raison de sa relation avec un officier américain lors d'un déploiement en Afghanistan. Or, il s'agit précisément du comportement affiché par l'homme avec le plus long mandat à titre de chef d'état-major, fait-elle remarquer.

La Dre Leah West fait référence au lieutenant-général Christopher Coates qui, alors qu'il était commandant adjoint du NORAD, a entretenu une relation consensuelle avec une civile servant dans l'armée américaine, à Colorado Springs. Il a été autorisé à conserver son poste, avant d'être transféré chez lui l’été dernier pour reprendre le commandement des opérations conjointes de l'armée. Il devait être transféré à un poste au sein du Commandement des forces interarmées alliées de l'OTAN à Naples, en Italie, jusqu'à ce que cette affaire soit rendue publique. Son transfert a été annulé et il envisage maintenant de prendre sa retraite. Après avoir enquêté, la police militaire a déclaré que le lieutenant-général n'avait enfreint aucune règle.

La police militaire, indépendante?

Le grand prévôt, le brigadier-général Simon Trudeau, a reconnu devant le comité qu'il existe une perception selon laquelle ses officiers ne seraient pas indépendants de la chaîne de commandement.

Il a admis que cela pouvait poser problème en faisant obstacle à la liberté de rapporter tout incident à la police militaire. Celui qui dirige la police militaire a ajouté s'être adressé à l'ex-juge de la Cour suprême Morris Fish afin de lui soumettre des propositions pour régler le problème. L'ex-juge Fish est chargé de revoir les pratiques du service.

Toutefois, Simon Trudeau a tenu à être clair. Je suis indépendant de la chaîne de commandement et j'ai l'autorité totale sur la police militaire, a-t-il déclaré. Le grand prévôt a assuré que ses officiers allaient enquêter sur toute allégation, sans égard au rang ou au statut. Seuls les faits et les preuves seront pris en compte pour déterminer si des accusations doivent être portées.

Ces commentaires faisaient suite au témoignage, le mois dernier, de la major Kellie Brennan, qui avait révélé sa relation inappropriée avec Jonathan Vance. Elle avait affirmé dans son témoignage que M. Vance se vantait d'être intouchable et qu'il contrôlait le Service national des enquêtes des Forces canadiennes.

Kellie Brennan avait aussi soutenu que des enquêteurs de la police militaire refusaient de lui répondre lorsqu'elle leur demandait s'ils avaient le pouvoir de porter des accusations contre celui qui était alors chef d'état-major de l'armée.

Simon Trudeau n'a pas voulu faire d'hypothèse sur les raisons pour lesquelles Jonathan Vance aurait tenu de tels propos. Il a plutôt insisté pour réitérer son indépendance.

Le grand prévôt a aussi été mis sur la sellette au sujet d'un groupe de discussion privé sur Facebook qui rassemble d'actuels et d'anciens policiers militaires qui se seraient moqués de Mme Brennan et de son témoignage. Simon Trudeau s'est dit déçu et affirme avoir transmis le dossier en déontologie.

L'opposition demande des réponses

Ces témoignages surviennent alors que l'incertitude plane quant à une enquête distincte du comité parlementaire de la défense sur la façon dont le gouvernement de Justin Trudeau a réagi à une allégation soulevée contre l'ex-chef d'état-major de la défense Jonathan Vance.

Les élus de l'opposition disent que bon nombre de leurs questions restent sans réponse : ils se demandent notamment pourquoi personne n'a informé le premier ministre des allégations en mars 2018, comme le prétend Justin Trudeau.

Or, l'été arrive à grands pas et les membres disent être coincés entre le besoin de creuser plus profondément la question et celui de laisser suffisamment de temps au comité pour rédiger trois rapports, notamment sur les impacts de la COVID-19 et sur l'accès aux services en santé mentale dans les forces armées.

Le porte-parole néo-démocrate en matière de défense, Randall Garrison, se dit toujours préoccupé par le manque de redevabilité du gouvernement dans cette affaire, mais il a aussi laissé entendre que le comité a terminé son enquête.

Je ne sais pas qui d'autre que le premier ministre ou le ministre de la Défense pourrait répondre à cette question, a-t-il déclaré.

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