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Chasseurs de génocidaires

Pour Alain et Dafroza Gauthier, le génocide rwandais est une affaire très personnelle. La famille de Dafroza a été décimée par la folie meurtrière alors qu’elle refaisait sa vie en France. Incapable d’oublier, le couple s’est lancé dans la chasse aux génocidaires qui, depuis 27 ans, avaient fui le Rwanda pour l'anonymat d'une vie paisible en France.

Alain et Dafroza Gauthier.

Depuis 27 ans, Alain et Dafroza Gauthier traquent des Rwandais soupçonnés d’avoir participé au génocide.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bedard

C’est dans un petit bureau de leur vaste appartement bourgeois de Reims, dans le nord-est de la France, que Dafroza et Alain Gauthier rangent soigneusement leurs dossiers.

Dans chacun, on retrouve la transcription des témoignages qui composent des plaintes contre ceux que ce couple accuse d’avoir orchestré le génocide au Rwanda en 1994.

Ils sont chasseurs de génocidaires hutus.

C'est arrivé presque tout naturellement, explique Alain Gauthier. Dès la fin du génocide, dans la mesure où la famille de Dafroza avait été quand même cruellement frappée, comme beaucoup d'autres, lors de notre premier séjour au Rwanda, on a commencé à rassembler des témoignages dans un dossier.

Dafroza Gauthier.

Dafroza Gauthier.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bedard

Dafroza a échappé de peu au génocide. En février 1994, elle était au chevet de sa mère à Kigali. Déjà, les violences des milices extrémistes hutues Interahamwe avaient commencé. Terrorisée, elle a quitté son pays natal en urgence.

Le 6 avril 1994, l’avion des présidents du Rwanda et du Burundi est abattu alors qu’il se posait à Kigali. Dafroza elle, était bien loin, chez elle, à Reims. Le lendemain, le carnage commence. Entre avril et juin cette année-là, de 800 000 à un million de personnes, hommes, femmes et enfants de la minorité tutsie pour la plupart, sont massacrées par les Hutus au pouvoir.

Dans le séjour des Gauthier, les photos délavées de sa mère, de sa cousine et de dizaines de membres de la famille peuplent des cadres posés sur une armoire. Ils ont tous été avalés par la vague meurtrière.

Pour Dafroza, qui est âgée de 66 ans, la vie s’est en quelque sorte arrêtée en 1994.

Moi, j'ai 27 ans, je crois. La date repère, c'est 94, et je pense que je ne dois pas être la seule. Je pense qu'on est nombreux à avoir fait une espèce de black-out, on a comme un trou.

Une citation de :Dafroza Gauthier

C’est beaucoup pour panser cette blessure que cette chimiste et son mari professeur se sont mis à traquer les responsables du génocide qui se sont refait une vie, souvent anonyme, en France. Elle le fait pour sa famille, mais aussi pour toutes les victimes mortes dans une cruauté abjecte qu’elle raconte d’un ton posé, en appuyant bien sur chacun de ses mots.

Mourir d'un accident de la route parce que la route était très glissante ou mourir de cinq coups de machette, mourir dépecé au fond de ses latrines, ça n'a absolument rien à voir avec une mort naturelle, non?

Au Rwanda, les documents n’existent pas, ou à peine. C’est donc sur des témoignages recueillis sur place que Dafroza et Alain Gauthier appuient leurs plaintes. Depuis le génocide, chaque congé y est passé. Aujourd’hui à la retraite, ils continuent les allers-retours.

L'église de Kibuye au Rwanda.

Des génocidaire rwandais toujours en liberté en France

Photo : Getty Images / SIMON WOHLFAHRT

Il y a le récit glaçant des victimes, mais aussi celui des complices emprisonnés au Rwanda, qui hantent encore Dafroza.

Quand je sors de prison, j'ai l'impression d'être souillée jusqu'à mes vêtements, jusqu’à mon âme, dit-elle. Parfois, j'arrive et je me lave. J'ai l'impression que je n'arrive pas à me laver de toutes ces souillures que je reçois. Puis, c'est très difficile de voir aussi un être humain comme vous qui vous parle, qui vous raconte tout ça, qui a l'air normal et qui a pu commettre tout ça.

Le travail de l’association des Gauthier depuis 2001 est à l’origine de la quasi-totalité de la trentaine de plaintes déposées en France contre des ressortissants rwandais. C’est le gage du sérieux de la démarche du couple, croit Alain Gauthier, qui déplore cependant le peu de résultats au final.

Nous avons déposé une trentaine de plaintes, mais si nous avions le temps, les moyens et la santé, probablement qu'on pourrait en préparer beaucoup d'autres. Mais bon, vous voyez que 30 plaintes ont été déposées et, pour l'instant, en 27 ans, seulement trois personnes jugées et condamnées. Donc, il y a encore du pain sur la planche.

Un certain nombre de planificateurs du génocide, commanditaires ou tueurs ont été condamnés au Rwanda par le Tribunal pénal international pour le Rwanda, et ailleurs à l'étranger. Mais beaucoup continuent d'échapper à la justice.

Kigali a présenté 48 demandes d'extradition à la France, demandes que la France rejette systématiquement. Un scandale, selon Alain Gauthier. C'est une décision qui nous révolte. La France est pratiquement maintenant le seul pays à refuser cette extradition.

Alain Gauthier.

Alain Gauthier.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bedard

En mars dernier, un rapport publié après deux ans de travail dans les archives de l’Élysée a conclu à des  responsabilités lourdes et accablantes de Paris lors des massacres.

Le rapport Duclert dénonce des responsabilités accablantes de la part de François Mitterrand et de ses proches. C'est une bonne chose, dit Alain Gauthier, mais nous, on regrette quand même que ça n'aille pas vers la dénonciation d'une complicité du gouvernement français de l'époque avec les génocidaires.

Après plus de 20 ans à vivre avec les morts, le couple pense parfois s’arrêter. Une idée qui est chaque fois vite chassée. Oublier? Impossible. Pardonner aussi. Mais le dialogue, peut-être, dit Dafroza. Si le tortionnaire reconnaît sa victime.

La réconciliation, c'est un mot que je ne capte pas toujours, c'est très difficile. Moi, je privilégie la justice. Si on veut se reconstruire ensemble. Entre la victime et son bourreau? Il faut que la justice se fasse.

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