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La délicate offensive du Canada pour empêcher la fermeture de la canalisation 5

La gouverneure du Michigan a ordonné à Enbridge de fermer son oléoduc d'ici 12 mai.

Une valve dans un complexe pétrochimique de Sarnia en Ontario.

La société Enbridge et le Canada sont engagés dans un bras de fer avec l'État du Michigan pour maintenir en service la canalisation 5.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Pour la gouverneure du Michigan, c’est une « bombe à retardement », et pour le Canada, une infrastructure « vitale ». À l’approche de la date limite, le gouvernement Trudeau multiplie les efforts pour maintenir l’oléoduc en service, mais il marche sur des œufs.

Depuis des mois, l’ambassadrice du Canada aux États-Unis s’active en coulisse et enchaîne les rencontres. Sa mission : trouver un compromis qui permettra de sauvegarder la canalisation qui transporte 540 000 barils de pétrole brut léger et de gaz naturel par jour destinés à des raffineries du Québec et de l’Ontario et à des États américains.

En entrevue à Radio-Canada, Kirsten Hillman reconnaît que ce dossier représente une très grande difficulté, mais affirme que l'important, c'est de continuer à vraiment pousser vers une solution qui puisse marcher pour les deux pays.

La diplomate a eu une douzaine de rencontres avec de hauts responsables de la Maison-Blanche et de différents ministères américains.

C’est certain que c’est parmi les plus grandes priorités que nous avons dans nos discussions avec l'administration [Biden] en ce moment.

Une citation de :Kirsten Hillman, ambassadrice du Canada aux États-Unis.

Kirsten Hillman a discuté directement avec la gouverneure du Michigan à plusieurs reprises. Je [lui] souligne que cette ligne 5 a été opérationnelle pendant plus de 65 ans. Elle a opéré en toute sécurité depuis 65 ans, explique-t-elle.

Gretchen Whitmer demeure pourtant inébranlable et fidèle à son engagement électoral de fermer l'oléoduc canadien qui traverse son État et le détroit de Mackinac sous les Grands Lacs. On ne peut pas risquer les impacts économiques, environnementaux et de santé publique que pourrait entraîner un déversement de pétrole dans les Grands Lacs, a affirmé une porte-parole de son bureau à CBC.

La gouverneure du Michigan Gretchen Whitmer.

La gouverneure du Michigan, Gretchen Whitmer, a ordonné la fermeture de la canalisation 5 d'Enbridge, qui traverse son État, pour le 12 mai 2021.

Photo : afp via getty images / JIM WATSON

Enbridge et le Canada militent pour la construction d’un tunnel sous le détroit de Mackinac pour y faire passer la canalisation 5 et ainsi limiter les risques de déversement, comme convenu avec l’ancien gouverneur du Michigan.

Faut-il craindre une fermeture de la canalisation 5 le 12 mai prochain, comme l’a ordonné la politicienne démocrate? C’est peu probable, affirme Kirsten Hillman, tant que se poursuit le processus de médiation entre la société canadienne Enbridge et le Michigan prescrit par un tribunal fédéral américain. Toutefois, le conflit demeure très épineux pour le Canada.

Des travailleurs sur le qui-vive

Dans la région de Sarnia, en Ontario, l’incertitude ronge les travailleurs qui dépendent de l’industrie pétrochimique. Ils suivent de près le litige. Dans un atelier de la localité de Brigden, où sont soudés des pipelines de gaz naturel, l’incompréhension est totale : pourquoi la gouverneure Whitmer veut-elle interrompre la ligne 5?

 Un soudeur au travail.

Un soudeur travaille sur une canalisation de gaz naturel dans un atelier de Brigden près de Sarnia en Ontario.

Photo : Radio-Canada / David Richard

À quoi pense-t-elle? Je suis abasourdi. Quelle est la logique derrière cette décision?, demande Ron Johnston, un soudeur de pipeline de troisième génération.

Je ne comprends pas ce qui est arrivé, parce qu’on n’avait pas de problème, lance son collègue Marc Major, encore surpris des intentions de la gouverneure de l’État voisin, situé à quelques kilomètres.

Il y voit avant tout du positionnement politique. Je pense que Mme Whitmer veut conserver sa place chez les démocrates, dit-il.

Une pétition lancée par un représentant de leur syndicat a recueilli plus de 10 000 signatures et a été déposée aux Communes. Elle presse Justin Trudeau de demander au président américain Joe Biden d’intervenir en faveur du Canada.

Un soudeur de pipeline dans son atelier près de Sarnia, en Ontario.

Ron Johnston, un soudeur de pipeline de troisième génération, s'inquiète d'une possible fermeture de la canalisation 5 d'Enbridge.

Photo : Radio-Canada / David Richard

M. Trudeau, il faut accélérer les choses!, déclare Ron Johnston. Il s’inquiète des impacts dévastateurs que pourrait entraîner la fermeture de la canalisation 5 sur l’économie de la région.

Nous sommes nerveux, parce que c’est très important pour la communauté de Sarnia.

Une citation de :Marc Major, soudeur chez St. Clair Mechanical

Quelque 40 % de l’industrie pétrochimique canadienne est concentrée à Sarnia. L'oléoduc est crucial dans son approvisionnement en pétrole brut léger et en gaz naturel. Sa fermeture pourrait entraîner la perte de 5000 emplois directs dans cette région et des milliers d’autres dans les raffineries de Montréal et Lévis, selon le ministre fédéral des Ressources naturelles Seamus O’Regan.

Lors d’un débat d’urgence aux Communes la semaine dernière, ce dernier a déclaré que le maintien de canalisation 5 était non négociable. Selon lui, elle est essentielle à la sécurité énergétique nord-américaine.

C’est ce que tout le monde fait ici. Le pétrole et le gaz naturel, c’est vraiment… c’est notre vie ici, indique le soudeur Marc Major.

Il craint de voir le conflit s’étirer : Plus longtemps que ça prendra pour avoir une réponse, plus nous serons nerveux, affirme Marc Major.

Une raffinerie.

Un complexe pétrochimique à Sarnia, en Ontario.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Éviter une escalade

Ottawa veut éviter la confrontation et d’endommager davantage la relation canado-américaine mise à mal sous Donald Trump. Il faut éviter que le ton monte, souligne une source au bureau de Justin Trudeau. Le gouvernement fédéral cherche ainsi à laisser toute la place au processus de médiation pour qu’il soit un succès.

Le Canada cherche à appliquer une pression indirecte en contactant des élus au Congrès et dans des États qui dépendent de la canalisation 5 pour leurs besoins énergétiques comme l’Ohio et la Pennsylvanie. Nous cherchons à leur faire comprendre ce qui est en jeu pour eux, affirme cette source. Cette stratégie n’est pas sans rappeler l’offensive du Canada lors de la renégociation de l’ALENA sous Donald Trump.

En coulisses, Justin Trudeau a abordé la question directement avec Joe Biden en février. Ses ministres Marc Garneau des Affaires étrangères et Seamus O'Regan des Ressources naturelles ont demandé l’aide de leurs homologues américains, mais pour l’instant, la Maison-Blanche ne semble pas prête à intervenir.

Je sais qu'ils se sont engagés là-dedans. Je sais qu’ils connaissent bien les enjeux, assure l’ambassadrice Hillman.

Justin Trudeau regarde en souriant le président américain Joe Biden, vu sur un écran, lors d'un sommet virtuel entre les deux hommes.

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, regarde le président américain Joe Biden lors d'un sommet virtuel entre les deux hommes le 23 février 2021.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Le président, qui a déjà rejeté le projet d’oléoduc Keystone XL en provenance de l’Alberta, semble avoir peu d'appétit à ce point-ci pour prendre position en faveur du Canada à propos de la canalisation 5. Joe Biden craint-il d’envoyer des signaux contradictoires, alors qu’il vient de présenter un plan de relance verte qui mise sur les énergies renouvelables?

Pour le gouvernement Trudeau, l’enjeu est délicat, après avoir promis de collaborer avec Washington sur la question climatique et s’être engagé à des cibles de réduction des GES plus ambitieuses.

Selon l’ambassadrice Hillman, les membres de l’administration Biden reconnaissent qu'il y a certaines formes d'énergie qui vont être nécessaires pour des générations, au moins une ou deux.

Fait à noter, Gretchen Whitmer est aussi une alliée du président et une figure influente de son parti à titre de vice-présidente du Comité national démocrate, ce qui pourrait ajouter aux hésitations du locataire de la Maison-Blanche.

Bras de fer devant les tribunaux

Le litige entre le Michigan et Enbridge s’est transporté devant la cour fédérale américaine. La société canadienne refuse de couper le flot de son oléoduc tant que ce n’est pas un tribunal qui lui ordonne de le faire.

À Ottawa, de hauts responsables gouvernementaux suivent les procédures de près.

Le Michigan, appuyé par les procureurs généraux d’une quinzaine d’États, des groupes environnementaux et des communautés autochtones, se bat pour que le dossier soit entendu par une cour de niveau étatique.

Une option que la pétrolière Enbridge et le Canada veulent à tout prix éviter.

Des procédures devant un tribunal fédéral pourraient leur donner l’occasion de brandir un traité signé entre le Canada et les États-Unis, en 1977, qui interdit les mesures qui ont pour but d’empêcher, de dévier, de réorienter ou d’entraver de quelque manière que ce soit l’acheminement d’hydrocarbures en transit.

Un panneau sur une clôture.

Un point d'accès à la canalisation 5 d'Enbridge près de Sarnia en Ontario.

Photo : Radio-Canada / David Richard

Pour l’instant, impossible de savoir combien de temps le litige pourrait s’étirer et à quel moment le Canada pourrait intervenir dans le processus judiciaire. Les avocats sont en train de vraiment regarder tous les enjeux, tous les aspects qui pourraient être intéressants pour le Canada pour justement contribuer à créer une atmosphère favorable à une résolution, se contente de dire l’ambassadrice.

Les alliés de la gouverneure Whitmer

À Bay Mills, au Michigan, la leader autochtone Whitney Gravelle peut apercevoir la rive canadienne. En ce moment, sa communauté est aux antipodes de son voisin. Elle appuie devant les tribunaux la démarche de la gouverneure Whitmer. Pour Mme Gravelle, la canalisation 5 représente une menace pour les Grands Lacs et les droits de pêche ancestraux des autochtones de la région.

Un bateau de pêcheurs autochtones.

Des pêcheurs autochtones dans la Baie Whitefish sur le lac Supérieur.

Photo : Courtoisie : Whitney Gravelle, communauté autochtone de Bay Mills au Michigan.

La canalisation 5 est très vieille, rouillée et cabossée, affirme Whitney Gravelle, qui s’inquiète d’un déversement. Elle rappelle que de nombreuses fuites de la ligne 5 sont survenues sur le territoire du Michigan. Selon des documents obtenus par la National Wildlife Federation (NWF), plus de 4 millions de litres de pétrole se sont déversés lors de 29 incidents, survenus sur la terre ferme et non dans la portion sous-marine de l’oléoduc, depuis 1968.

Mike Fernandez, vice-président chez Enbridge, assure que la canalisation 5 est sécuritaire et que les autorités du Michigan (Pipeline and Hazardous Materials Safety Administration) l’ont confirmé encore tout récemment. Plusieurs fois dans la dernière année, la dernière étant en septembre, ils ont confirmé que le pipeline était en bon état de fonctionnement , explique-t-il.

Pour Whitney Gravelle, le moment est venu d’opérer une transition : C’est extrêmement important d’arrêter d’investir dans des infrastructures et des méthodes de transport qui perpétuent notre dépendance aux énergies fossiles. La communauté de Bay Mills estime qu’il faut se tourner vers des énergies renouvelables et vertes.

De l'autre côté de la frontière, les travailleurs de Sarnia voient les choses autrement. Pour eux, il n’y a pas que les questions environnementales qui doivent peser dans la balance, mais aussi leur gagne-pain.

Ron Johnston craint de perdre le métier qu’il pratique depuis 24 ans si la canalisation 5 est fermée.

J’adore ça, c’est un art formidable et j’en suis très fier. Ce serait triste que cela nous soit enlevé, déclare-t-il.

La canalisation 5 d’Enbridge

  • Construite en 1953, elle relie l’Alberta au Midwest américain et à l’Est canadien

  • Elle transporte 540 000 barils de pétrole brut léger et de gaz naturel chaque jour

  • Longue de 1000 kilomètres, elle traverse une partie du Michigan et passe sous les Grands Lacs

  • Elle alimente environ de 40 % à 50 % du pétrole destiné aux raffineries québécoises et ontariennes

* Source : Enbridge

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