•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Trois questions pour comprendre la crise en Colombie

Une femme portant un masque sanitaire agite un drapeau de la Colombie lors d'une manifestation à Bogota, le 6 mai 2021.

Depuis le 28 avril, des manifestants protestent contre les politiques du gouvernement d'Ivan Duque, en Colombie.

Photo : Getty Images / JUAN BARRETO

Depuis plus d’une semaine, la Colombie est secouée par des manifestations d’une ampleur et d'une violence inégalées. Que se passe-t-il exactement? Et comment tout cela finira-t-il? Éléments de réponse.

1. Que veulent les manifestants?

Le détonateur des manifestations a été le projet de réforme fiscale proposé par le gouvernement qui prévoyait une augmentation des taxes sur les services publics et une hausse des impôts pour une grande partie de la classe moyenne.

Certains aspects de cette réforme sont intéressants, dont l’idée d’assurer un revenu minimum garanti pour les plus pauvres, estime la politologue Catalina Rojas, qui est à Medellin, en Colombie. Mais le gouvernement a mal géré sa stratégie de communication en décidant d’aller de l’avant à un si mauvais moment, en pleine pandémie, sans prendre en compte le mécontentement social. De plus, il se proposait de taxer les gens de la classe moyenne très basse, ceux qui font plus de 800 $ par mois, alors que les plus fortunés et les grandes entreprises, qui se sont fortement enrichies pendant la pandémie, étaient à peine touchés.

Des jeunes marchent dans une rue et scandent des slogans.

Les jeunes sont très présents au sein de ce mouvement de protestation. « Nous avons plus peur de ce gouvernement que de la COVID-19 », scandent-ils.

Photo : Reuters

Les centrales syndicales ont lancé un mouvement de grève nationale le 28 avril, qui a ensuite été relayé par différentes organisations de la société civile, comme les étudiants, les Autochtones et les groupes de femmes.

Cependant, les causes profondes de l’insatisfaction remontent à l’élection, en 2018, d’Ivan Duque, un jeune bureaucrate sans grande expérience politique, qui a été élu grâce à l’appui de l’ex-président de droite Alvaro Uribe, explique la politologue.

Tout comme son mentor, Ivan Duque a toujours été opposé aux accords de paix qui ont mis fin à six décennies de conflit armé et a tenté par tous les moyens de les affaiblir, rappelle Mme Rojas. Il a discrédité ces accords à plusieurs reprises et a notamment essayé de modifier la JEP, le système de justice transitionnelle qui est la base du traité de paix.

Des Autochtones en tenue traditionnelle jouent de la flûte et des tambours.

Des Autochtones de l'ethnie Misak dénoncent le fait que 190 des leurs membres ont été assassinés depuis 2018 et que le gouvernement ne leur garantit aucune sécurité.

Photo : Getty Images / JUAN BARRETO

Cela a provoqué un fort mécontentement dans certains secteurs de la société, qui avaient placé beaucoup d’espoir dans ces accords. Cette insatisfaction a empiré avec l’assassinat, au cours des dernières années, d’un nombre important de leaders sociaux, de défenseurs de droits de la personne et d’environnementalistes. Ceux qui travaillent jour après jour pour la paix sont attaqués en toute impunité, déplore Catalina Rojas.

De grandes marches ont eu lieu, à l’automne 2019, pour dénoncer ces assassinats et l’abandon de la part de l’État de la mise en œuvre des accords.

La pandémie a cependant mis un frein à ce mouvement de contestation sociale.

De plus, elle a entraîné des reculs majeurs. Le PIB a chuté de 6,8 % en 2020 et des millions de Colombiens ont vu leurs revenus chuter. Juste à Bogota, il y a 1,1 million de nouveaux pauvres. La pauvreté absolue, qui avait reculé au cours des dernières décennies, touche maintenant plus de 7 millions de personnes.

Si on ajoute au mécontentement de 2019 la frustration de la pandémie, et en plus on a le gouvernement qui veut mettre en place une réforme fiscale sans aucune concertation, alors on en arrive à la situation actuelle.

Une citation de :Catalina Rojas, politologue colombienne

2. Quelle a été la réponse du gouvernement?

Le gouvernement a d’abord retiré son projet de loi, puis il a démis de ses fonctions le ministre des Finances, Alberto Carrasquilla, qui avait montré sa déconnexion totale de la population au cours de plusieurs interventions publiques, selon plusieurs critiques abondamment relayées dans les médias colombiens.

Cela n’a toutefois pas eu les résultats escomptés et les manifestations se sont poursuivies, explique Catalina Rojas. Alors, il a réagi par la militarisation et la répression, déployant notamment l’ESMAD, l’unité antiémeute de la police, très controversée, souligne l’analyste. Les affrontements ont causé la mort d’une trentaine de jeunes. Selon certaines allégations, les policiers auraient carrément ouvert le feu sur des manifestants.

Deux hommes sont agenouillés devant un cercueil couvert de tags.

Des amis et des proches de Nicolas Guerrero, tué lors d'une manifestation à Cali, se recueillent lors de ses funérailles, le 6 mai 2021. Il aurait reçu une balle dans la tête.

Photo : Getty Images / LUIS ROBAYO

L’ONG colombienne Temblores dénonce 37 morts liées aux manifestations, tandis que Human Rights Watch en a confirmé 11. Le bilan officiel fait état de 26 morts, 90 disparus et plus de 800 blessés. L'ONU, l'Union européenne, les États-Unis et l'Organisation des États américains, entre autres, ont dénoncé un usage disproportionné de la force par la police.

Le gouvernement tente de décrédibiliser les manifestants, en disant qu’il ne s’agit pas d’un mécontentement social légitime, mais plutôt de vandalisme criminel, note Catalina Rojas. Le président Duque a accusé des dissidents des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) et d’autres groupes rebelles, ainsi que des narcotrafiquants et des gangs, d’être derrière les troubles.

Dans un communiqué, son parti, le Centre démocratique, écrit qu’il s’agit d’un plan macabre de la gauche radicale et criminelle financée par le narcotrafic pour déstabiliser la démocratie. Pour sa part, l’ex-président Alvaro Uribe a soutenu que les soldats et policiers avaient le droit d’utiliser leurs armes pour défendre leur intégrité et défendre les personnes et les biens des actions du terrorisme et du vandalisme.

Des dizaines de stations de police ont été attaquées au cours des derniers jours. C’est vrai qu’il y a eu du vandalisme, mais 95 % des manifestations sont pacifiques, observe Mme Rojas.

Des femmes, dont certaines ont le visage couvert d'un masque sanitaire, marchent en tenant des oeillets.

Des femmes manifestent contre le gouvernement Duque à Medellin, le 6 mai 2021. « On nous en a tellement enlevé qu'on nous a enlevé même la peur », disent les manifestants.

Photo : Getty Images / JOAQUIN SARMIENTO

Les gens sortent manifester parce que c'est leur droit, mais le discours du gouvernement est de délégitimer les protestataires pour justifier la répression.

Une citation de :Catalina Rojas, politologue colombienne.

Si des gangs criminels ont pu profiter du désordre, ce ne sont pas eux qui mènent le mouvement, estiment les analystes.

3. Comment apaiser les tensions?

Pour tenter de calmer le jeu, le président Duque a appelé à un dialogue entre tous les secteurs du pays.

Le gouvernement exige la levée des barrages routiers qui, depuis plusieurs jours, compliquent les déplacements ainsi que l’acheminement de vivres, de carburant et de médicaments dans plusieurs régions du pays.

Le Comité national de grève, organisateur des manifestations, demande le retrait d’un projet de loi qui vise une plus grande privatisation du système de santé, ainsi que la mise en place d’un revenu minimum garanti, entre autres.

Des policiers face à un barrage de camions.

Les forces de l'ordre tentent de faire débloquer les barrages routiers érigés par des manifestants.

Photo : Associated Press / Ivan Valencia

Mais les racines du mécontentement populaire demeurent, estime Catalina Rojas. La réforme a été un détonateur, mais au fond il y a une profonde insatisfaction. La crise actuelle témoigne d'un rejet profond de l'administration Duque. On est dans une impasse.

M. Duque, dont la popularité atteint des planchers à 33 %, achèvera son mandat en août 2022.

Avec les informations de Agence France-Presse

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !