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Épuisement professionnel : un enseignant raconte son histoire pour aider

La Semaine de la santé mentale se déroule du 3 au 9 mai.

Un enseignant devant le Séminaire de Sherbrooke.

Félix Arguin a vécu un épuisement professionnel alors qu'il cumulait de très nombreuses heures de travail.

Photo : Radio-Canada / MARIE-CLAUDE LYONNAIS

Félix Arguin vivait à 100 milles à l’heure : père de quatre enfants, enseignant de français au Séminaire de Sherbrooke, contractuel à l’Université de Sherbrooke, entrepreneur, tout semblait lui réussir. Il reçoit le Prix du Premier ministre du Canada pour l'excellence dans l'enseignement, celui de la Fédération des écoles privées du Québec pour l’innovation au secondaire, devient ambassadeur de la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, gagne le Mérite estrien.

Puis un jour, le corps et la tête n’en peuvent plus. Épuisement professionnel. Pour cet homme qui carburait à la performance et à l’adrénaline, l’arrêt fut brutal. Dans le cadre de la Semaine de la maladie mentale, Félix accepte de raconter cet épisode difficile de sa vie vécu durant le confinement.

C’est un événement majeur dans votre vie, le cancer de votre conjointe alors que vos filles étaient toutes âgées de moins de 10 ans, qui est venu bouleverser encore plus votre rythme de vie déjà hyperactif?

Quand ma conjointe est tombée malade, il a fallu que j’envisage la possibilité d'être le pilier de la famille pendant un bout. Je me suis lancé dans un projet de compagnie. Je me suis dit que mon salaire d'enseignant ne suffirait pas et qu'il fallait que je trouve des revenus ailleurs.

Cela a commencé par l'idée d'une compagnie [spécialisée dans les environnements d’apprentissage numérique], comme ça, avec un collègue. Le projet a pris de l'ampleur quand même assez rapidement et on a été un peu dépassé par ça. Notre réflexe a été de dire : On ne peut pas l'échapper là. Ça commence à lever, ce n’est pas le temps de ralentir, ce n’est pas le temps d'abaisser la cadence, au contraire, il faut tout donner.

Cela a bien marché. Ça a tellement bien marché qu'on a eu beaucoup de contrats. À force d'en avoir toujours plus et de gérer 18 chaudrons en même temps, un moment donné, j'ai perdu le fil complètement.

À mes yeux, c'était vraiment la chose à faire pour assurer l'existence de la famille. Quand j'y pense comme il faut, je n’avais pas besoin de tout ça. J'aurais pu faire seulement quelques heures par semaine. Me limiter et me contenter de ça. Mais c'est facile de se laisser séduire par ces sirènes-là.

Aujourd’hui, votre conjointe va très bien. Mais, à ce moment-là, est-ce que le travail était devenu un refuge, un moyen de fuir cette épreuve?

Probablement. C’était paradoxal parce que je sais que ma blonde a souffert du fait que je n'étais pas souvent là. Même quand j'étais là de corps, je n'étais pas présent d'esprit.

La charge mentale était considérable pour elle aussi, parce qu'elle assurait tout pour ce qui est des enfants. Moi, j'en faisais un peu, mais j'étais sur le pilote automatique. Je justifiais le fait que je n’intervienne pas avec les enfants par le fait que j'étais occupé.

Je trouvais ça aussi insatisfaisant de me retrouver dans ce rôle-là [de pourvoyeur]. En même temps, je sentais le devoir moral de le faire. Oui, de la fuite, mais aussi de la culpabilité dans le sens que j’avais l'impression de ne pas en faire assez pour ma famille. Je n'étais pas là visiblement pour mes enfants. Je me disais, je vais compenser ailleurs.

C'est une forme de dépendance à l'adrénaline et à la valorisation extérieure.

Une citation de :Félix Arguin

Ma valorisation, j'allais la chercher quand j'avais un nouveau client, quand j'allais chercher une distinction, quand j'allais faire une entrevue à Radio-Canada.

C’était toujours une belle occasion de briller, mais en même temps ça me donnait quoi? De la visibilité pendant deux jours et après ça, c'était à recommencer. Je ne le faisais pas pour les bonnes raisons.

J'étais constamment à la recherche de quelque chose que le monde extérieur n'était pas capable de me donner. Je devais apprendre à me le donner moi-même.

Félix Arguin et Guillaume Laporte ont reçu ce prix des mains de Justin Trudeau lors d'une cérémonie à Ottawa.

Félix Arguin et Guillaume Laporte ont reçu le Prix du Premier ministre du Canada pour l'excellence dans l'enseignement, lors d'une cérémonie à Ottawa en 2018.

Photo : Facebook

Comment l’épuisement s’est manifesté?

Troubles de sommeil. Je n'étais plus capable de dormir sur de longues périodes.

Je pouvais faire des nuits d'une heure et demie, deux heures. Ça a duré peut-être trois semaines, un mois comme ça. C'était l'enfer. À un moment donné, le corps lâche. J'étais comme un zombie, j'avais tout le temps mal au ventre.

C'est clair que je ne me voyais pas aller, mais mes proches me voyaient. Ils s'inquiétaient aussi. Ils me disaient : Ça n'a pas d'allure que tu travailles jusqu'à 10 h 30, 11 h le soir. Que tu sois toujours parti. Ça n’a pas d’allure que tu t’en rajoutes tout le temps une couche.

Quand on a toujours été capable de le faire, on ne voit pas les raisons pour lesquelles on ne serait pas capable de continuer.

Une citation de :Félix Arguin

Au niveau de l'estime, quand j'ai complètement arrêté le travail, ce fut vraiment dur pour moi. Vraiment, vraiment difficile de n’avoir aucune énergie. Je me rappelle un matin où ma blonde a dit : Peux-tu attacher ses bottes?. Je me suis assis et je lui ai dit : Je m'excuse, mais je ne suis pas capable. J'étais incapable de coordonner mes gestes.

À ce moment-là je me sentais tellement inutile et incapable, c'était terrible. Là, je voyais ma blonde qui ramait autour. Ça me rendait fou. Je me sentais comme la cinquième roue du carrosse.

La convalescence s’est faite pendant le confinement. Comment cela s’est-il passé?

J'étais confiné à l'intérieur du confinement. J'avais une pièce à moi, qui était mon refuge. Quand je sentais que je n'avais plus ce qu'il fallait pour être là, je m'en allais m'échouer sur mon rocher. Je restais là, le temps qu'il fallait.

Des fois, je remontais pour aller prendre un verre d'eau, pour manger. J'essayais toujours d'aller marcher un peu chaque jour même si ça ne me tentait pas.

C'est comme n'importe quelle blessure, c’est long. C’est le temps qui fait en sorte qu’on s’améliore.

Une citation de :Félix Arguin

À un moment donné, tu te réveilles, tu dis : Les filles, est-ce que ça vous tente de faire quelque chose? Est-ce que ça vous tente de faire des crêpes?. Ça mobilisait une grosse demi-heure dans ma journée, mais après, j’étais brûlé. Brûlé, brûlé. Mais au moins dans ma tête, j'avais fait quelque chose dans ma journée. Ça, c'était positif.

J’ai eu des hauts et des bas. J’ai consulté un psychologue que je connais bien. Il m'a beaucoup aidé à accepter ce qui m'arrivait. C'est toujours la crainte de ce que les autres vont penser.

On va se le dire, c'est encore tabou. Dire que je suis en arrêt de travail pour épuisement, c’est suspect.

Une citation de :Félix Arguin
Un homme écrit sur un tableau les mots citoyenneté et numérique.

Le professeur Félix Arguin dans sa classe au Séminaire de Sherbrooke.

Photo : Radio-Canada

On imagine le scénario. Quatre enfants à la maison pendant le confinement, vous êtes en congé maladie. Comment le couple, la famille a traversé cela?

Le couple est assez solide, je dirais. C'est un couple qui en a vu d’autres. Ça a été une épreuve, mais quand je suis tombé au combat, ma blonde m’a dit : C'est à mon tour de prendre le relais.

Un mois plus tard, le confinement a commencé. Ça n'a pas été facile, mais en même temps, je pense que ça a eu beaucoup de bon.

Je pense que le fait d'avoir eu des enfants à ce moment-là a été bénéfique pour moi, parce que cela a été l'occasion de me reconnecter avec eux autres, et de me reconnecter avec moi.

Une citation de :Félix Arguin

Quand le confinement est arrivé. J'ai vu toute la planète entière arriver au même rythme que moi. Tout le monde ne faisait rien. J'ai fait OK. Là, je me sentais moins tout seul de ma gang. Je pense que ça a été positif. Dans le contexte pour moi, je pense que ça m'a aidé de voir que je n'étais pas tout seul, que c’était presque la normalité de ne rien faire de ses journées.

Aujourd’hui, comment allez-vous?

Je vais beaucoup mieux. Je ne dirais pas guéri, parce que je ne sais pas si on guérit vraiment de ça. Je vais prendre beaucoup plus de temps avant de prendre une décision. Parce qu' il faut que je réfléchisse aux implications. Je ne sais pas si ça s'appelle de la sagesse, mais je réfléchis plus.

La compagnie existe toujours. Je suis toujours avec le même collègue Guillaume, pour qui cela a été difficile de se retrouver tout seul du jour au lendemain.

On a fait une prise de conscience au sujet de la place relative que la compagnie devait prendre dans nos vies. Les ajustements qu’on a faits, c’est une bonne chose, parce que pour l'instant, j'accepte seulement les contrats que je veux faire et non pas ceux que je dois faire. C’est toute la différence.

J'ai retrouvé le goût d'enseigner aussi en m’attardant aux gens. C'est drôle, parce qu'en étant plus indulgent envers moi-même, je suis devenu plus indulgent envers mes élèves aussi. La pandémie nous donne l'occasion de remettre en question la pression qu'on se met.

L’hypothèse que j’émets : si on n’avait pas besoin de toute cette pression-là?

Une citation de :Félix Arguin

C'est sûr que cela a déteint sur toutes les sphères de ma vie. Est-ce que c'est terminé? Non. Est-ce qu'il y a encore du travail à faire? Oui, et il y a toujours une question d’équilibre là-dedans.

L'enseignant Félix Arguin se porte mieux aujourd'hui après avoir traversé un épuisement professionnel.

L'enseignant Félix Arguin se porte mieux aujourd'hui après avoir traversé un épuisement professionnel.

Photo : Radio-Canada / MARIE-CLAUDE LYONNAIS

Pourquoi partager cette expérience?

Je le fais pour mes enfants, pour les jeunes à qui j’enseigne. Je le fais pour les gens autour de moi. Je le fais pour ceux qui ne comprennent pas comment on peut arriver à être en épuisement professionnel. Tout ça reste assez mystérieux quand on ne l'a jamais vécu.

Chaque jour, je vois des élèves qui font de l'anxiété de performance ou d'autres formes d'anxiété. Ils sont là pour me rappeler justement qu’il faut modéliser, qu’il faut donner l'exemple.

Ce n’est pas normal d'être en épuisement à 16 ans. J’en vois de plus en plus et je trouve ça préoccupant. On doit apprendre à nos jeunes à relativiser.

Une citation de :Félix Arguin

Échouer à une dictée en français, ça ne fera pas en sorte que tu vas finir au centre-ville à quêter. Ton avenir professionnel ne se joue pas sur une dictée de troisième secondaire.

Mon expérience à moi, c'est que j'ai joué à ça. Je me suis brûlé. Je me suis cassé la gueule comme il faut. Regarde ce qui arrive quand on ne fait pas attention.

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