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Lorsque le Titanic fait surface dans une bouteille

Une bouteille de verre découverte sur une plage canadienne a déclenché une véritable enquête historique et généalogique sur deux continents. Le message viendrait d’une jeune Française, passagère du Titanic. De quoi intéresser à la fois des Français et des chercheurs québécois.

Un fragment de la lettre placée sous le spectroscope

Spectroscopie Raman réalisée par Richard St-Louis au laboratoire de spectroscopie de l'UQAR

Photo : Radio-Canada / Gracieuseté : Maxime Gohier et Nicolas Beaudry (UQAR)

« Je jette cette bouteille à la mer au milieu de l'Atlantique. Nous devons arriver à New York dans quelques jours. Si quelqu'un la trouve, prévenez la famille Lefebvre à Liévin. »

La voix est posée; Jacques Lefebvre connaît ce texte par cœur. C’est signé Mathilde Lefebvre et c'est daté du 13 avril 1912. C’est… émouvant, complète Hélène, son épouse.

Ce message venu d’un autre siècle est signé du nom d’une enfant née dans la famille de son grand-père. Il est parvenu à la petite demeure de ces retraités d’Aix-en-Provence par un parcours pour le moins mystérieux.

La bouteille aurait été lancée à la mer un jour avant que le Titanic ne heurte un iceberg, au large des provinces maritimes canadiennes. Un siècle plus tard, elle est retrouvée dans le sable de la baie de Fundy.

Une bouteille éclatée en plusieurs morceaux repose sur le côté sur un fond blanc.

Une équipe multidisciplinaire de l’UQAR s’intéresse à une lettre provenant d’une bouteille qui aurait été lancée à la mer la veille du naufrage du Titanic.

Photo : Gracieuseté de Nicolas Beaudry et de l'UQAR

Une découverte d’abord passée inaperçue, avant d’attirer l’attention du couple de retraités français et d’une rigoureuse équipe de chercheurs québécois.

Depuis, une véritable enquête s’est ouverte sur deux continents, dans l’espoir de confirmer son authenticité et d’éclairer le sort d’une famille modeste du nord de la France.

La seule lettre qu'on ait de la famille

Jacques Lefebvre veut bien croire à la véracité du message contenu dans la bouteille. C’est ma grand-tante qui a coulé dans le Titanic avec ses quatre enfants, dit-il. La lettre serait signée par l’aînée.

Le retraité ne savait presque rien de la famille de son grand-père avant que son épouse ne décide de se plonger dans les archives françaises, il y a une douzaine d’années.

Nous n'avions aucune indication, aucun papier, aucune photo, rien du tout de la famille de Jacques, explique Hélène, les mains posées sur un épais dossier de recherche contenant des photos, des extraits d’archives.

Hélène tient un grand cartable entre ses mains

Jacques et Hélène Lefebvre, dans leur demeure d'Aix-en-Provence.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Les recherches permettent au couple d’en savoir un peu plus sur Franck Lefebvre, grand-oncle de Jacques. En 1911, il part pour les mines de l’Iowa américain, dans l’espoir d’une vie meilleure.

Pour faciliter l’expédition, la famille de huit enfants se sépare. La mère et quatre d’entre eux restent en France, en attendant que leur soient envoyés des fonds pour la traversée de l’Atlantique.

Le sort a voulu qu’ils embarquent sur le Titanic l’année suivante. Les cinq ont péri, sans laisser grande trace de leur passage sur Terre. Sauf cette lettre.

Ce n'est pas du tout un appel au secours. C'était un jeu. C'est bien de savoir qu’elle était contente de partir à New York.

Une citation de :Hélène Lefebvre
Une lettre déchirée en partie sur un fond blanc.

Le message tel que retrouvé, photographié dans les locaux de l'Université du Québec à Rimouski.

Photo : Gracieuseté de Nicolas Beaudry et de l'UQAR

Aux yeux de son mari, Jacques, ces quelques phrases écrites sur un papier jauni ont une importance plus que symbolique. C'est la seule lettre qu'on ait de la famille. Je n’ai aucun écrit de mon grand-père.

Le seul écrit… à condition qu’il soit authentique. Et c’est là que l’improbable parcours de cette bouteille devient l’objet de bien des recherches.

Tous très intrigués, fascinés, mais avec beaucoup de doutes

C’est une famille du Nouveau-Brunswick qui a trouvé la bouteille lors d’une promenade dans la baie de Fundy, à l’été 2017.

Elle était bien enfouie dans le sable, explique El Hadi Cherfouh, au milieu d’un amas d’algues, à côté d’un rocher.

C’est sa femme qui a aperçu la bouteille, couverte de vase, scellée à la cire rouge. À l’intérieur, une feuille de papier déchirée en deux à la verticale.

La bouteille n’était pas de forme commune, mais la famille a emporté l’objet, sans trop se presser pour l’ouvrir. On pensait que c’était un message ordinaire, raconte El Hadi Cherfouh. Peut-être une lettre d’amoureux.

La bouteille a été brisée trois jours après la découverte. C’était une très grosse surprise, se rappelle-t-il. On est resté bouche bée. Dans leurs mains, un possible trésor historique : l'un des plus vieux messages lancés à la mer dans une bouteille.

Sur une plage de la baie de Fundy, au Nouveau-Brunswick

Daniel Bourgault (à gauche), El Hadi Cherfouh et son épouse Nacera Bellila, près des lieux où ils ont trouvé la bouteille.

Photo : Radio-Canada / Gracieuseté : Maxime Gohier, UQAR

Pour éliminer la possibilité d’un canular, la bouteille et son contenu ont été confiés en 2018 à une équipe d’enseignants-chercheurs de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR).

Nous étions tous très intrigués au début, fascinés. Et avec beaucoup de doute aussi, admet l'océanographe Daniel Bourgault, rattaché à l’UQAR.

Des hésitations partagées par les Lefebvre. Moi, j'ai un petit doute quand même, confie Hélène.

Surtout que d’autres messages à la mer, supposément lancés du Titanic, ont déjà été identifiés comme des faux.

Il faut vraiment l’authentifier, explique-t-elle. C’est vrai que ça paraît incroyable que la bouteille ait pu échouer au Canada intacte.

L’océanographe québécois rappelle que les courants marins ont mené la plupart des débris du Titanic vers l’Europe, et non vers l’Amérique du Nord.

Durant trois années, quelques employés de l’UQAR ont tenté de percer le mystère de la bouteille et de son message, de comprendre son improbable parcours à travers le temps et l’océan.

Leurs visages sont penchés, attentifs, sur les restes

Manon Savard et Maxime Gohier examinent des restes de cire sur le goulot de la bouteille au Laboratoire d'archéologie et de patrimoine de l'UQAR

Photo : Radio-Canada / Nicolas Beaudry, UQAR

Pas impossible

On se sent un peu comme des enquêteurs, explique Daniel Bourgault, en parlant aussi de ce travail de recherche qui a mené des membres de l’équipe en France et sur les plages où la bouteille a été retrouvée.

La tâche est plus complexe qu’elle ne le semble de prime abord. Il ne s’agit pas simplement d'analyser l’âge du papier. Comment s’assurer que le message a bien été rédigé par son signataire?

Pour déterminer si c’est Mathilde qui a écrit la lettre, ce qu’il faudrait réellement, c’est un texte de Mathilde elle-même, souligne-t-il. Vérifications faites dans les archives françaises : de tels documents n’ont pas été conservés.

Les chercheurs ont cependant comparé la calligraphie de la lettre avec celle d’autres écoliers français de l’époque. Elle ne semble pas coller à celle d’une jeune fille de 12 ans. C’est l’élément qui nous laisse le plus de doute, révèle Daniel Bourgault.

On voit M. Bourgault, de face, qui parle à la caméra. En arrière-plan, on voit le fjord du Saguenay.

Daniel Bourgault, océanographe à l'ISMER-UQAR

Photo : Radio-Canada

Le professeur fait état de libertés dans l’écriture cursive, de lettres qui ne sont pas attachées aux autres. Il y voit le signe d’une écriture plus mature… Ce n’est pas tout à fait habituel d’une écriture académique.

Un autre élément laisse bien songeur : le parcours de la bouteille entre le Titanic et la baie de Fundy. Spécialiste de la physique des océans, Daniel Bourgault a planché sur cet aspect du casse-tête avec deux confrères norvégiens.

Oui, c’est possible qu’un objet ait pu se retrouver sur les côtes est américaines et canadiennes. Ça reste assez peu probable, mais ce n’est pas impossible.

Une citation de :Daniel Bourgault, spécialiste de la physique des océans

Il n’y a cependant pas de doute au sujet de l’âge de la bouteille et de son contenu. C’est bel et bien une vieille bouteille, confirme-t-il. Les analyses faites au carbone 14 sont formelles.

C’est donc une vieille lettre, une vieille bouteille qui ont été retrouvées sur les rivages canadiens. Venaient-elles réellement du Titanic? Est-ce vraiment Mathilde Lefebvre qui l’a écrite?

Une photo du Titanic à son inauguration.

Parti de Southampton le 10 avril 1912, le Titanic coulait cinq jours plus tard.

Photo : Getty Images / Topical Press Agency

C’est bien possible, laisse entendre Daniel Bourgault. Après trois ans d’analyses et bien des pistes explorées, nous n’avons rien qui peut nous dire que c’est un canular. Mais si c’est un canular, c’est un très bon canular.

Des résultats qui laissent les Lefebvre un peu sur leur faim. Cependant, même sans confirmation définitive, cette missive permet à Jacques Lefebvre de mieux imaginer le sort d’une partie de sa famille.

On a des difficultés à regarder la fin de Titanic, souffle-t-il. On imagine Marie Lefebvre avec ses quatre enfants. Qu’est-ce qu’elle a fait? Est-ce qu’elle est montée sur le pont? Est-ce qu’elle est restée en cabine?

C’est très pénible, tout ça. Ça évoque des souvenirs. Maintenant, ça devient personnel.

Une citation de :Jacques Lefebvre

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