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En Bretagne, là où des journalistes sont menacés

Morgan Large tient un micro devant un drapeau breton.

La journaliste Morgan Large de RKB (Radio Kreiz Breizh) participe à une manifestation à Rostrenen pour défendre, dit-elle, la liberté de presse. Plusieurs de ces manifestants étaient aussi là pour dénoncer la pression qu'elle subit en faisant son travail.

Photo : Getty Images / Damien Meyer

Dans son Classement mondial de la liberté de la presse 2021, Reporters sans frontières (RSF) classe la France au 34e rang, loin derrière la Belgique (11e) ou le Canada (14e). L’organisme s’inquiète des pressions que subissent plusieurs journalistes d’enquête, dont Morgan Large, qui s’intéresse aux questions environnementales et au secteur agroalimentaire en Bretagne.

Journaliste affiliée au réseau de radios associatives en langue bretonne Radio Kreiz Breizh (RKB), Morgan Large a répondu aux questions de Radio-Canada.

Pourquoi c'est délicat de faire ce genre de travail de journaliste en France?

Il y a des difficultés ailleurs en France. C’est dans toutes les régions dont le pilier économique est l'agriculture et l'agroalimentaire, comme les régions viticoles, les régions arboricoles du Sud-Est. La région bretonne est l'une des régions les plus performantes en matière d'élevage. On est premiers pour le cochon, pour la volaille de chair, pour les œufs, pour le lait.

[L’Agroalimentaire], c’est un pilier de l'économie régionale. Une personne sur trois en Bretagne travaille dans l'agriculture, l’agroalimentaire ou le para-agricole. C’est un domaine très puissant.

L'agriculture industrielle est partout en Bretagne maintenant, les conseils municipaux sont investis par les agriculteurs qui détiennent le plus de terres et qui sont dans ce modèle de production de volumes avec des marges très faibles.

Les gens ont peur de parler parce qu'ils ont peur de voir une répercussion économique ou une répercussion sur leur emploi s'ils s'expriment.

Une affiche sur laquelle est écrit : L'agriculture en roues libres pique les boulons des journalistes.

Des Français expriment leur colère devant le traitement réservé à la journaliste Morgan Large.

Photo : Getty Images / Damien Meyer

Plusieurs journalistes bretons ont subi des pressions. Vous avez reçu des appels anonymes la nuit, la porte des locaux de votre radio a été forcée et même votre voiture a été prise pour cible.

Je serais bien incapable de dire qui est venu chez moi déboulonner ma roue de voiture. Mais je sais qu’il y a des pressions.

Mon visage est apparu sur le fil Twitter du syndicat agricole majoritaire dans la région [le FRSEA] après un film dans lequel j’ai témoigné. Ils ont été très virulents dans leur critique du film. Ils considèrent que les problèmes environnementaux en Bretagne, c'est de la fiction.

Je travaille pour un petit média qui a perdu des subventions à plusieurs reprises à cause de mon travail. Une fois, je recevais en studio, en direct, les opposants [à un projet de porcherie]. Pendant l'émission, le maire de la commune en question appelle pour dire : C'est terminé. Je suis en train d'écouter la radio, c'est fini [nos subventions à la radio].

Il y a aussi des procédures bâillon, avec des plaintes retirées quelques jours avant la date du procès. [La journaliste accusée, Inès Léraud,] a perdu beaucoup d'énergie à préparer ses procès, à trouver des témoins. Elle s’est même rendu compte qu’il était inscrit sur sa page Wikipédia qu’elle était morte à [deux jours de] la date d’un procès en diffamation.

Vous êtes dans quel état d'esprit face à tout cela?

Tout ça, je l’ai découvert petit à petit. J'avais des difficultés à enquêter, même en appelant les services de l'État. On me disait : Oui, on vous répond très vite. Et puis jamais on ne m’a répondu. J'imaginais que c'était parce que j'étais une petite journaliste d'un petit média. Et puis j'ai rencontré d'autres journalistes. Je me suis rendu compte qu'ils avaient exactement les mêmes difficultés que moi. En discutant, on s'est rendu compte qu'on était plusieurs à avoir subi des pressions.

La plupart des journalistes ne veulent pas s'exprimer publiquement sur ces pressions ni sortir de l'anonymat. Parce que dans le journalisme, comme dans d'autres métiers, les conditions de travail sont compliquées. Ils sont [dans des situations] trop précaires pour s'exprimer librement.

Nous avons monté un média d'investigation qui s'appelle Splann, qui sera multiforme, qui est payé par les citoyens avec des dons et qui va donner une information gratuite. Nous ferons des enquêtes qui seront mises à disposition du public gratuitement et mises à disposition des médias.

Morgan Large devant des Français sur une place publique.

Morgan Large à Rostrenen devant des Français venus l'appuyer.

Photo : Getty Images / Damien Meyer

Des dizaines de Bretons vous ont appuyée dernièrement en manifestant. Est-ce que cette visibilité a changé quelque chose ici et ailleurs en France?

D’abord, je pense que les gens ne sont pas venus pour moi. Ils sont venus pour défendre la liberté de la presse. Les Bretons sont très attachés à l'information locale, ce qui est plutôt rassurant. Ce sont des citoyens informés qui veulent le rester.

La présence de ces gens, c'est capital pour me protéger. Reporters sans frontières m'a soutenue dès le départ et a porté plainte [auprès de la justice française] aux côtés du SNJ, le Syndicat national des journalistes. La plainte porte sur deux choses : la dégradation pouvant entraîner des blessures et, ce qui est très intéressant, une menace à la liberté d'expression.

Toute la contre-offensive du monde agroalimentaire, qui affirme que je les menace, que je les harcèle. J'ai même été qualifiée d'activiste persécuteur. Toute cette contre-offensive est extrêmement intéressante pour venir appuyer cette plainte et la pertinence de cette plainte sur les menaces à la liberté d'expression. [En ce qui concerne le sabotage de ma voiture], un juge et un magistrat ont été nommés.

Nous avons aussi fait une demande de protection policière me concernant. J’avais demandé un numéro de téléphone d’urgence parce que je travaille et que je laisse mes enfants seuls à la maison. On m'a dit que je devais appeler le commandant de gendarmerie de Guingamp, à cinquante minutes [de voiture] de chez moi.

Le climat que vous décrivez illustre-t-il la difficulté de faire du journalisme lié aux questions environnementales?

Moi, je dérange. Je dérange parce que je casse ce roman régional qu’on voudrait vendre. Cette carte postale avec le phare breton et les côtes. [Avec mes reportages], j'abîme la carte postale du roman régional agricole, dans lequel on met de l’avant le label Breton Breizh pour dire que Quand c'est breton, c'est bon.

Il y a une forme de volonté de privatisation de l'espace par une corporation et par un modèle d'agriculture très invasif, dont les usages non productifs de la nature sont balayés. On va essayer de les circonscrire à des zones de plus en plus petites. La biodiversité, c’est au bord de la rivière, quoi! C'est très inquiétant. Et en dénonçant ces choses, on est accusé de les provoquer.

[En Bretagne], il y ceux qui travaillent dans les plateformes de stockage de pesticides et qui en sont malades. Il y a les problèmes avec les marées vertes, avec l'ammoniac. Il y a aussi le problème des riverains qui ne veulent plus que des pulvérisations [d’agents chimiques] aient lieu sans qu’ils soient prévenus. Ce sont des gens qui ont peur de mettre leur linge à sécher dehors. Il y a une vraie inquiétude.

Comment changer ce climat de méfiance et de pressions malsaines?

Il faudrait plus de transparence. Mais le monde de l'agroalimentaire s'est habitué à communiquer avec une presse qui est à leur main. Donc ils font plutôt de la communication, ils commandent des articles. Ils font aussi du chantage à l’annonce avec la presse quotidienne régionale.

[Le monde agricole breton] a perdu l'habitude de devoir faire face à une parole critique sur ce qu'ils font. Eux, étant un pilier de l'agroalimentaire, ils se sentent intouchables.

Les conditions ne sont pas du tout réunies pour que [le climat de méfiance s’estompe]. Je pense que les citoyens sont relativement inquiets. Ils se rendent compte que les grands projets sont menés avec assez peu de transparence et qu'ils ont du mal à avoir accès à l'information, c'est aussi pour ça qu'ils ont besoin de la presse.

Cette entrevue a été éditée par souci de clarté et de concision.

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