•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Ces crabiers qui continuent de quitter la Péninsule acadienne

Les permis de pêche au crabe valent des millions de dollars et des pêcheurs d'autres provinces n'hésitent pas à mettre la main sur ces entreprises. Mais la perte d'un seul crabier a un impact économique significatif dans la Péninsule acadienne au Nouveau-Brunswick.

Un crabier quitte le port de Shippagan au Nouveau-Brunswick.

Un crabier quitte le port de Shippagan au Nouveau-Brunswick.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Nicolas Steinbach

Deux autres crabiers ont quitté la Péninsule acadienne cette année, selon la Fédération régionale acadienne des pêcheurs professionnels (FRAPP).

Cette année, on pense qu'on va en perdre trois. Deux, certainement, sont déjà partis. Le troisième, c'est encore dans les machines à rumeurs et ce n’est pas des gens d'ici qui sont devenus acquéreurs, indique Jean Lanteigne, directeur général de la FRAPP.

L'association représente 200 pêcheurs dans la Péninsule acadienne, dont une trentaine de crabiers. Elle blâme les règles du Nouveau-Brunswick, qu'elle juge trop laxistes, concernant le rachat des entreprises de pêche par des pêcheurs de l'extérieur de la province.

Au cours des dernières années, la flottille du Nouveau-Brunswick aurait perdu onze permis de pêche au profit d'autres provinces. Elle compte maintenant 69 navires.

Un crabier au quai de Shippagan.

Le crabier Philippe Pierre a été vendu à un pêcheur de l'Île-du-Prince-Édouard, selon la Fédération régionale acadienne des pêcheurs professionnels.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Au quai de Shippagan, le Philippe Pierre trône seul en cale sèche. Il n’a pas pris la mer ce printemps, contrairement aux autres crabiers.

C’est un des bateaux qui aurait été vendu cette année à une entreprise à l’extérieur de la région, affirme Jean Lanteigne.

On a un bateau qui est parti au Québec - Les Pêcheries Jimmy L, en Gaspésie - et un autre bateau dont le permis a été vendu à deux pêcheurs de l'Île-du-Prince-Édouard, dit-il.

Un autre permis a été transféré cette année à la communauté micmaque d'Elsipogtog. Une bonne nouvelle dans ce cas, puisque le crabier va rester dans la région et que les pêcheurs sont devenus membres de la Fédération régionale acadienne des pêcheurs professionnels.

Pêches et Océans Canada nous a confirmé que le permis de l'entreprise néo-brunswickoise de pêche Les Pêcheries Jimmy L appartient depuis cette année à un détenteur du Québec.

Le gros prix

L’information circule abondamment sur les quais, même le député local en a entendu parler.

Pour moi, c'est inacceptable que des permis puissent quitter la région aussi facilement, s’insurge Serge Cormier, député libéral fédéral de la circonscription d’Acadie-Bathurst.

Serge Cormier au quai de Shippagan.

Serge Cormier, député libéral fédéral de la circonscription d'Acadie-Bathurst, souhaite que les permis et les retombées économiques de la pêche restent dans la région.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Il rappelle cependant le devoir de responsabilité sociale qui incombe aux pêcheurs locaux détenteurs de permis de pêche.

Les pêcheurs doivent avoir une conscience sociale, aussi, pour garder ces permis dans la région. Les associations vous diront d'une part que c'est inacceptable que les permis quittent, mais d'autre part que les pêcheurs ne veulent pas nécessairement changer cette politique-là parce qu'ils ont le gros prix, dit Serge Cormier.

Chaque fois qu'on perd un bateau, on perd 20 emplois.

Une citation de :Jean Lanteigne, directeur général de la FRAPP

L’hémorragie se poursuit. En 2019, Radio-Canada rapportait déjà qu’une dizaine permis transférés par des capitaines-propriétaires étaient contrôlés par des personnes de l'extérieur de la province.

On perd d'abord le bateau, l'équipage et les débarquements, la transformation, l'industrie de services. Tout le monde perd, souligne Jean Lanteigne.

Un marché en effervescence

Ça fait longtemps que je dis que le Nouveau-Brunswick, c'est un peu un magasin d'épicerie pour les autres provinces. Les gens viennent ici, achètent des permis, puis s'en vont chez eux, indique Jean Lanteigne.

Jean Lanteigne, debout devant un gros navire nommé le Philippe Pierre.

Jean Lanteigne est heureux que les permis achetés par les Premières Nations demeurent dans la province.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

La région est prisée par les acheteurs. On le voit encore cette année : le marché pour le crustacé est excellent, avec des prix en hausse de près de 30%. Les entreprises de pêche valent aujourd’hui une petite fortune.

En 2007, les permis se négociaient à hauteur de 2,5 millions. Ça s'est mis à monter après, c’est passé de 4 à 7,5 millions de dollars. Et depuis l’année passée, on entend des prix à se jeter par terre, à la hauteur de 12 millions, 15 millions cette année. C'est ce qu'on entend, fait valoir M. Lanteigne.

Ça devient extrêmement inquiétant et ça pose une question : comment un jeune pêcheur, comment la prochaine génération, va faire pour devenir propriétaire de ces entreprises de pêche-là? Et là, il n'y a pas de réponse.

Une citation de :Jean Lanteigne, directeur général de la FRAPP

Un capitaine qui a vendu son entreprise de crabe des neiges a accepté de nous rencontrer sous le couvert de l’anonymat. Ces transactions n’étant pas populaires dans la région, et étant lui-même toujours dans l’industrie, il a préféré ne pas dévoiler son identité pour éviter de se faire prendre à partie.

J’ai vendu mon entreprise de crabe parce qu’avec les nouvelles règles de gestion du crabe, je crois de moins en moins au futur de ce stock-là. Ce n’était pas une décision de cœur, mais de tête, et je n’ai jamais été autant mêlé de toute ma vie, confie-t-il.

Le pêcheur en veut au gouvernement fédéral d’avoir fermé des zones de pêche pour protéger les baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent. L'espèce est en voie de disparition.

Un caiser de crabe des neiges est suspendu au dessus de l'eau.

Un casier pour capturer le crabe des neiges.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Il estime que la mesure aura un impact sur le stock à long terme.

Moi, je te parle de la santé du stock de crabes des neiges. Ça fait deux ans que je vois que le crabe est terriblement dur à capturer. Il faut qu’on soit agressif et qu’on pêche fort. La pêche, on ne sait pas dans cinq ans ce qui peut arriver. Ça se peut que ça ne vaudra plus rien, un permis. Moi, j’ai décidé de sortir dans le temps où on m’a fait une bonne offre.

Il n’a pas voulu identifier l’acheteur ni le prix de vente. Il affirme que son permis a été acheté par une entreprise du Nouveau-Brunswick, mais dit ne pas savoir si l’entreprise quittera la province.

Je n’ai aucune idée si cette entreprise ira ailleurs après. Elle ne m’appartient plus. Moi-même, j’aurais pu déménager ailleurs, en Nouvelle-Écosse, si j’avais voulu.

Un drapeau acadien sur le mât d'un bateau.

Un drapeau acadien flotte sur le mât du R.M.L. de Caraquet.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Quand on lui parle de conscience sociale et des impacts économiques sur la région, il considère l’argument un peu hypocrite.

C’est relatif parce qu’il y a des ports au Nouveau-Brunswick où sont débarqués du crabe de la Gaspésie, et on n’entend pas ce monde-là se lamenter que ce n'est pas juste que les gars de la Gaspésie viennent ici. Il y a même des bateaux de Terre-Neuve qui sont déjà venus débarquer à Caraquet à un moment donné.

Plaidoyer pour des règles plus sévères

Quand est-ce qu'on va se réveiller et qu’on va arrêter ça? Ça n'a pas de sens de voir que les gens d'ici ont tellement travaillé à accomplir, et puis que ça s'en va comme ça à droite, à gauche, dit Jean Lanteigne.

Des bateaux en cale sèche au port de Shippagan au Nouveau-Brunswick.

La flottille acadienne est prisée par les acheteurs.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Ça prend une résidence minimum de six mois, trois ans d'expérience et un certain nombre d'heures comme pêcheur pour obtenir le transfert d'un permis, avait indiqué Serge Doucet, directeur général de la Région du Golfe au ministère des Pêches et Océans du Canada en 2019

Le stratagème d’acquisition des entreprises de pêche a été dénoncé à maintes reprises dans le passé par les associations de pêcheurs.

Le jeu est assez facile : on s'en vient au Nouveau-Brunswick, on loue un appartement ou un chalet, ou on achète une résidence. On fait changer son numéro d'assurance sociale, son permis de conduire, puis on devient résident du Nouveau-Brunswick pour 6 mois. Puis à la 181e journée, on déclare qu'on veut acheter un permis de pêche. Puis, le mois suivant, on redéménage dans la province d’où on vient, que ce soit la Nouvelle-Écosse, l'Île-du-Prince-Édouard ou le Québec, indique Jean Lanteigne.

Carte de la zone 12 - pêche au crabe des neigesAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les pêcheurs de crabe des neiges des Maritimes et du Québec se partagent la même immense zone de pêche (12).

Photo : Pêches et Océans Canada

Pour protéger leurs flottes, des provinces qui partagent la même zone de pêche au crabe des neiges (zone 12) ont ajouté des mesures qui ralentissent l’acquisition des permis par des intérêts extérieurs, ce qui ne semble pas être le cas au Nouveau-Brunswick, affirme M. Lanteigne.

À Terre-Neuve, il y a une accréditation professionnelle et tu dois être un résident pêcheur de Terre-Neuve pendant deux ans avant d'être capable de postuler pour devenir propriétaire d'un permis de pêche. On a une règle à peu près similaire au Québec avec ce type de protection là, aussi.

C'est très dommage que les ports historiques de la province s'effritent comme ça et que la province regarde le trafic passer ni plus, ni moins. Moi, je dis que le ministère provincial des Pêches dort carrément sur la "switch".

Une citation de :Jean Lanteigne, directeur général de la FRAPP

Le député d’Acadie-Bathurst s’était engagé en 2019, à la veille du déclenchement des élections fédérales, à ne pas rester assis sur son derrière.

Je suis un peu tanné que ça prenne du temps, parce que la Loi sur les pêches devait régler en partie ces problèmes-là, mais malheureusement on voit qu'il y a encore des permis qui quittent la région et il faut régler ça le plus vite possible. La ministre [des Pêches, Bernadette Jordan] m'a dit qu'elle me donnait son entière collaboration sur cet enjeu-là, dit Serge Cormier.

La modernisation de la Loi sur les pêches

En 2019, le gouvernement canadien a renforcé la Loi sur les pêches pour protéger les pêcheurs propriétaires afin que les permis demeurent entre les mains des pêcheurs locaux.

On lui avait aussi promis des enquêtes seraient faites pour faire la lumière sur les stratagèmes de vente de permis, mais force est de constater qu’elles sont toujours en cours depuis son intervention.

Ce qui me fâche un peu dans tout ça, c'est qu'après une année, on est encore rendu au même point.

Une citation de :Serge Cormier, député libéral fédéral d’Acadie-Bathurst

Serge Cormier affirme qu’un comité sera mis en place prochainement, à l'initiative de Pêches et Océans Canada, avec les associations de pêcheurs et le gouvernement provincial pour mettre fin à ces permis qui quittent la région. Ce comité se penchera sur les critères de résidence.

Le port de Caraquet, où on aperçoit le quai et des bateaux.

Le port de Caraquet

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Le député fédéral espère aussi que de l’aide sera mise à disposition des pêcheurs locaux.

Moi, une des règles que j'aimerais [c'est] de faire en sorte qu'on ait des programmes pour que les pêcheurs puissent se porter acquéreurs des permis, dit M. Cormier. Il faut trouver des moyens financiers pour aider la succession, pour que les permis restent dans les communautés.

Le ministère des Pêches du Nouveau-Brunswick nous a indiqué ne pas être en mesure de répondre à nos questions et nous a référé au ministère fédéral des Pêches et des Océans (MPO).

Dans un courriel en réaction à notre reportage sur le transfert de permis [« réémission d’un permis de pêche », selon le MPO], le ministère fédéral déclare faire preuve de diligence raisonnable pour vérifier diverses exigences, y compris la formation et l’expérience du nouveau titulaire et leur lieu de résidence. Si la nouvelle personne répond aux critères d'admissibilité, le MPO procède à la réémission conformément à la politique.

L’Association des crabiers acadiens a décliné notre demande d’entrevue.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !