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Violence conjugale : un sujet encore tabou dans les communautés noires

Trois femmes noires figurent dans le bilan des 10 féminicides recensés au Québec depuis le mois de janvier. Le prochain Salon international de la femme noire à Montréal à la fin mai, en mode virtuel cette année, abordera pour la première fois le sujet de la violence conjugale, qualifié de tabou dans les communautés noires.

Portrait d'Élisabeth Thomas

Élisabeth Thomas, 35 ans, d'origine haïtienne, brise le silence sur la violence conjugale.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

« Parfois, je prenais mon bébé dans les bras en pensant que ça l’aurait empêché de venir me frapper. Il enlevait le bébé de mes bras, l’enfant tombait, et il me prenait et me battait. »

Élisabeth Thomas commence son monologue et ne s’arrête plus de parler. Un témoignage-fleuve, où les mots, crus, frappent comme un poing au visage. Cette jeune femme d’origine haïtienne veut briser le silence en racontant son histoire, dans l’espoir d’aider d’autres femmes, de secouer l’indifférence des hommes, des mères aussi, qui se taisent.

Elle a 35 ans. Les faits remontent à quelques années. Lorsqu’elle a rencontré son ex-conjoint, elle n’avait que 21 ans et c’était de l’amour, du moins au début. Le géniteur, comme elle l’appelle aujourd’hui, lui a donné un premier enfant. Puis, petit à petit, la violence s’est installée, de plus en plus incontrôlable.

Betty réalise aujourd’hui qu’elle vivait une séquestration. Lorsqu’elle s’enfuyait chez sa mère, il venait la chercher : Il me battait devant mes frères et sœurs. Il me sortait par les cheveux.

Elle a tenté de se confier à des amis, qui ne l’ont pas crue, raconte-t-elle. Ils ont pensé qu’elle exagérait et cherchait à attirer l’attention. C’est trop tabou. Ce n’est pas que ce n’est pas reconnu. C’est qu’on n’en parle pas.

Il n’y a pas de couleur de peau ni de nationalité associées à la violence conjugale. Ni même de classe sociale. Mais, dans plusieurs communautés culturelles, dénoncer de tels actes est encore difficile.

La mère de son agresseur, se souvient-elle, était présente parfois dans l’appartement au moment des scènes de violence. Témoin des cris et des coups, elle fermait les yeux, ou montait le volume pour que sa petite-fille de 2 ans en pleurs n’entende pas sa mère se faire tabasser derrière le sofa. Une scène que je ne pourrai jamais oublier, dit Élisabeth Thomas.

J’ai cru que j’allais mourir cette journée-là. C’est tellement long avant que les voisins réagissent! C’est tellement long avant que quelqu’un dise c’est assez. J’ai entendu frapper à la porte, j’ai su qu’il y avait des policiers. C’est à ce moment-là que sa mère dans la cuisine a sorti tous les couteaux, elle a commencé à faire une scène et dire que je voulais tuer son fils! Je suis devenue folle. Je suis sortie avec les policiers, ils m’ont dit que j’étais trop maganée cette fois-ci et ils m’ont emmenée dans un centre pour femmes battues.

Une citation de :Élisabeth Thomas

Briser le silence

Avec son histoire, gardée au fond d’elle pendant huit ans, Élisabeth Thomas veut toucher d’autres femmes qui vivent cette situation-là, pour leur dire que c’est possible de s’en sortir.

Aujourd’hui, elle est épanouie, autonome, propriétaire d’un salon de coiffure à Montréal-Nord. Elle a refait sa vie avec un autre homme, qui la protège. Elle a obtenu la garde de sa fille aînée. Et elle a donné naissance à deux autres enfants. Le conte de fées après le film d’horreur.

Si vous êtes victime de violence conjugale, n'hésitez pas à contacter SOS violence conjugale (Nouvelle fenêtre).

Dorothy Rhau, présidente de l’organisme Audace au féminin, qui organise le Salon international de la femme noire, voulait qu’une femme prenne la parole publiquement sur cette question, mais aussi que les hommes autant que les femmes écoutent ce témoignage : Parce que tous ces hommes ont une mère, une sœur, une cousine.

Portrait de Dorothy Rhau.

Dorothy Rhau, présidente de l'organisme Audace au féminin, qui organise le Salon international de la femme noire à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

La violence conjugale est souvent plus répandue qu’on ne le croit. Moi, je connais une femme, une femme noire, son mari est médecin, mais il la bat, raconte Dorothy Rhau. Ce sont des gens qui vont à l’église, de grands donateurs, qui paraissent bien devant la société. Pourtant, c’est une fille violentée. Mais elle accepte cette condition-là. Il y en a combien d’autres comme elle?

Comment expliquer le tabou? Dorothy Rhau, elle-même née à Montréal de parents haïtiens, estime que la pression sociale de faire bonne figure, de sauver les apparences, est très forte dans les communautés noires. On cache la pauvreté, la maladie, les problèmes de couple.

On a été éduqués comme ça. Tout est dans l’apparence. On veut afficher qu’on est une famille, qu’on a réussi notre couple, que le père est encore présent, même si le foyer est brisé. Il y a toujours ce souci de l’opinion d’autrui, de l’image de l’autre, le regard de l’autre sur soi.

Une citation de :Dorothy Rhau

D’après Élisabeth Thomas, qui a offert son témoignage, c’est aussi une question de génération. Et de religion. Les parents, les grands-parents qui ont immigré au Canada se sont davantage résignés face aux épreuves. Ils acceptaient tout en fait!, assure-t-elle. Si on est très croyant, on nous dit que tu auras un seul homme dans ta vie, donc tu vis avec ce que tu as. Même si l’homme devient alcoolique ou violent.

Ce n’est plus une vérité absolue. Comme le glisse Dorothy Rhau, il y a aussi beaucoup de mères de famille monoparentale dans les communautés noires. Le bien-paraître a ses limites.

Des changements sont perceptibles aussi, au sein de la nouvelle génération de jeunes hommes d’origine haïtienne.

Patrick Abraham, 22 ans, coordonnateur technique pour des tournages, a écouté avec attention le témoignage d’Élisabeth Thomas. En tant que père d’une fillette âgée de quelques mois, il est d’autant plus sensible à ce qu’il a entendu et compte garder les yeux ouverts, y compris lorsqu’il lit des commentaires sur les réseaux sociaux.

Si je vois ou j’entends quoi que ce soit, c’est sûr et certain que j’aimerais être ce type d’hommes qui va dire quelque chose et essayer d’intervenir, précise Patrick Abraham.

David Dauphin avec un pull portant l'inscription Friends.

Quand il était petit garçon, David Dauphin aurait voulu pouvoir défendre sa mère, aux prises avec des hommes violents.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Moi, ça vient me chercher énormément, dit son collègue David Dauphin, 22 ans lui aussi. Il a souffert de ne pas pouvoir porter secours à sa mère, victime de violence conjugale quand il était plus jeune.

Il se souvient qu’il n’avait aucun espace pour en parler, aucune oreille pour l’écouter. Choqué de voir sa mère maltraitée, mais aussi de voir que personne ne réagissait, il en venait à se demander si la situation n’était pas normale, finalement, commune à bien des familles. Alors, il gardait le silence lui aussi.

C’est important qu’on développe une culture où on peut exprimer ces choses-là, dit-il. À ses côtés, Dorothy Rhau l’écoute parler et se met à pleurer. Elle est bouleversée que des enfants, témoins de violence conjugale, se retrouvent à intérioriser cette douleur pendant des années.

T’as vécu ça intérieurement tout seul!, s’exclame-t-elle. Donc, c’est à nous de briser ce cycle-là. Quand tu deviendras papa, tu sauras quoi faire…

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