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Saint-Jean-Vianney : 1000 histoires à raconter

On voit une maison qui est entraînée dans la coulée de boue à Saint-Jean-Vianney.

Le 4 mai 1971, un glissement de terrain majeur détruit une quarantaine de maisons et entraîne la mort de 31 personnes, à Saint-Jean-Vianney, au Saguenay.

Photo : Bibliothèque et Archives nationales du Québec

La tragédie de Saint-Jean-Vianney a 50 ans. S’il y avait plus de mille personnes dans le village le soir du 4 mai 1971, il y aurait certainement autant d’histoires à raconter. Quatre survivants ont accepté de revenir sur les événements. Cinquante ans plus tard, il faut se tourner vers la jeunesse de l’époque pour saisir toute l’ampleur de ce drame.

Rolande Lavoie : 23 ans en 1971

Rolande Lavoie avait 23 ans et habitait chez ses parents au moment de la catastrophe. Son père, Lauréat Lavoie, était maire de Saint-Jean-Vianney. Le soir du 4 mai, Rolande a décroché le téléphone. Au bout du fil, un citoyen était en panique.

M. Berthold Tremblay criait : "Il y a des maisons qui tombent, il y a des personnes à l’intérieur des maisons." Il criait, il criait, il cherchait mon père, commence la dame en fouillant dans ses souvenirs.

Rolande Lavoie est assise sur son balcon, devant un mur de pierre. Elle accorde une entrevue à Radio-Canada.

Rolande Lavoie est la fille de Lauréat Lavoie qui était maire de Saint-Jean-Vianney au moment de la tragédie.

Photo : Radio-Canada / Jonathan Lamothe

Rolande Lavoie quitte alors le village accompagnée de sa mère et de sa sœur. Elles vont se réfugier à Saint-Ambroise. Deux de ses frères décident de rester pour venir en aide aux autres citoyens. Pendant la nuit, elle n’a pas conscience du drame qui s’est produit dans son village natal.

C’est le lendemain matin, en écoutant la radio, qu’elle mesure l’ampleur de la tragédie à laquelle elle a échappé. Là, ils nommaient toutes les personnes qui étaient décédées. Là, ils ont nommé Jeannette Landry. Hein? Là, j’ai pleuré. Là, j’ai pleuré. Ça n’avait pas de bon sens, se souvient-elle.

La fille du maire demande alors à son père de monter avec lui dans un hélicoptère pour constater les dégâts.

J’ai tellement regretté d’être allée-là, dit-elle en montrant le serrement au cœur qu’elle a éprouvé. J’ai fait des cauchemars. Écoute, ça tombait encore. J’ai fait des cauchemars et ça m’arrive encore d’en faire, affirme Rolande Lavoie.

Le maire Lauréat Lavoie accorde une entrevue après le drame de Saint-Jean-Vianney

Selon Rolande Lavoie, la tragédie a été extrêmement difficile à vivre pour son père Lauréat Lavoie.

Photo : Source : Cogeco

La dame de 73 ans est au cœur de l’organisation de la commémoration des 50 ans du glissement de terrain. S’il y avait au-dessus de mille personnes à Saint-Jean-Vianney, il y a au-dessus de mille histoires à raconter, affirme-t-elle.

Pour préparer la cérémonie du 4 mai, la dame qui habite maintenant dans le secteur Shipshaw, a dressé une liste des 31 personnes emportées par la boue. L’âge des victimes est saisissant.

Deux mois, un mois. La plupart ont quarante ans et moins. C’était toutes des jeunes familles, des jeunes enfants.

Une citation de :Rolande Lavoie

Cinquante ans plus tard, Rolande Lavoie pense souvent aux 12 personnes qui n’ont jamais été retrouvées après la catastrophe. J’aimerais ça qu’on trouve une solution, pour qu’on soit capables de voir à travers la terre, où ils sont présentement, souhaite-t-elle.

Elle est convaincue qu’elles sont bien là, quelque part, dans l’argile qui les a ensevelies. Ils sont là. S’ils n’étaient pas là, ils auraient été trouvés ailleurs. Dans le Saguenay et partout ailleurs. Ils sont là. Je le sais. Profondément, je le sais qu’ils sont là, lance la dame avec conviction.

Chantale Arseneault : 8 ans en 1971

À huit ans, Chantale Arseneault était dans son monde de poupées quand la tragédie est survenue. Elle se souvient d’avoir été réveillée en pleine nuit pour évacuer le village.

Diane prend la pose assise à un banc de parc.

Chantale Arseneault n'avait que huit ans quand sa soeur Diane est morte à Saint-Jean-Vianney. Parfois, on lui dit qu'elle lui ressemble.

Photo : Radio-Canada / Claude Bouchard

C’était le branle-bas de combat. Il fallait faire avec les moyens [qu’on avait]. Nous, un véhicule, on en n'avait pas. Tout le monde embarquait avec n’importe qui, dit celle qui aurait aimé amener ses habits tout neufs. L’enfant aimait ses petits souliers blancs qu’elle portait pour aller à la messe du dimanche.

Des flashs d’hélicoptères, c’était le soir, il était onze heures. C’était dramatique. Les sons, les cris.

Une citation de :Chantale Arseneault

Encore aujourd’hui, la femme de 58 ans déteste le son des hélicoptères. Elle n’aime pas la noirceur non plus.

Chantale Arseneault a habité dans une roulotte après la catastrophe, mais sa famille a aussi été dispersée quelque temps.

Moi, je suis allée chez une tante, ma mère était chez sa soeur. Une autre de mes soeurs était chez notre autre soeur. On était placés un peu partout, parce qu’il fallait être hébergés, affirme-t-elle.

Moi, j’étais petite, alors c’est des choses qui.. En n’ayant pas de père à la maison, j’étais rendue presque dysfonctionnelle, j’étais perdue.

Une citation de :Chantale Arseneault
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Gilles Bourgeois et Diane Arseneault, la soeur de Chantale, ont perdu la vie lors de la tragédie.

Photo : Radio-Canada / Claude Bouchard

Dans la tragédie, elle a perdu sa sœur. Diane Arseneault avait 29 ans. Elle était la mère d'une petite fille de deux ans et était enceinte de cinq mois. Chantale Arseneault reconnaît qu’elle a peu connu cette sœur. Mais la douleur est vive quand elle tente de s’imaginer la scène de leur maison qui sombre dans la boue.

Je sais que c'est une des premières maisons qui a été engloutie. Il ne faut pas que j'y pense.. J'en ai des frissons. J'espère, Seigneur, qu'ils sont partis très rapidement.

Une citation de :Chantale Arseneault

Par ailleurs, la mère de Chantale Arseneault ne s’est jamais remise de ce choc.

Maman n’était plus en mesure de prendre soin de moi, parce qu’elle en avait juste pour elle. Elle était complètement dépassée par les événements, mentionne-t-elle.

Aujourd’hui, quand elle repense à Saint-Jean-Vianney, elle tente de chasser les images les plus sombres et de ne garder que les beaux souvenirs.

Le pit de sable, on allait jouer là. C’était tranquille, ça sentait bon. Ça sentait la campagne. On allait aux fraises, on allait aux framboises, aux noisettes. On avait tout ça à portée de main à côté de chez nous, se souvient Chantale Arseneault.

Ginette Chavarie : 18 ans en 1971

Ginette Chavarie a remis les pieds pour la première fois en cinquante ans Saint-Jean-Vianney il y a deux semaines. Elle y est retournée une seconde fois avec l’équipe de Radio-Canada.

Ginette Chavarie prend la pose

Ginette Chavarie a de douloureux souvenirs en lien avec Saint-Jean-Vianney.

Photo : Radio-Canada / Claude Bouchard

Cette journée-là, elle se souvient d’avoir fait le trajet d’autobus avec des collègues de classe de Saint-Jean-Vianney. Quelques heures plus tard, certains d’entre eux seraient emportés dans la vase.

Cette soirée-là, il pleuvait. Ginette Chavarie avait décidé de rester à l’intérieur. Vers 23 heures, elle dormait au sous-sol avec des rouleaux sur la tête.

J’entends ma mère et ma sœur dire : "Monte en haut et ne pose pas de question", affirme-t-elle.

En montant au premier étage, elle constate qu’il y a des étrangers dans sa maison.

Ils passaient par la porte d’en arrière, sortaient par la porte d’en avant, poursuit-elle. Ma soeur a vu un gars en bobettes, nous autres, on en a vu une égratignée en pyjama.

Une maison sur le bord d'un immense trou.

La maison des Chavarie au bord du précipice créé par le glissement de terrain

Photo : Radio-Canada

Comme les autres, elle a dû évacuer le village. Avant de monter dans la voiture, elle se souvient d’avoir jeté un regard au bout de sa rue. Elle se souvient qu’il manquait des maisons.

Je me rappelle d’avoir vu un gros nuage gris monter dans un ciel noir.

Une citation de :Ginette Chavarie

On a pris un côté de rue que tout le monde prenait. Tout le monde hurlait. Il y avait des gens dans la rue qui ne savaient pas où donner de la tête. Personne ne savait, d’ailleurs, parce que tu ne savais pas si ça allait partir en avant de toi, même si ça avançait, dit-elle.

Les Chavarie l’ont échappé belle. Le glissement de terrain a finalement cessé sa course juste avant leur résidence de la rue Stanley.

La dame affirme que les mois qui ont suivi ont été très difficiles pour les survivants de la catastrophe. En plus de devoir composer avec le deuil, ils ignoraient ce qu’il adviendrait de leurs résidences.

On avait des parents qui avaient de la difficulté à vivre leurs émotions, gérer le stress, l'inconnu, mentionne Ginette Chavarie. Ils ne savaient pas si les maisons seraient sauvées, ils ne savaient pas ce qui arriverait avec les maisons. On ne savait pas où on s'en irait. On ne savait rien.

À l’époque, ils n’ont eu accès à aucune aide psychologique. Ils ont temporairement été relogés dans des roulottes. Ce fut une période éprouvante pour les six membres de sa famille.

Quand tu dors, couchée, tu as le dos accoté dans la tôle. Il fait froid, l'eau gèle et j'ai attrapé la tuberculose.

Une citation de :Ginette Chavarie

Ginette Chavarie avait décidé d’aller de l’avant. C’est pourquoi elle n’était jamais retournée à Saint-Jean-Vianney. Mais après cinquante ans, elle est consciente que bien peu de gens peuvent encore témoigner de ce qui s’est passé ce soir-là.

Malgré les épreuves qui ont suivi, elle s'estime chanceuse. Elle ne saura jamais combien de temps s’est écoulé entre le moment où elle a quitté sa maison et le moment où le sol a glissé en contrebas.

Robert Bourgeois : 13 ans en 1971

Cette soirée-là, Robert Bourgeois devait aller écouter le match des Canadiens contre les Blackhawks de Chicago chez ses amis Denis et Bruno Landry.

Un homme devant une maison.

Robert Bourgeois est retourné sur la rue Dubuisson où la maison de ses parents avait été déménagée.

Photo : Radio-Canada / Claude Bouchard

Il avait finalement changé d’idée. Une décision qui lui a peut-être sauvé la vie. Leur maison a été emportée dans la boue.

C’est lorsqu’ils ont perdu l’électricité qu’il a compris que quelque chose clochait.

Quand l'électricité est partie, on s'est mis à entendre un énorme bruit. C'est très, très, très bruyant les maisons qui tombent dans un trou.

Une citation de :Robert Bourgeois

Leur maison était située à la sortie de la ville, en amont. Même s’il n’avait que 13 ans, il se souvient parfaitement de la scène.

J'ai vu tomber l'autobus de l'Alcan, j'ai vu tomber l'autre auto où la femme est restée sur le toit. On voyait les lumières tomber et c'était une route droite, affirme-t-il.

Lui aussi, se souvient du noir et de la peur qui était omniprésente. Des voitures bondées de citoyens passaient devant sa maison pour quitter le village.

Un citoyen qui était en train de quitter Saint-Jean-Vianney lui a alors donné des nouvelles de ses proches.

"Dépêchez-vous, allez-vous-en, les maisons sont en train de tomber, la maison à Bourgeois est partie." Ça, c'était mon frère, se rappelle-t-il de ce que l'homme lui avait dit.

À ce moment, son père s’est précipité au bord du ravin. Ce sont les ambulanciers qui ont dû le retenir. Il voulait aller secourir son fils.

On entend des choses. Il y en a qui ont dit, Gilles était sorti de la maison, quand la maison est partie, il a sauté sur la maison. Elle se situe où la vérité, on ne le sait pas, affirme M. Bourgeois qui a cessé de se questionner sur la séquence des événements depuis.

Des voitures et une maison menaçant de glisser dans le précipice dans lequel s'enfonce un poteau électrique.

Le village de Saint-Jean-Vianney au bord du précipice au lendemain du glissement de terrain, il y a 50 ans.

Photo : Radio-Canada

Gilles Bourgeois avait 23 ans, il était le conjoint de Diane Arseneault qui était enceinte au moment du drame.

Robert Bourgeois affirme que sa famille a espéré pendant quelques jours qu’on les retrouve. Le corps de son frère a été retrouvé à la mi-juin à Tadoussac.

En pleine adolescence, il affirme qu’il a eu beaucoup de difficulté à s’endormir par la suite. Ça a duré trois ans, quand il pleuvait un peu et qu’il faisait noir... C’était presque insupportable, ajoute-t-il.

Pour Robert Bourgeois, qui dit avoir vécu la fin du monde en une heure, la musique a été une véritable échappatoire.

Les mois suivants, la maison de ses parents a été déménagée sur le Plateau Deschênes à Arvida.

En retournant sur la rue Dubuisson pour retrouver cette maison, il est tombé face à face avec d’anciens résidents de Saint-Jean-Vianney.

L’espace de quelques instants, ils ont pu se remémorer leur jeunesse dans ce village où tout était encore à bâtir, mais où la nature en a décidé autrement.

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