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Pêcher côte à côte pour prospérer, d'improbables retrouvailles entre Acadiens et Micmacs

Le DEAN CR est le premier crabier appartenu par la communauté d'Elsipogotog depuis les émeutes de Shippagan en 2003 lors desquelles leur bateau avait été incendié par des pêcheurs non autochtones.

Le Dean CR est le premier crabier appartenant à la communauté d'Elsipogotog depuis les émeutes de Shippagan en 2003 lors desquelles son bateau avait été incendié par des pêcheurs non autochtones.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Nicolas Steinbach

Acadiens et Micmacs sur un même bateau de pêche, la scène aurait été improbable il y a quelques années, surtout à Shippagan, dans la Péninsule acadienne. Ce quai avait été le théâtre d’émeutes en 2003 à la suite de l’allocation de quota de crabes aux communautés autochtones.

Le crabier Dean CR arrive au quai de Shippagan au petit matin. La cale est remplie de crabes des neiges, une cargaison de 37 000 livres. La pêche a été bonne.

Un pêcheur renverse une caisse de crabe sur le pont du bateau sous le regard de son capitaine.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Donat Robichaud, à droite, est le capitaine du Dean CR. Il pêche depuis 45 ans.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Le crabe est de belle qualité. Si je pouvais prendre ça à tous les voyages, je serais content, lance Donat Robichaud, le capitaine du Dean CR.

Donat Robichaud a été capitaine de différents crabiers depuis 25 ans. Son rôle est un peu différent cette fois-ci.

Je suis un peu un professeur présentement. Je suis en train de montrer à des Autochtones à s'intégrer à la pêche semi-hauturière, dit-il en souriant.

Lanny Milliea souriant sous sa casquette.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Lanny Milliea réalise son rêve de devenir capitaine d'un navire aux côtés de Donat Robichaud.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Son apprenti, Lanny Milliea, est un pêcheur de la communauté autochtone d’Elsipogtog.

Je pêche depuis que je suis à l’école secondaire, mais j’ai toujours voulu être à la barre d’un navire. Aujourd’hui c’est presque un rêve qui devient réalité, dit fièrement Lanny Milliea.

L'équipage est aussi composé d'hommes de pont acadiens et autochtones qui se relaient. L'exercice de mentorat durera trois à quatre ans, jusqu’à ce que Lanny Milliea et ses hommes soient autonomes.

Des pêcheurs qui renouent avec l'histoire

Le bateau Dean CR, amarré au quai de Shippagan.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le nom du bateau, Dean CR, est celui de l'ancien capitaine, Camille Roussel. Son fils, Dean Gabriel Roussel, travaille toujours sur le crabier comme premier maître ingénieur.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Le Dean CR est depuis cette saison la propriété de la communauté autochtone d’Elsipogtog. Seulement trois autres crabiers semi-hauturiers appartiennent à des communautés autochtones au Nouveau-Brunswick, sur une flotte de 69 navires dits « traditionnels ».

Le quota de crabe des neiges octroyé aux communautés des Premières Nations du golfe du Saint-Laurent (Atlantique et Québec) en 2021 est de 3183,58 tonnes métriques, soit 16 % du contingent total.

Dean Roussel, avec un regard pensif, debout derrière un pilier de la structure du bateau.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Dean Roussel pêche depuis 37 ans. Il considère les nouveaux propriétaires micmacs comme ses frères.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

C’était l’ancien bateau à mon père et il a vendu cette année, nous indique le premier maître ingénieur à bord, Dean Gabriel Roussel.

C’est à sa famille qu'Elsipogtog a acheté le bateau et le quota de crabe. Là, on est en train de former les gars à la machinerie et la sécurité en mer, affirme Dean Gabriel Roussel, qui participe à la formation de l’équipage autochtone.

Il aura fallu près de 20 ans, pour que les Autochtones d’Elsipogtog soient à nouveau propriétaires d’un crabier.

Deux bateaux hauturiers brûlent durant la nuit devant des pompiers.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le samedi 3 mai 2003, des manifestants ont incendié quatre bateaux et des bâtiments sur le quai de Shippagan.

Photo : Radio-Canada

En 2003, le quai de Shippagan est le théâtre d’émeutes en réaction au plan de pêche au crabe qui accordait une part permanente du quota aux pêcheurs autochtones et côtiers. Cette mesure émane de la décision Marshall qui reconnaît le droit à la pêche des Autochtones.

Quatre bateaux destinés aux Premières Nations sont alors incendiés, dont un appartenant à Elsipogtog. Des pêcheurs acadiens seront reconnus coupables de ces gestes.

Selon Lanny Milliea, les mentalités ont changé depuis ces faits.

J'espère que davantage de Premières Nations vont prendre leur place, que davantage vont elles-mêmes pêcher leur quota. Vous savez, peu importe qui pêche le crabe, tout ce que nous voulons, c'est de maintenir cette communauté en vie.

Une citation de :Lanny Milliea, pêcheur de la communauté d’Elsipogtog

D'autant plus que, depuis quelques années des crabiers traditionnels quittent peu à peu le quai de Shippagan vers d'autres provinces.

Pêcheurs acadiens et micmacs travaillent ensemble à bord du bateau.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L’achat du bateau Dean CR vient avec un permis de pêche et un quota de 200 000 livres de crabe.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

On a accepté les Micmacs et ils ont embarqué avec nous autres pour qu'on garde nos fonds de pêche. Sans ça, c'est Québec qui aurait tout eu ça, et la flottille aurait pu disparaître.

Une citation de :Dean Roussel, pêcheur

Autrefois perçus comme une menace, les Autochtones pourraient bien assurer la pérennité de l'industrie dans la région en achetant des bâtiments de pêche.

Jake Augustine debout devant l'usine.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La communauté autochtone d’Elsipogtog, dont fait partie Jake Augustine, vient d’investir environ 20 millions de dollars dans l’usine McGraw Seafood à Tracadie.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Je pense que Donald Marshall s'est battu pour nous donner nos droits d’aller pêcher, mais maintenant c’est vraiment à nous de maîtriser la pêche et la transformation de poisson.

Une citation de :Jake Augustine, directeur général de McGraw Seafood

Âgé de 32 ans, Jake Augustine est le directeur général de McGraw Seafood. L'usine située non loin de Shippagan appartient aussi à Elsipogtog. Tout le crabe pêché par le Dean CR y sera transformé.

Ce qui est plus important pour la communauté, c'est que ces 200 000 livres pourraient générer jusqu'à 1,5 million de dollars par année, dépendant sur les prix de marché du crabe, indique Jake Augustine.

Les profits de l’usine, qui est désormais l’une des plus importantes dans la région, seront redistribués dans la communauté.

On a constaté qu’on peut créer entre 40 et 70 emplois dans la communauté chaque année, dit-il.

L’autre négociation avec Ottawa

En septembre 2020, la communauté micmaque de Sipekne’katik défie Pêches et Océans Canada en lançant unilatéralement une pêche autogérée de subsistance en dehors des saisons de pêche dans la baie de Sainte-Marie, en Nouvelle-Écosse. La décision soulève la colère de pêcheurs non autochtones qui craignent un impact sur les stocks de homard.

Un bateau quitte le quai. Des gens sur la terre ferme le regardent passer.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des pêcheurs de la communauté micmaque de Sipekne'katik quittent le quai de Saulnierville en Nouvelle-Écosse, après avoir lancé une pêche au homard de subsistance.

Photo : La Presse canadienne / Andrew Vaughan

Je comprends qu’ils ont choisi ce chemin qu’on a nous aussi considéré. Je leur souhaite la meilleure des chances. Mais nous, on a choisi une piste de plus de collaborer avec le gouvernement, dit Jake Augustine.

Elsipogtog a choisi un autre chemin.

Depuis 2019, quatre communautés autochtones du Nouveau-Brunswick et du Québec ont conclu des ententes avec Ottawa dans le cadre des accords de réconciliation afin d’obtenir un meilleur accès à la pêche :

  • Elsipogtog

  • Esgenoôpetitj

  • Listuguj

  • Wolastoqiyik Wahsipekuk

Les détails financiers et autres de cette entente sont d’ordre confidentiel pour ne pas nuire aux transactions commerciales futures, écrit Pêches et Océans Canada dans un courriel.

Ces accords prévoient que les communautés signataires se conforment aux plans de pêches tels que définis par le ministère fédéral. Le crabier d’Elsipogtog est financé en partie grâce à cette entente d’une durée de 10 ans.

Un bac plein de crabes et, derrière, des hommes de pont déchargent leur cargaison.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le crabier d’Elsipogtog est financé en partie grâce à une entente d’une durée de 10 ans avec Pêches et Océans.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Le fonds qu’on utilise n’est pas fini, il reste de l’argent [...] C’est sûr que si on peut acheter d’autres bateaux, ça va ajouter des bénéfices, mais aussi de la fierté dans la communauté, fait valoir Jake Augustine.

En plus des quatre ententes signées jusqu’à maintenant, 31 autres communautés autochtones dans l’est du pays pourraient se prévaloir d’accords similaires, selon Pêches et Océans Canada.

Depuis le jugement Marshall, le gouvernement fédéral a octroyé plus de 550 millions de dollars aux Premières Nations.

Jean Lanteigne, debout devant un gros bateau de pêche.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Jean Lanteigne est heureux que les permis achetés par les communautés autochtones demeurent dans la province.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Ça crée un certain sentiment d'inégalité, indique Jean Lanteigne, directeur général à la Fédération régionale acadienne des pêcheurs professionnels, qui se réjouit par ailleurs que des crabiers soient achetés par des Autochtones au lieu de quitter la région.

En autant que les permis demeurent au Nouveau-Brunswick, on est d'accord avec ça. On travaille bien avec les Premières Nations. On a de bonnes relations avec eux. Il y en a qui sont devenus membres dans nos associations et bien souvent ils retiennent les services de nos pêcheurs. Ces gens-là arrivent ici avec de beaux dollars et de très bons investissements qui se font, dit Jean Lanteigne.

Les négociations avec Sipekne’katik pour définir la « pêche de subsistance convenable » avec le gouvernement fédéral ont depuis avorté.

En mars, Pêches et Océans a tranché que cette pêche devait se faire à l’intérieur des saisons telles que définies par le ministère.

Et si l’avenir passait par les Autochtones?

Ils ont l’argent pour acheter des bateaux et la flottille commence à être vieille et les gars commencent à prendre leur retraite, fait valoir Dean Roussel selon qui l’avenir de la flottille passera inévitablement par les pêcheurs autochtones.

Le Dean CR est amarré au quai. Un autre bateau passe sur l'eau derrière.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les investissements des Autochtones dans l’industrie locale donnent de l’espoir aux pêcheurs.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Et dans les faits, c’est peut-être bien ce qui est en train de se passer. Jake Augustine ne s’en cache pas, la communauté cherche à faire d’autres acquisitions.

On a vraiment développé nos capacités dans la pêche, les Autochtones, par rapport à 2003. Aujourd’hui, il y a non seulement Elsipogtog qui a McGraw Seafood, mais aussi Esgenoôpetitj qui [possède] une usine à Caraquet (Baie Chaleur). On continue à démontrer que nos capacités augmentent non seulement dans notre manière de pêcher, mais aussi dans la transformation du poisson, dit-il.

Lanny Milliea et Donat Robichaud, bras dessus, bras dessous, sur le quai de Shippagan.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Lanny Milliea profite de l’expérience et des connaissances de Donat Robichaud pour assurer le succès du Dean CR.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Le Dean CR a depuis repris la mer avec son équipage acadien et micmac. Un exemple pour les prochains, sans oublier ceux qui sont partis.

Jake Augustine a une pensée particulière pour le capitaine Craig « Jumbo » Sock qui n’a jamais été retrouvé alors que son bateau le Tyhawk a sombré en avril dernier au large de la Nouvelle-Écosse. Le pêcheur Seth Monahan a aussi perdu la vie lors du naufrage.

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