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Le milieu communautaire mobilisé pour la vaccination des plus vulnérables

Accès difficile aux sites de vaccination, obstacles linguistiques et culturels, désinformation... Les milieux communautaires travaillent d’arrache-pied sur le terrain pour amener les populations vulnérables, souvent issues des communautés culturelles, à se faire vacciner.

Opération de porte à porte et sensibilisation pour se faire vacciner contre la COVID-19 dans le quartier de St-Michel.

Rencontré par des intervenantes communautaires à Saint-Michel, Edel Ubizcarra avoue avoir peur du vaccin contre la COVID.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Par une journée pluvieuse d’avril, Miriam et Rafiatou cognent aux portes du voisinage dans le quartier Saint-Michel. Les brigadières de l’organisme local Femmes-relais, qui travaillent conjointement avec le CIUSSS de l'Est-de-l'Île-de-Montréal, traînent dans leur chariot des trousses contenant des masques, du gel antiseptique et des feuillets informatifs.

Rencontré sur le pas de sa porte à l’étage d’un immeuble à logements, Edel Ubizcarra ne cache pas ses craintes. J’ai peur de la réaction au vaccin, mais je suis conscient qu’il faut le faire, explique-t-il.

Originaire du Mexique, l’homme de 46 ans travaillait jusqu’à récemment dans une usine de fabrication de masques chirurgicaux, notamment utilisés pour se protéger contre la COVID. Par son âge, et en raison de son hypertension, il peut déjà demander à recevoir le vaccin. Ah oui! Eh bien, je vais prendre un rendez-vous, dit-il, trousse en main.

À quelques portes de là, sa voisine Ouidad Nabadi est moins sûre. La mère au foyer de 39 ans a été terrassée l’hiver dernier par la COVID; qui l'a laissée hospitalisée, loin de sa famille, pendant plusieurs semaines. Elle en garde encore des séquelles physiques et psychologiques.

Aujourd’hui, elle a peur de revivre le même cauchemar avec des effets secondaires de la vaccination. Elle accepterait le vaccin seulement s’il devient obligatoire pour voyager, dit la mère de trois enfants, bientôt quatre, originaire d’Algérie.

L'habitante de Saint-Michel Ouidad Nabad hésite à se faire vacciner.

L'habitante de Saint-Michel Ouidad Nabad hésite à se faire vacciner.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Les quartiers montréalais multiculturels, où les travailleurs essentiels et de la santé sont très nombreux, sont disproportionnellement touchés par la pandémie. Et ce sont, paradoxalement, les quartiers où la campagne de vaccination est la moins avancée.

À Saint-Michel, 22 % de la population a été vaccinée, alors que la moyenne sur l’île de Montréal tourne autour de 29 %, selon les données obtenues par Radio-Canada, recueillies par la Direction régionale de santé de Montréal en date du 27 avril. Ce chiffre descend à 17 % pour Parc-Extension, l’un des quartiers les plus multiethniques de Montréal.

Pour inciter les communautés culturelles à se faire vacciner, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, avait annoncé, à la mi-avril, l’envoi dans certains quartiers de la métropole de camions-crieur munis de haut-parleurs, pour transmettre des messages en plusieurs langues.

Les autorités de la santé ont également organisé depuis le mois dernier une dizaine de cliniques éphémères de vaccination pour rejoindre ces populations. À Saint-Michel, une telle clinique de proximité a offert la vaccination dans l’est du quartier pendant quelques jours. Les habitants doivent autrement se rendre jusqu’à Saint-Léonard, à l’aréna Martin-Brodeur ou encore au stade olympique pour se faire vacciner.

Le quartier, scindé notamment par les carrières Miron et Francon et par l’autoroute Métropolitaine, a un réel problème de mobilité, affirme Caroline Blier-Langdeau, de l’organisme Vivre Saint-Michel en santé, qui travaille de concert avec le CIUSSS et la table de quartier dans l’élaboration d’un plan de lutte contre la COVID.

C’est très difficile de circuler dans Saint-Michel et ça a des impacts sur la vaccination. Il faut prendre tout un après-midi pour se faire vacciner, explique-t-elle.

Ce problème d’accès est complexifié par les obstacles culturels et les inégalités sociales, qui sont exacerbées par la COVID.

L’hésitation vaccinale est partagée par tous, mais quand tu hésites, et en plus tu n'as pas l’information ou Internet à la maison, ou ton niveau de langage n'est pas là, ce n’est pas évident.

Une citation de :Caroline Blier-Langdeau
Miriam Reyna et Rafiatou Bello, de l'organisme Femmes-relais, distribuent des trousses contenant des masques, du gel antiseptique et des feuillets informatifs aux habitants de Saint-Michel.

Miriam Reyna et Rafiatou Bello, de l'organisme Femmes-relais, distribuent des trousses contenant des masques, du gel antiseptique et des feuillets informatifs aux habitants de Saint-Michel.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À la radio communautaire pour informer

N’empêche que la désinformation ou l’absence d’information font partie de l’équation, souligne Maude Pierre-Pierre, qui est présidente du Ralliement des infirmières et infirmières auxiliaires haïtiennes de Montréal.

Chaque samedi, elle participe à une émission en créole sur les ondes de Radio Centre-ville, où elle discute de sujets parfois sensibles : santé mentale, violence conjugale, mais aussi de COVID et de vaccination.

L’infirmière d’origine haïtienne, qui est installée au Québec depuis plus de 50 ans, mène une véritable campagne de lutte contre la désinformation auprès de sa communauté.

Certains ont plus confiance aux remèdes naturels. Ils s’informent sur WhatsApp et les gens disent n'importe quoi, qu’ils ont pris un thé au clou de girofle et qu’ils ont été guéris. On leur dit, non, ce n’est pas sécuritaire de ne pas se faire vacciner.

Une citation de :Maude Pierre-Pierre

Cette méfiance trouve ses racines dans certains abus historiques en Haïti, en Afrique et aux États-Unis, dit-elle. Les compagnies faisaient tester pas mal de médicaments dans les pays sous-développés et même aux États-Unis, et ça a créé de la méfiance. Les gens se parlent et l'aspect raciste de ces opérations ressort.

L’un des abus les plus tristement célèbres est l'étude de Tuskegee sur quelque 400 hommes noirs atteints de la syphilis en Alabama. L’expérimentation s’est étalée sur 40 ans à partir des années 1930. Elle a privé ces fermiers, la plupart pauvres et illettrés, de traitement contre la syphilis sous prétexte qu’il fallait étudier l'évolution de la maladie.

Sans compter qu’au Québec, dans les années 80, la Croix-Rouge avait déconseillé aux Haïtiens, de même qu’aux homosexuels et aux héroïnomanes, de faire un don de sang. Ça nous est resté sur le cœur. On se souvient que toute la communauté a été stigmatisée, souligne l’infirmière.

À Parc-Extension, des aînés isolés

Dans Parc-Extension, Rose Ngo Ndjel lutte également contre la désinformation, notamment au sein des communautés sud-asiatiques, qui composent une grande partie de la population du quartier.

Ils reçoivent trop d’info de leur pays natal, première chose. [...] Facebook, WhatsApp, des vidéos en tout genre circulent sur les réseaux sociaux. En plus, maintenant, en Inde, les gens meurent beaucoup [de la COVID] et des gens pensent que si les gens meurent, c’est parce qu’on a apporté le vaccin, affirme la directrice générale d’Afrique au féminin, organisme voué à l’intégration des femmes immigrantes.

Rose Ngo Ndjel, directrice générale d’Afrique au féminin, travaille sur le terrain pour sensibiliser la population de Parc-Extension aux bienfaits de la vaccination contre la COVID.

Rose Ngo Ndjel, directrice générale d’Afrique au féminin, travaille sur le terrain pour sensibiliser la population de Parc-Extension aux bienfaits de la vaccination contre la COVID.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’organisme local distribue chaque mardi des paniers de denrées alimentaires aux familles les plus démunies du quartier, et les sensibilise en passant aux bienfaits du vaccin.

À Parc-Extension, où au moins 60 % de la population est née hors du pays, le défi est d’aller chercher les aînés, dont certains ne parlent ni anglais ni français et que la pandémie a davantage isolés, affirme Rose Ngo Ndje.

J’ai des familles et des personnes âgées qui ne sont pas sorties de chez elles pendant six mois.

Une citation de :Rose Ngo Ndjel

À la mi-mars, une clinique de vaccination a ouvert ses portes au Campus MIL de l’Université de Montréal. Mais la clinique, à la frontière d'Outremont et ainsi moins accessible pour les aînés du quartier, ne prend que les rendez-vous en ligne.

Quand ça a ouvert, moi, je suis allée et je me suis présentée et j’ai regardé les lieux et j’ai dit : "Impossible". J’ai dit : "Je ne vois pas les aînés de Parc-Extension. Madame, personne ne viendra ici", se souvient Rose.

La pression de la directrice d’Afrique au féminin et d’autres intervenants locaux a permis d’organiser une journée de vaccination pendant le week-end de Pâques au CLSC de Parc-Extension. En peu de temps, Rose et d’autres ont réussi à écouler quelque 80 doses de vaccin en prenant le téléphone et en appelant des aînés du quartier, un à un.

Une clinique de vaccination sans rendez-vous ouvrira par ailleurs deux jours cette semaine à Parc-Extension, près de la station de métro Parc, à la mosquée Assuna Annabawiyah. Mais ce n’est pas assez, dit-elle. Ce qu’il faut à Parc-Extension, c’est plus de cliniques mobiles pour la vaccination, peut-être à chaque début du mois. Et là, les gens vont venir, et venir, et venir.

Même son de cloche à Saint-Michel : la solution passerait par des cliniques de proximité, estime Caroline Blier-Langdeau.

Entretemps, des intervenants sur le terrain continuent à faire du porte-à-porte, pour motiver, encourager à venir se vacciner. Bref, en leur tendant la main.

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