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De l’épinette noire contre la germination des pommes de terre

Des pommes de terre dans des mains.

Une pomme de terre avec des germes brûlés par l’extrait antigerminatif d’épinette noire (à droite) et une pomme de terre non traitée, avec des germes apparents (à gauche)

Photo : Radio-Canada / Carine Monat

Carine Monat

La pomme de terre s’est taillé une place importante dans l’histoire de l’alimentation et de l’agriculture mondiale, grâce à sa culture facile, à son bon rendement et à ses qualités nutritives. Pour mieux la conserver après la récolte, les producteurs utilisent depuis des décennies un pesticide désormais controversé, le chlorprophame, ou CIPC. Ce produit pourrait bien être remplacé par une substance issue de la forêt boréale.

Le CIPC est l’antigerminatif le plus vendu dans le monde. Il est très efficace, et c’est aussi le moins cher sur le marché. Toutefois, depuis quelques années, des études scientifiques signalent qu'il présente des risques pour la santé des consommateurs, des producteurs et de l’environnement. La quantité pulvérisable autorisée diminue d’ailleurs d’année en année, notamment parce que ce produit est persistant aussi bien dans les entrepôts que dans les légumes.

En juin 2019, la Commission européenne en a interdit l’utilisation. Elle s'est basée sur les recommandations de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui a établi que le chlorprophame et son métabolite principal, la 3-chloroaniline, exposaient le consommateur à des risques alimentaires aigus et chroniques (Nouvelle fenêtre). L’EFSA juge qu’il faut plus d’études pour vérifier les risques pour la santé de l'être humain et de l’environnement.

Les producteurs européens avaient jusqu’à l’automne 2020 pour cesser son utilisation. Ici, Santé Canada en permet toujours l’usage. Sa dernière évaluation du CIPC date de 2008 et la prochaine est prévue en 2023-2024 (Nouvelle fenêtre). L’institution n’a pas prévu changer son calendrier, et aucune discussion n’est en cours au ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ).

Par contre, le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) l'étudie dans les cours d’eau depuis 2014. Selon les critères du ministère, les concentrations trouvées sont trop faibles pour nuire aux organismes aquatiques.

Malgré cela, on s'attend à ce que [le CIPC] soit interdit ici par nos propres gouvernements. Ou encore, un joueur majeur pourrait interdire d'acheter des pommes de terre contenant du CIPC, anticipe Sophie Massie, qui travaille au centre de recherche d’Agrinova pour les producteurs de pommes de terre. Ces derniers ont décidé de prendre les devants en contactant des scientifiques pour trouver un nouvel antigerminatif.

La pomme de terre est le légume préféré des Canadiens. On en consomme chaque année près de 58 kg par personne, loin devant la tomate, à 25 kg (Nouvelle fenêtre), et la moyenne mondiale, à 35 kg.

Cinq millions de tonnes de pommes de terre sont produites chaque année au Canada (Nouvelle fenêtre) :

Les pommes de terre sont récoltées de juillet à octobre. Pour répondre à la demande tout au long de l’année, on doit donc les entreposer.

Leur entreposage pose cependant tout un défi. Malgré le contrôle de la température, de l’humidité, de la lumière, la germination et les maladies entraînent une perte de 10 % de la récolte canadienne chaque année, soit près de 75 millions de dollars de pertes. Dans certains pays, près de la moitié de la récolte est perdue. Une seule pomme de terre peut en contaminer 100 kg.

Plus la température d’entreposage est basse, moins la pomme de terre germe rapidement. Toutefois, les tubercules destinés à la transformation en croustilles ou en frites, par exemple, doivent être conservés à des températures plus élevées que les autres afin de brûler les sucres durant la période d’entreposage. Sophie Massie explique que si elles sont entreposées à basse température, les sucres ne seront pas brûlés, et les pommes de terre deviendront brunes à la cuisson, ce qui n’est pas appétissant.

C’est donc pour limiter les pertes que les producteurs ont recours à des produits antigerminatifs et antimicrobiens.

Pour trouver une solution de rechange, les scientifiques se sont tournés vers des substances issues de la forêt boréale. Depuis plusieurs années au Québec, des équipes de chercheuses, comme Nathalie Bourdeau à Innofibre et Isabel Desgagné-Penix à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), travaillent sur des extractibles forestiers.

Michelle Boivin, étudiante chercheuse à l’UQTR, récupère des écorces, des branches et des aiguilles dans les résidus de la cogénération de Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean, avant qu’ils soient brûlés comme source d’énergie. L’idée est d’en extraire les molécules d’intérêt avant de les renvoyer à l’usine.

Monticule d'écorces dans une industrie forestière.

Les résidus forestiers utilisés par les chercheuses proviennent de la cogénération de Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean.

Photo : Radio-Canada / Carine Monat

Elle fait des tests avec l'épinette noire, le bouleau jaune et le sapin baumier. Comme les écorces ont des propriétés antimicrobiennes en plus de contrer la germination, les scientifiques espèrent enrayer les maladies qui se développent en entrepôt.

Après des mois et des mois d’expériences en laboratoire, Michelle Boivin est heureuse de constater que les extraits d’épinette noire sont efficaces contre la germination et les maladies. L’antigerminatif est obtenu à partir de branches et d’aiguilles, et l’antimicrobien, à partir d’écorces. Pour espérer une application commerciale, il faut les tester à plus grande échelle.

Les chercheuses rejoignent ensuite Sophie Massie à Sainte-Croix-de-Lotbinière, dans le Centre-du-Québec, pour réaliser les tests sur des milliers de pommes de terre dans les entrepôts de recherche d’Agrinova.

Des pommes de terre sont rangées dans des bacs avant d'être entreposées.

Des milliers de pommes de terre sont réparties dans des bacs avant d'être entreposées chez Agrinova. Elles sont rangées selon leur variété et l’extrait testé.

Photo : Radio-Canada / Carine Monat

Elles arrosent les tubercules avec les différents extraits antigerminatifs ou antimicrobiens efficaces en laboratoire.

Le CIPC servira de contrôle pour l’expérience antigerminative. Pour le volet antimicrobien, elles testent leurs produits sur trois pathogènes trouvés fréquemment dans les entrepôts du Québec : les bactéries Pectobacterium et Dickeya, qui causent la pourriture molle, et le Fusarium, qui engendre la pourriture sèche.

Des pommes de terre circulent sur un convoyeur.

Les tubercules circulent sur un convoyeur pour être traités par pulvérisation avec les différents extraits d’épinette noire (antigerminatifs ou antimicrobiens).

Photo : Radio-Canada / Michel Rock-Poirier

Quelques mois plus tard, Sophie Massie analyse les effets des produits : Pour l'antigerminatif, les résultats sont comparables au CIPC. On a observé une efficacité aux alentours de 94 ou 95 % du contrôle de la germination. L'extrait d'épinette noire est aussi efficace contre certaines maladies, comme la pourriture molle causée par la bactérie Pectobacterium. On parle d'une efficacité d'environ 90 %. Et il faut savoir qu’au Québec, très peu de produits sont homologués pour contrôler la pourriture molle post-récolte, soit en entrepôt. Donc, c'est une très bonne nouvelle qu'on ait un produit prometteur pour ce genre de maladies.

Les extraits sont cependant moins efficaces contre la pourriture sèche et ne fonctionnent pas contre la bactérie Dickeya.

Les scientifiques et les producteurs de pommes de terre sont contents de ces premiers résultats, même s’il reste beaucoup d’études à mener avant la mise en marché du produit. Il faudra évaluer par exemple son innocuité, son incidence potentielle sur le goût ou la couleur des pommes de terre.

Si tous les critères de l’homologation sont remplis, une nouvelle usine pourrait voir le jour à Saint-Félicien pour un produit à base d’épinette noire destiné au marché canadien, voire international.

Le reportage de Carine Monat et Michel Rock-Poirier est diffusé à l'émission La semaine verte le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30 sur ICI TÉLÉ. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

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