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L'art de traduire la poésie

La jeune femme noire porte un veston jaune et un ruban rouge dans les cheveux. Elle est debout derrière deux micros et lève ses mains aux épaules.

La jeune poète de 23 ans Amanda Gorman a récité son poème « The Hill We Climb » lors de l'investiture du président américain, Joe Biden.

Photo : AP / Patrick Semansky

Mylene Gagnon

La polémique entourant la traduction du poème The Hill We Climb, d’Amanda Gorman, a fait grand bruit. Est-ce qu'une personne blanche peut traduire une autrice noire? Et de façon plus générale, comment est-il possible de traduire un poème sans en modifier le sens et la forme?

En janvier dernier, Amanda Gorman est devenue mondialement célèbre pour avoir récité son poème The Hill We Climb lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden. Mais quelques mois plus tard, la traduction de ce poème a suscité la controverse. Aux Pays-Bas, la poète et traductrice blanche Marieke Lucas Rijneveld a renoncé à en faire la traduction après avoir essuyé plusieurs critiques. En Catalogne, le traducteur Victor Obiols s’est fait dire qu’il n’était pas la « personne adéquate ».

Traductrice et professeure à l’Université du Québec en Outaouais, Madeleine Stratford affirme que l’essence même de son travail se situe pourtant dans l’altérité. Je traduis toujours quelqu’un qui n’est pas moi. Je ne peux jamais avoir la même expérience de vie que quelqu’un que je traduis. J’ai traduit des femmes, des hommes, des gais, un Noir, une Autochtone, quelqu’un qui est mort. J’espère que l’on continuera à traduire selon nos affinités, et non selon notre expérience de vie.

La poète et traductrice acadienne Rose Després a quant à elle traduit un recueil de poésie de la poète métisse Katherena Vermette, en collaboration avec les réviseures linguistiques Marie-Andrée Gill, poète innue, et Chloé Leduc-Bélanger, poète et éditrice. Elle admet avoir mis trois paires de gants blancs pour être capable de dégager les subtilités culturelles, langagières et identitaires, mais trouve absurde cette polémique. Les auteurs sont en général ravis qu’on puisse partager leurs écrits avec différentes cultures.

Pour sa part, Madeleine Stratford est d’avis que la question soulevée par les médias n’est pas la bonne.

Le premier problème – je ne peux pas parler pour tous les pays, mais pour le Canada – est que la profession de traducteurs et traductrices littéraires au Canada est atrocement blanche.

Une citation de :Madeleine Stratford, traductrice et professeure à l'Université du Québec en Outaouais

Résoudre ce problème ne se fera pas du jour au lendemain, avance celle qui a traduit l’écrivain noir Kaie Kellough et l’écrivaine métisse Cherie Dimaline. Si l'on veut qu’il y ait plus de traducteurs racisés, il va falloir les aider à entrer dans la profession. Il faut les inviter à la table, les interviewer. C’est un travail d’intégration réel d’une diversité.

Le second problème? Madeleine Stratford a dû attendre 10 ans avant de traduire son premier livre. Elle explique que les traducteurs et traductrices dépendent des maisons d'édition et doivent attendre leur appel. Mais si ces dernières ne les connaissent pas, comment se faire connaître?, se demande-t-elle.

Une fois que cette intégration sera terminée, la professeure espère que ces traductrices et traducteurs racisés ne seront pas limités dans leur travail à certaines œuvres et se verront offrir de traduire des autrices et auteurs blancs importants.

Autres défis

Selon Madeleine Stratford, la traduction d’un poème est difficile, parce qu’un poème est concentré. C’est un usage extrême de la langue, une exploitation de ses trois facettes, soit sémantique, sonore et graphique.

Or, il peut s’avérer impossible de traduire toutes ces facettes et devoir choisir ce qui semble le plus important. Parfois, on va réussir à rendre juste deux des trois facettes. Est-ce l’endroit où le mot est placé dans la page, sa sonorité ou son sens? Le dialogue avec l'œuvre originale va être à géométrie variable.

Même son de cloches du côté de Rose Després, qui parle quant à elle de sacrifices. Je ne sais pas si l'on réussit à tout traduire. Parfois, il faut faire certains sacrifices pour rendre la musique, le ton. Il y a tellement d’éléments qui se perdent dans la traduction. On peut rester longtemps devant un ou deux mots.

Rose Després souligne aussi que la traduction d’un poème est plus complexe que celle de tout autre genre littéraire, notamment en raison des allusions et des multiples sens qu’un mot peut posséder. J’ai l’impression qu’on doit être un peu une magicienne pour jongler avec plusieurs éléments en même temps sans échapper l’orange, la balle, le fouet.

Une vision que ne partage pas entièrement Madeleine Stratford, qui croit qu’il s’agit d’un mythe que la poésie est nécessairement plus difficile à traduire. Elle prend pour exemple L’avalée des avalés, de Réjean Ducharme, qu’elle a traduit en anglais sous le titre Swallowed. Paru en 2020, ce livre a été le plus dur à traduire de sa vie, notamment en raison de ses passages poétiques.

La traduction s’inscrit toujours dans la difficulté, parce qu’elle est une réponse à un problème. Le texte a été créé dans une langue X pour exister dans une langue X, et moi, je n’ai que la langue Y pour le recréer.

Vous écrivez des poèmes? Envoyez-nous vos textes inédits d’ici le 31 mai 2021!

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