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Envoyé spécial

La liberté d'expression malmenée en Inde

Le gouvernement indien ne tolère pas les critiques de sa gestion de la pandémie et n'hésite pas à censurer ceux qui s'expriment ouvertement sur les réseaux sociaux. Journalistes, artistes et opposants au régime dénoncent le harcèlement dont ils se disent victimes.

Manifestation d'agriculteurs brandissant des drapeaux et le poing.

Des milliers de fermiers indiens manifestent depuis novembre contre la libéralisation du secteur agricole. Plusieurs journalistes qui ont couvert le conflit se disent victimes d’intimidation par le gouvernement.

Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

DELHI, Inde - Dans un pays en proie à une violente deuxième vague de la pandémie, les scrutins régionaux et les rassemblements politiques continuent, comme si de rien n'était. Le premier ministre, Narendra Modi, prêchait la fin de semaine dernière devant des foules compactes de milliers de partisans.

Nous avons un premier ministre qui se consacre à des élections régionales au beau milieu d'une pandémie. Il se consacre à rester au pouvoir, soutient le réalisateur primé internationalement Anurag Kashyap.

Il est depuis longtemps un farouche opposant au gouvernement Modi. Comme tant d'autres à Bollywood, Anurag Kashyap a subi une censure de plus en plus intense depuis l'arrivée au pouvoir du premier ministre nationaliste hindou.

Portrait d'Anurag Kashyap.

La travail du cinéaste Anurag Kashyap a été vu à travers le monde.

Photo : Radio-Canada

Une scène de trois minutes de son film Manmaarziyan, sorti au Festival international du film de Toronto il y a trois ans, a été retirée sans l'accord du réalisateur. La raison : on y voit un personnage sikh fumer après des moments érotiques.

« Des gens proches du pouvoir attaquent ma fille et les membres de ma famille sur les réseaux sociaux. Je vis constamment sous pression. »

— Une citation de  Anurag Kashyap

Une situation qui risque de s'aggraver. Le gouvernement indien a aboli le tribunal d'appel de la certification des films, principal recours de Bollywood.

Journalistes intimidés et harcelés

La créativité culturelle a souffert lors du premier mandat de Narendra Modi, explique le journaliste réputé Siddarth Vadarajan. Ça se dégrade dans ce deuxième mandat et le gouvernement a ajouté d'autres cibles.

Siddarth Vadarajan est le fondateur d'un des rares médias indépendants indiens, la plateforme web The Wire (Nouvelle fenêtre). Les journalistes et les médias d'information sont harcelés par le gouvernement même pour des choses banales comme des gazouillis, déplore-t-il. Le gouvernement indien a aussi adopté de nouvelles réglementations pour contrôler le contenu numérique publié en ligne et sur les médias sociaux.

Portrait de Siddarth Vadarajan.

Siddarth Vadarajan est le fondateur du média indépendant The Wire.

Photo : Radio-Canada / Maxime Beauchemin

Dans son bureau à la maison, Siddarth Vadarajan montre fièrement son site web The Wire qui couvre le conflit agricole au quotidien depuis novembre dernier et critique la gestion gouvernementale de la crise. Pour cette couverture, Siddarth Vadarajan et une jeune journaliste ont été poursuivis pour dissémination de rumeurs et incitation à la sédition.

Nous sommes déterminés à continuer et à ne pas nous laisser intimider par des poursuites, déclare-t-il.

Philippe Leblanc en Inde

Pendant six semaines, notre nouveau correspondant en Asie sillonne l'Inde pour nous raconter le deuxième pays le plus peuplé de la planète. Retrouvez tous ses reportages dans notre dossier spécial. Suivez-le aussi sur Facebook (Nouvelle fenêtre) (Nouvelle fenêtre)Twitter (Nouvelle fenêtre) (Nouvelle fenêtre) et Instagram (Nouvelle fenêtre) (Nouvelle fenêtre) pour voir les coulisses de ses tournages.

Dans son modeste bureau de Delhi aux pièces presque vides, le journaliste d'enquête Josy Joseph et sa petite équipe tiennent un registre de toutes les pressions sur les journalistes indiens.

Il précise que les groupes de presse critiques du gouvernement perdent l'accès au principal annonceur, soit le gouvernement lui-même. À l'inverse, ceux qui font des reportages flatteurs pour le gouvernement reçoivent un accès privilégié aux élus.

À cause de ces façons de faire, les médias traditionnels ont été terrorisés. Ils font de la propagande gouvernementale maintenant, affirme-t-il.

Portrait de Josy Joseph.

Josy Joseph et son équipe font de la veille pour identifier les journalistes victimes de pressions indues.

Photo : Radio-Canada / Maxime Beauchemin

Rétrogradé au rang d’autocratie électorale

Le mois dernier, les organismes indépendants Varieties of Democracy, Freedom House et Intelligence Unit, ont rétrogradé l'Inde au rang d'autocratie électorale. Le pays était autrefois considéré comme la plus vaste démocratie du monde. Il est maintenant classé dans la catégorie des États partiellement libres comme la Pologne, la Hongrie et la Turquie.

Selon ces rapports, les opposants au gouvernement sont qualifiés d'ennemis de la nation. Quant aux contre-pouvoirs, comme les médias et le judiciaire, ils ont vu leur indépendance attaquée et érodée.

Ils disent essentiellement que l'Inde est une dictature, soutient même Tushar Gandhi, l'arrière-petit-fils du Père de la Nation. Le gouvernement Modi s'est servi du conflit agricole et de la pandémie pour restreindre davantage les libertés. Il est devenu plus autoritaire en utilisant ces enjeux comme prétexte pour étendre son pouvoir.

Tushar Gandhi devant un portrait de son arrière-grand-père.

Tushar Gandhi est l'arrière-petit-fils de Mohandas Karamchand Gandhi, Père de la Nation.

Photo : Radio-Canada / Maxime Beauchemin

Les plateformes de diffusion sont les plus récentes victimes de ce resserrement. Les lois sur le contenu en ligne décrétées fin février permettent au ministère de l'Information de modifier ou même de couper des scènes.

Le gouvernement Modi est prêt à tout pour promouvoir l'idéologie fondamentaliste hindoue. Il ferait pression sur les Amazon, Netflix et autres plateformes pour qu'ils arrêtent de collaborer avec des réalisateurs indésirables. En conséquence, il y a de l'autocensure et ceux qui osent s'exprimer sont isolés.

Beaucoup de gens de l'industrie ont peur et ont beaucoup à perdre, affirme le réalisateur Anurah Kashyap. Ils ne veulent pas être vus comme étant mes amis.

Malgré les pressions et l'isolement, il entend demeurer en Inde pour continuer son art et sa contestation du gouvernement Modi. Les prochaines années feront foi de tout d'ailleurs, selon l'éditeur du site The Wire.

Les trois-quatre prochaines années sont cruciales, croit Siddarth Vadarajan. Ça dépendra de la résistance populaire, de la conduite des médias et du système de justice ainsi que de la surveillance internationale.

Il veut croire que son pays fera le choix de la liberté et que les Indiens pourront voter sans contrainte et en toute confiance aux prochaines élections générales prévues dans trois ans.

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