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La crise de la COVID-19 au CHSLD Laflèche vue de l’intérieur, par des employés

Un patient tient l'une des barres métalliques de son lit d'hôpital.

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Photo : AFP via GETTY / HANNAH MCKAY

Au troisième jour des audiences publiques au sujet de la gestion de la crise de la COVID-19 au CHSLD Laflèche, deux préposées aux bénéficiaires ainsi qu’une infirmière et une travailleuse sociale ont témoigné au palais de justice de Shawinigan.

L’infirmière clinicienne qui a témoigné mercredi a déclaré qu’en toute honnêteté elle a eu l’impression d’avoir perdu la maîtrise de la situation durant une dizaine de jours en avril.

Elle a été en isolement du 22 au 30 mars à la suite d’un contact avec un collègue infecté par le virus. Elle n’avait finalement pas la COVID-19 et, à son retour au travail, ça a été un choc de voir à quel point il pouvait manquer de personnel, a-t-elle déclaré.

Ça faisait 13 ans à ce moment-là que j’étais infirmière et c’était la première fois qu’on s’accotait sur le mur en se disant : "Je ne peux pas croire qu’on vit ça", a-t-elle confié.

Elle affirme notamment qu'elle devait s'occuper de nouveaux patients en raison des déménagements au sein du CHSLD et devait rapidement se familiariser avec leur dossier, dans un contexte de surcharge de travail. Il y aurait eu un risque d'erreurs, mais il n'y en a pas eu heureusement, mais je n'étais pas bien avec cela.

On était brûlés, on n’en pouvait plus, on sentait qu’on perdait le contrôle, on était épuisés. [...] On s’est oubliés là-dedans, on arrivait à la maison complètement vidés, on se couchait vite vite et on retournait travailler parce qu’on savait qu’il manquait tellement de personnel.

Une citation de :Infirmière clinicienne au CHSLD Laflèche

Après que le syndicat eut été informé de la situation, des renforts sont finalement arrivés au CHSLD Laflèche vers la mi-avril.

L’infirmière clinicienne affirme que sur son étage (l’unité S au CHSLD Laflèche), les résidents n’ont pas souffert du manque de personnel, mais que les employés ont pris sur eux de tout faire pour assurer les soins, notamment en ne prenant pas leur pause et en travaillant plus longtemps.

La Dre Nathalie Brui, qui a travaillé au CHSLD Laflèche du 2 avril au 15 mai, affirme qu’il n’y a pas eu de problèmes de plaies de lit durant les six semaines où elle y était. Les soins à la personne étaient donnés, dit-elle. Les patients étaient bien.

Elle précise, par contre, que les bains complets n'ont pas toujours été donnés. Les résidents ont plutôt reçu des toilettes partielles, ce qui prend moins de temps à faire pour le personnel.

Selon la Dre Brui, la situation s'est beaucoup améliorée à partir de la visite du président-directeur général du CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec, Carol Fillion, vers le 10 avril 2020.

Lacunes par rapport à l'équipement de protection

L'infirmière clinicienne n’a pas senti qu’il manquait de jaquettes, de gants ou de masques, mais aurait voulu pouvoir changer d’uniforme plus souvent pour des raisons de sécurité sanitaires, ce qui a finalement été réglé plus tard.

Une des deux préposées aux bénéficiaires qui a témoigné mercredi a toutefois souligné que les masques et le matériel de protection n’étaient pas disponibles en quantité suffisante dans les unités du CHSLD Laflèche. Les préposés devaient aller les chercher au bureau des gestionnaires, où ils étaient gardés sous clé.

C’était au début, il n’y a pas personne qui savait… On traitait cela comme un virus de grippe, on ne savait pas, on faisait du mieux qu’on pouvait.

Une citation de :Une préposée aux bénéficiaires du CHSLD Laflèche

Une travailleuse sociale, qui a aussi témoigné sous le couvert de l'anonymat mercredi, a souligné qu’elle a eu accès à suffisamment de matériel de protection individuelle, mais qu’elle ne se sentait pas nécessairement en sécurité devant ce virus méconnu.

Elle affirme qu’il y a eu une période de flou avant que la situation ne se précise pour savoir ce que les employés pouvaient faire ou ne pas faire en lien avec le virus et quel équipement ils devaient porter et dans quelles circonstances.

Attraper la COVID-19 au travail, au début de l'éclosion

Une préposée aux bénéficiaires, qui a vraisemblablement attrapé la COVID-19 alors qu’elle travaillait à l’établissement de Shawinigan, a témoigné mercredi matin. Elle a déclaré avoir été dans le coma en raison du virus.

La préposée aux bénéficiaires est convaincue que c’est le 24 mars 2020, alors qu’elle allait chercher une résidente qui faisait de l’errance, qu’elle a été contaminée. Elle a d'ailleurs souligné qu'il y avait beaucoup d'errance à l'unité 4, où habitait Maria Lermytte.

Je la prends dans mes bras, parce qu'elle est bien anxieuse, alors je la prends par les épaules, je la colle sur moi et je l’amène vers sa chambre, s’est-elle remémoré. Je m’aperçois qu’elle est en sueur et qu’elle a très chaud, a-t-elle raconté ensuite. Elle a alors demandé à ce que la dame soit confinée à sa chambre.

Dans les jours qui ont suivi cette intervention, alors qu’elle était en congé, la préposée aux bénéficiaires a commencé à se sentir moins bien, au point d’aller passer un test de COVID-19, le 29 mars. Elle n’arrivait alors pas à savoir si la dame en isolement avait la COVID-19.

Ce n’est que le 2 avril, soit quatre jours plus tard, que la préposée aux bénéficiaires a su qu’elle avait contracté le virus. Elle affirme que la santé publique ne l’a jamais appelée pour lui donner son résultat et que c’est son médecin, avec qui elle avait un rendez-vous téléphonique, qui a vérifié son dossier et lui a annoncé la nouvelle.

Le fléau des chambres pour deux en CHSLD

La Dre Nathalie Brui a été affectée d’urgence à l’établissement de Shawinigan le 2 avril. À partir de là, ma vie a changé. Je suis restée au CHSLD Laflèche jusqu’au 15 mai, a-t-elle expliqué.

À son arrivée au CHSLD Laflèche, elle trouve le personnel mal en point. Elle sent les employés fatigués. Je les trouve cernés, constate-t-elle. Je les trouve inquiets. Le rythme est effréné. Elle se rappelle qu’à un moment donné, elle n’a dormi que 3 h en 2 jours. 

Le 2 avril, on ne savait pas où on s’en allait. On avait juste les images l’Italie [en tête], a-t-elle déclaré. Il y avait beaucoup de cas asymptomatiques, ce qui était alors une surprise.

C’était particulier comme appels, parce que c’était des gens en détresse respiratoire, mais les protocoles habituels ne fonctionnaient pas, a-t-elle aussi expliqué lors de son témoignage mercredi après-midi.

La Dre Brui affirme que les médecins n'arrivaient pas à avoir tout ce dont ils avaient besoin auprès de la direction. La preuve, c’est que le premier test de COVID-19 [qu’on voulait faire passer à un patient] a été refusé et c’est la première fois de ma vie que je vois ça [une telle fermeture face à une demande d’un médecin], a-t-elle relaté.

Elle affirme qu’il a fallu qu’ils se battent pour pouvoir obtenir un dépistage du premier cas au CHSLD Laflèche, car ça ne faisait pas partie des priorités au Québec. Et une fois le test fait, ça prenait quatre jours avant d’avoir les résultats.

L’errance de certains patients a constitué un défi, dit-elle. De la contention chimique, soit la prise de médicaments, a été utilisée avec parcimonie. Elle raconte qu’il y avait un étage où tout le monde était contaminé sauf trois, alors on a décidé de les laisser errer. Elle a contacté les familles et elles ont décidé de les laisser se promener dans leur chambre, plutôt que de les déménager et que le personnel doive les confiner et les médicamenter. Ils n’ont finalement jamais attrapé la COVID-19 durant cette éclosion.

Les chambres doubles ont contribué à propager la maladie, a déclaré la Dre Brui, qui souligne que cette configuration contribue à transmettre plusieurs types de virus.

C’est notre cheval de bataille au niveau médical, alors si vous pouvez être notre voix là-dessus, on aimerait beaucoup ça, a-t-elle lancé lors des audiences, en tirant la sonnette d’alarme sur cet enjeu.

Un manque de personnel criant depuis longtemps au CHSLD Laflèche

La première préposée aux bénéficiaires à témoigner mercredi a fait remarquer qu’il était très courant de travailler avec une collègue préposée en moins.

La préposée a aussi souligné un manque constant d’infirmières, au point d’avoir du mal à faire assurer des suivis auprès des patients atteints d’une toux ou d’une plaie.

Souvent, il n'y en avait pas pantoute durant la moitié d’un [quart de travail], a-t-elle déclaré. Elle affirme qu'en 11 ans de carrière, elle n'a jamais travaillé avec des infirmières attitrées. Elles étaient souvent remplacées ou absentes.

Faut que t’aimes les résidents [pour être préposé aux bénéficiaires], parce qu’il y a rien de drôle dans la façon dont ils sont traités.

Une citation de :Préposée aux bénéficiaires au CHSLD Laflèche

Ce manque de personnel qui sévissait avant même que la pandémie ne frappe a un impact sur les soins donnés aux patients. Une des préposées qui a témoigné mercredi matin a signalé que les soins de base ont toujours été donnés, mais que certains compromis devaient parfois être faits.

Si tu me donnes le choix entre les laisser en jaquette ou les lever et les faire boire et faire manger et aller aux toilettes quand ils ont besoin, je préfère les laisser en jaquette et faire le reste. Ils étaient lavés, les résidents, a-t-elle expliqué. Il est arrivé, selon elle, qu’un bain au lieu de deux soit donné par semaine. Elle croit que c’est le plus loin que les employés du CHSLD Laflèche sont allés dans les compromis.

Elle affirme que ça a déjà pris des jours à nettoyer un dégât d’urine par terre derrière une porte. Elle ajoute qu’il y avait des chauves-souris et qu’il y a déjà eu une invasion de coccinelles.

Les noms des employés qui témoignent à l'enquête publique sont frappés d'une ordonnance de non-publication. Certains nous ont accordé des entrevues à la suite de leur témoignage, mais nous avons choisi de maintenir leur anonymat dans cet article, afin de vous rapporter le plus intégralement la teneur des propos qu'ils ont tenus dans la salle du palais de justice de Shawinigan.

Des indices sur les derniers jours de vie de Maria Lermytte

La première préposée aux bénéficiaires à témoigner a bien connu Maria Lermytte, car elle travaillait à l’unité 4, où elle habitait. La mort de la femme de 82 ans, le 6 avril 2020, est au coeur de ces audiences publiques. Les circonstances de son décès servent de point d’entrée à la coroner et avocate Géhane Kamel pour examiner la gestion de la crise au CHSLD Laflèche.

Elle a confirmé que Mme Lermytte criait beaucoup. Elle a aussi dit qu’elle l’aimait beaucoup et la prenait dans ses bras. C’était ma préférée, Maria, a-t-elle déclaré.

La dame, assise sur un fauteuil.

Maria Lermytte fait partie des 44 résidents du CHSLD Laflèche qui sont morts de la COVID-19 durant la première vague.

Photo : Gracieuseté de Sofie Réunis

La préposée affirme l’avoir vue pour la dernière fois le 26 mars, lors de son dernier jour de travail avant de tomber en arrêt maladie, qui se poursuit à ce jour. Elle affirme que Mme Lermytte était alors normale. J’ai rien rapporté dans mon rapport, a-t-elle déclaré sous serment.

Une autre préposée aux bénéficiaires, a raconté qu’elle a stoppé in extremis le déménagement de Mme Lermytte. Celle-ci s’apprêtait à être transférée à un autre étage puisqu’elle n’était pas atteinte de la COVID-19, mais juste avant que Mme Lermytte ne prenne l’ascenseur, une infirmière a appris à la préposée que la dame était positive. Son unité était la zone chaude à ce moment-là.

Cette préposée aux bénéficiaires qui travaillait de jour assure qu’elle s’est bien occupée de Mme Lermytte jusqu’à la fin mars. Elle dit qu’à ce moment, la résidente s’alimentait comme d’habitude, mais qu’elle est devenue plus amorphe peu avant le 29 mars.

La travailleuse sociale a raconté avoir parlé avec Mme Réunis les 2 et 3 avril. La fille de la résidente s’inquiétait beaucoup à savoir si sa mère était alimentée adéquatement, si elle était hydratée adéquatement.

La travailleuse sociale est donc allée voir l’équipe de soins. Les membres l'auraient assuré que la stimulation avait été faite, qu’ils avaient tenté d'alimenter Mme Lermytte, mais la travailleuse sociale dit qu’elle ne peut pas savoir si Mme Lermytte a effectivement mangé et bu.

Elle a déclaré être allée au chevet de Marie Lermytte durant quelques minutes. Elle dormait, elle avait l’air paisible, c’était le jour de son anniversaire, a-t-elle raconté.

Le bureau de la travailleuse sociale était juste à côté de la chambre de Maria Lermytte. Elle a tenu à dire que Mme Lermytte était autre chose qu’une dame qui crie. C’était une belle dame, très douce, elle criait beaucoup moins avec le temps, a-t-elle raconté. C'était une dame qui prenait ta main, qui disait "je t’aime".

La travailleuse sociale a indiqué qu’il y a beaucoup de choses qu’elle aurait aimé voir se passer différemment. Elle aurait préféré, par exemple, que les résidents puissent rester dans leurs chambres avec leurs effets personnels, que les routines de stimulations soient maintenues et que les transferts dans les fauteuils soient faits plus souvent.

J’aurais aimé ça que madame Lermytte continue d’écouter Titanic et La mélodie du bonheur tous les jours, a-t-elle déclaré.

L’aide inestimable des proches aidants

La première préposée aux bénéficiaires à témoigner a expliqué que la présence de proches qui viennent visiter les résidents est très appréciée. C’est sûr que les proches aidants, ça nous aide, a-t-elle affirmé, car ils s’occupent de tâches importantes, comme faire manger la personne.

Elle a précisé que lorsque Sofie Réunis venait voir sa mère, Mme Lermytte, ça donnait un bon coup de main aux préposées. La travailleuse sociale a confirmé que l'aide des proches aidants est très importante.

Rappelons que le 14 mars, les visites de proches ont été complètement interdites au CHSLD Laflèche, sauf sur autorisation d’un médecin pour les personnes en fin de vie.

La travailleuse sociale a par ailleurs confirmé que l’équipe a recommandé à Mme Réunis de venir voir sa mère moins souvent. C’était pour faciliter l’adaptation de Mme Lermytte et celle de Mme Réunis, qui vivait énormément d’émotion, beaucoup d‘insécurité et qui avait beaucoup de critiques pour les soins, à comment ça se passait. Les communications n’étaient pas toujours faciles, a-t-elle déclaré.

Une soif de réponses

Un infirmier clinicien qui a travaillé au CHSLD Laflèche, des mois d’avril à juin 2020, a décidé d’assister aux audiences qui se déroulent au palais de justice de Shawinigan.

Comme plusieurs, cette personne, qui n’a pas souhaité révéler son identité, espère avoir des réponses à ses questions.

On nous a vraiment mis en danger, je pense, et on a mis les résidents en danger, parce que c’est vrai qu’on était considérés un peu comme des soldats sans armes qu’on envoyait au front.

Une citation de :Un infirmier clinicien

L’infirmier clinicien ne comprend pas, notamment, pourquoi on lui refusait l'accès aux masques N95 alors qu'il le demandait.

Avec la collaboration d'Amélie Desmarais

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