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Le projet de la baie James raconté par ses travailleurs

Vue aérienne d'un camp des travailleurs à la baie James.

Vue aérienne du camp des travailleurs de la centrale La Grande -2, près de Radisson

Photo : Radio-Canada

Isabelle Damphousse

En 1971, Robert Bourassa lance les travaux de construction des centrales hydroélectriques de la Baie-James en grande pompe, dans un discours devant les militants du Parti libéral du Québec au Colisée de Québec. Des dizaines de milliers de travailleurs sont appelés à participer au projet dans le Nord du Québec.

Nelson Tremblay est l’un d’eux. Le 19 juin 1975, il atterrit au chantier de LG-2, nommé ainsi pour la rivière La Grande. Il y a des dates que tu n’oublies pas, c’est comme la journée de ton mariage, dit-il, le sourire en coin, dans son garage rempli de souvenirs de ses 30 années passées dans le Nord québécois.

Nelson Tremblay dans son garage

Nelson Tremblay conserve de nombreux souvenirs de ses 30 ans de carrière à la Baie-James.

Photo : Radio-Canada / Simon Turcotte

Le jeune Nelson, alors âgé d’une vingtaine d’années, vient à peine de sortir de l’école de mécanique.

Diplôme en main, celui qui aime la grosse mécanique avait pour plan de quitter son village natal de Saint-Gabriel-de-Rimouski, au Bas-Saint-Laurent, pour se rendre en Alberta en vue de faire carrière dans les sables bitumineux à Fort McMurray.

Le destin en a voulu autrement.

Le jeune homme se retrouve donc à la baie James, au chantier LG-2 avec 6000 autres hommes comme lui.

Moi, la routine, j’en veux pas. Et la mécanique, tu en apprends tous les jours. Et moi, j’aime la grosse machinerie.

Une citation de :Nelson Tremblay, mécanicien à la retraite

Partir au Nord pour mieux soutenir sa famille au Sud

Les chantiers de la Baie-James ont permis à de nombreuses familles d’accéder à une meilleure qualité de vie.

C’est le cas de celle de Jean-Roland Lebrun. L’homme originaire de Saint-Adelme, une petite municipalité située à une vingtaine de kilomètres de Matane, accède enfin à la propriété quand il décroche un emploi à la baie James à l’âge de 29 ans.

Dans les années 70, il n’y avait pas de travail, explique-t-il, en partant pour la baie James en 76, j’ai acheté ma maison à Matane pour la première fois, j’étais en logement avant.

Jean-Roland Lebrun chez lui dans son village natal de Saint-Adelme

Jean-Roland Lebrun a travaillé 20 ans à la baie James. De nombreux travailleurs de la Matanie ont participé comme lui à la construction des barrages hydroélectriques.

Photo : Radio-Canada

Toute proportion gardée, ce sont les travailleurs de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent qui sont les plus nombreux à s'exiler à la baie James, loin de leurs familles.

Selon Hydro-Québec, 20 % des travailleurs de la phase-1 du complexe hydroélectrique étaient originaires de la Gaspésie.

C’était la façon de vivre, c’était la façon d’aller chercher un montant d’argent pour réaliser les rêves.

Une citation de :Jean-Roland Lebrun, maître mécanicien à la retraite et maire de Saint-Adelme

Nelson Desrosiers, de Saint-Marcellin, au Bas-Saint-Laurent, a lui aussi accepté un emploi à la baie James pour des raisons d'argent.

Il lui est arrivé de s’ennuyer de sa famille sur les chantiers. Il n’y avait pas les moyens de communications d’aujourd’hui, il y avait 10 téléphones pour 2000 gars, se rappelle-t-il.

Sa femme a pris soin des enfants pendant ses longs mois d’absence. Au début des travaux du barrage, les travailleurs partaient pour 66 jours à la baie James avant de revenir en congé à la maison. Un sacrifice que Nelson Desrosiers a fait, avant tout, pour ses enfants.

On avait un but, c’était d’instruire ces enfants-là et on s’est attaché à ça. On n’a jamais dévié de ça, se rappelle-t-il.

J’aimais le travail. Ce n’était pas un plaisir de s’éloigner. S’il y avait eu un chantier comme ça à proximité, naturellement, je ne serais jamais allé à la baie James.

Une citation de :Nelson Desrosiers, mécanicien à la retraite

Nelson Tremblay consent lui aussi qu’il était difficile de s’éloigner de sa famille pendant une soixantaine de jours.

Ce n’est pas fait pour tout le monde, j’ai été 30 ans là et tu ne t’habitues jamais quand tu débarques de l’avion, dit-il en ajoutant qu’il s’est lié d’amitié avec d’autres travailleurs sur le chantier.

Ils nous appelaient les Daltons parce qu’on était toujours ensemble les trois gars : le soudeur, moi, et le mécanicien. C’était plaisant. Je ne raconterai pas tout, il en est arrivé des choses, raconte-t-il encore avec un sourire en coin.

Sur les murs de son garage sont accrochées des photos des chantiers, de ses amis, mais aussi de la nature à la Baie-James.

L’homme se souvient des aurores boréales, de la migration des caribous, de la pêche au doré et de la chasse à l’oie et confie qu’il n'hésiterait pas à retourner travailler dans le Nord.

Les premières nuits sous la tente

Les conditions de travail sur les chantiers de la baie James n’étaient pas de tout repos. L’expérience de Nelson Desrosiers en témoigne.

En février 1976, un avion le dépose, avec une dizaine d'autres compagnons d’Hydro-Québec, au chantier de LG-2.

Les hommes prennent ensuite la route, qui n’est pas encore complétée, vers le chantier de LG-3.

Quand on est arrivé au bout du chemin, on s’est fait traîner par un tracteur jusqu’au supposé chantier, relate Nelson Desrosiers.

Nelson Desrosiers chez lui à Saint-Marcellin au Bas-Saint-Laurent

Nelson Desrosiers a fait le sacrifice de s'éloigner de sa famille pour travailler à la baie James, mais, malgré tout, il aime le Nord, son climat et son atmosphère.

Photo : Radio-Canada / Jean-Luc Blanchet

Le jour, ils montent la machinerie à l’extérieur au grand froid. Le soir, en attendant l’arrivée des roulottes du campement, les hommes dorment sous une tente de prospecteur.

De fil en aiguille, le campement voit le jour.

Les travailleurs ont accès à des gymnases, une piscine, une taverne et même à une salle de spectacles pour surmonter l’ennui.

Le barrage voit tranquillement le jour. Aux yeux de Nelson Desrosiers, la centrale de LG-3 est la plus belle. Son déversoir qui lui fait penser à un saut à ski.

Les relations de travail étaient bonnes au chantier. Les troubles étaient passés, dit-il en faisant référence au saccage de la Baie-James.

À la baie James, tu parlais de demain, tu ne parlais pas d’hier. Il y avait ça de beau à la baie James. C’est certain qu’il y avait des petits problèmes.

Une citation de :Neslon Desrosiers, mécanicien à la retraite

En 1974, une guerre intersyndicale a éclaté sur le chantier de LG-2. Le campement a été vandalisé et le chantier évacué. Le coût des dommages s’élève à 30 millions de dollars. Le saccage de la baie James sera à l’origine de la commission Cliche, une commission d’enquête sur l’exercice de la liberté syndicale dans l’industrie de la construction.

Éviter l’exode des talents québécois

Dans son discours prononcé au Colisée de Québec, Robert Bourassa avait en premier lieu exprimé son souhait de créer de la richesse au Québec en lançant les travaux de la baie James. Il n’est pas dit que nous vivrons pauvrement sur une terre aussi riche, en Amérique, chez nous, avait-il dit. Le premier ministre libéral élu un an plus tôt voulait aussi, avec ces grands chantiers, éviter que l’exode des talents québécois.

Extrait du discours de Robert Bourassa au Colisée de Québec, le 30 avril 1971

Inutilisés ou sous-employés, les talents québécois, formés avec de grands sacrifices dans nos institutions d’enseignement, se tournent tôt ou tard vers le sud où leur compétence pourra être mise à profit.

Un barrage d'Hydro-Québec vu des airs.

L'aménagement Robert-Bourassa, auparavant appelé La Grande 2 (LG-2).

Photo : Hydro-Québec

Cet objectif a été atteint, selon Jean-Yves Leblanc. Son père a fondé en 1946 l’entreprise Sométal Atlantic à Rimouski. L'entreprise était spécialisée dans les travaux en acier. En 1973, fraîchement sorti de l’université en génie, M. Leblanc, avec son père, Jean-Marie, décident de tenter leur chance. Ils soumissionnent à un appel d’offres pour fabriquer des conduites d’eau forcées, de grandes pièces en acier qui amène l’eau vers les turbines, pour le chantier de LG-2.

une photo de l'usine de sométal

L'usine de Sométal à Rimouski

Photo : Radio-Canada

Lorsqu’on travaillait pour clôturer la soumission et décider du prix final et de bien évaluer les risques, je me rappelle que le montant de la soumission était un peu plus élevé que le chiffre d’affaires annuel de l’année précédente de Sométal, explique-t-il.

La petite entreprise rimouskoise rafle de nombreux contrats à de grandes entreprises associées au conglomérat américain General Electric ou à la française Alstom, créant ainsi près de 300 emplois à l’usine de Rimouski et une centaine à une usine construite à Matagami, à plus de 600 kilomètres de Radisson, pour répondre aux exigences du projet de la baie James.

La salle à dessin s’est agrandie plusieurs fois, raconte M. Leblanc qui rappelle que le chantier gigantesque sur le territoire de la baie James a permis de développer et de parfaire l’expertise du génie québécois.

la salle à dessin de Sométal à Rimouski

La salle à dessin s'est agrandie plusieurs fois chez Sométal Atlantic à Rimouski.

Photo : Radio-Canada

Les jeunes ingénieurs n’avaient pas besoin de s'expatrier. Il y a avait énormément d’emplois disponibles et de bons emplois.

Jean-Yves Leblanc est optimiste pour l’avenir. Aujourd’hui administrateur de société, il pense que les régions pourront encore bénéficier des projets énergétiques, notamment dans l’énergie éolienne.

Un constat partagé par Jean-Roland Lebrun. Maintenant maire dans son village natal en Matanie, il est encore au cœur du développement énergétique du Québec. Cette fois-ci, il planche sur des projets éoliens dans sa région.

Je suis fier, parce que j’ai été chercher des capacités et des connaissances que je peux redonner, conclut-il.

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