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Des Autochtones appellent à la création de leur propre université dans le Nord ontarien

Page Chartrand  marche et regarde la caméra.

Page Chartrand croit en la fondation d'une université par et pour les Autochtones à Sudbury.

Photo : Radio-Canada / Zacharie Routhier

Un programme fondateur d'études autochtones en Amérique du Nord pourrait imminemment fermer ses portes à Sudbury. Des Autochtones, se sentant trahis, songent à bâtir une université par et pour les Premières Nations.

C’est comme un couteau dans le dos, affirme Page Chartrand, étudiante au programme d’Études autochtones à l’Université de Sudbury.

L’étudiante anishinabekwe sait qu’elle ne pourra pas finir ses études là où elle les a commencées, comme plusieurs de ses camarades.

Une jeune femme est en train de coudre une fleur avec des perles de verre.

L'étudiante Page Chartrand pratique l'art du perlage. (archives)

Photo : Radio-Canada / Mathieu Allard

Le programme enseigné par plusieurs professeurs autochtones ne sera plus offert dans les prochains mois.

En plein processus de restructuration financière, l’Université Laurentienne, dont dépend l’Université de Sudbury, devrait mettre fin à sa fédération dès vendredi.

Une fois la fédération dissoute, l’Université de Sudbury souhaite devenir entièrement francophone. Le programme d’Études autochtones, enseigné en anglais, n’aura plus sa place au sein de l’établissement.

L’Université de Sudbury affirme toutefois vouloir donner une de ses chartes pour que les Autochtones bâtissent leur propre établissement d’enseignement.

De son côté, l’Université Laurentienne ne rapatriera ni le programme ni ses professeurs.

L’établissement postsecondaire planche toutefois sur un nouveau programme de perspectives autochtones qui pourrait accueillir les élèves du programme d’Études autochtones.

Un programme par les Blancs pour les Blancs, tranche Page Chartrand, qui cherche déjà une autre université en Ontario pour finir ses études.

C’est un recul total dans les années 1960, s’indigne Mary Ann Corbiere, professeure au Département d’études autochtones depuis 1989.

Mary Ann Corbiere est assise à son bureau devant plusieurs documents.

Mary Ann Corbiere enseigne le nishnaabemwin, la langue ojibwée parlée par les populations autochtones autour du lac Huron et dans l'Est de l'Ontario. (archives)

Photo : Radio-Canada / Angela Gemmill / CBC

À cette époque, l’enseignement universitaire de la culture et des langues autochtones n’émergeait pas de la perspective des peuples autochtones, mais de la perspective occidentale, résume la professeure Corbiere.

Les membres des Premières Nations n’étaient pas envisagés pour enseigner la matière. Peu d’entre eux avaient d’ailleurs un doctorat dans ce temps-là, ajoute la professeure.

Mary Ann Corbiere craint que l’histoire se répète avec ce nouveau programme à l’Université Laurentienne. Selon elle, le nombre de professeurs autochtones présents dans l'établissement se compte sur les doigts d’une main.

« Robert Haché [le recteur de l’Université Laurentienne] pense peut-être que n’importe qui peut enseigner cette discipline. C’est tout simplement insultant. »

— Une citation de  Mary Ann Corbiere, professeure au Département d’études autochtones

La perte de ce programme affecte la communauté autochtone parce que c'était un endroit où elle a pu retrouver ce qui lui a été pris : sa langue, sa culture, son histoire, sa tradition, son identité, déplore William Morin, professeur au Département d’études autochtones.

Le programme d’Études autochtones, fondé à Sudbury en 1975 par des aînés comme Jim Dumont et Edna Manitowabi, est l’un des premiers cursus universitaires pensés par et pour les communautés des Premières Nations.

Ça a été créé par du monde légendaire, abonde Page Chartrand.

Autodétermination et savoirs autochtones

Pour éviter la disparition de leurs savoirs, plusieurs Autochtones lancent un appel à la création d’une université autonome par et pour les Premières Nations dans le Nord de l’Ontario.

Les personnes non autochtones ne devraient pas être responsables de nos histoires. Nous l’avons déjà essayé, mais ça ne fonctionne pas, estime Tasha Beeds, professeure au Département d'études autochtones.

Tasha Beeds porte un chapeau et regarde la caméra.

Tasha Beeds pense que les peuples autochtones devraient fonder leur propre université.

Photo : Radio-Canada / Tasha Beeds

« Malgré toute l’histoire de la colonisation, les peuples autochtones sont toujours prêts à partager leurs savoirs… mais les portes continuent de se fermer. »

— Une citation de  Tasha Beeds, professeure au Département d'études autochtones

La professeure encourage la communauté à créer un comité qui se saisira de la charte offerte par l'Université de Sudbury pour mettre sur pied une université avec des structures éducatives autochtones.

Un établissement qui restera toutefois ouvert aux élèves non autochtones, assure Mme Beeds.

Une institution postsecondaire par et pour les Autochtones est attendue depuis longtemps, selon William Morin.

William Morin regarde la caméra.

William Morin pense que l'éducation autochtone pour les personnes autochtones permettra d'affirmer leur souveraineté.

Photo : Radio-Canada / Capture d'écran

Il estime qu’établir une telle institution participerait à la décolonisation du Canada et permettrait aux Autochtones d'atteindre un pied d'égalité avec le reste de la population.

« La plupart des Canadiens ne savent pas sur quel territoire traditionnel ils se trouvent, ni quelles sont les langues autochtones, ni même quel est le nom de la tribu dans la région où ils se trouvent, c’est un écho de la colonisation. »

— Une citation de  William Morin, chargé de cours au Département d'études autochtones

Page Chartrand imagine déjà cette université prendre place à Sudbury.

Sudbury dans la langue [ojibwée] c’est Niswaakamog : là où les trois chemins se croisent. C’est un lieu de chance, de réunion, c’est une place idéale pour bâtir cette institution non coloniale, s’enthousiasme l’étudiante.

Embûches

Malgré l’envie, la professeure Mary Ann Corbiere est réfrénée par la tâche colossale que représente la construction d’une nouvelle université.

Ce n'est pas comme si nous avions une organisation provinciale qui représente toutes les communautés autochtones de l'Ontario et qui pourrait dire : OK, nous acceptons l'offre de la charte et nous allons commencer à travailler sur une université autochtone, illustre Mary Ann Corbiere.

C’est un idéal, mais ça va être un idéal très difficile à atteindre en pratique, ajoute-t-elle.

Face aux obstacles, Tasha Beeds reste confiante.

« Je pense que nous allons avoir une tonne de demandes, nous avons énormément d’élèves dans notre programme d’Études autochtones. »

— Une citation de  Tasha Beeds, professeure au Département d'études autochtones

Tasha Beeds plaide également pour que les fonds publics destinés à l’éducation autochtone soient davantage attribués à des institutions gouvernées par des Autochtones.

L'Ontario compte neuf institutions postsecondaires autochtones reconnues en vertu de la Loi sur les établissements autochtones. Plusieurs offrent des programmes en partenariat avec des établissements non autochtones.

Depuis 2018, le nombre d'inscriptions dans les institutions autochtones a augmenté de 40 % [...] En 2019-2020, [la province a octroyé] un total de 22,8 millions de dollars à ces établissements, précise par écrit le ministère ontarien des Collèges et Universités.

L’Université Laurentienne ainsi que le gouvernement fédéral n’avaient pas encore répondu aux questions de Radio-Canada au moment d’écrire ces lignes.

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