•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Assister, impuissante, à la fin de vie de sa mère au CHSLD Laflèche

Sofie Réunis dehors devant le palais de justice.

Écoutez l'extrait de l'entrevue que Sofie Réunis nous a accordée après avoir livré son témoignage.

Photo : Radio-Canada / Martin Chabot

La fille d'une résidente du CHSLD Laflèche a témoigné mardi dans le cadre de l'enquête publique portant sur la gestion de l'éclosion de COVID-19 dans cet établissement. Sofie Réunis déplore le fait d'avoir été maintenue dans le noir en plein coeur de la crise qui a emporté sa mère le 6 avril 2020.

Sofie Réunis a commencé son témoignage en expliquant que sa mère a été admise en juin 2019 au CHSLD Laflèche. Avant cela, durant 11 ans, Mme Lermytte a habité avec sa fille. Au moment de la transférer en CHSLD, elle souffrait d’alzheimer et de parkinson, selon sa fille.

[En début de pandémie], j’ai pris la décision qu'un établissement de soins de santé était plus sécuritaire qu’à la maison, a raconté Mme Réunis. Elle a toutefois l'impression de s'être trompée.

Durant son témoignage, qui a duré une heure, la fille de Maria Lermytte a déploré le fait d'avoir été maintenue dans le noir, en pleine crise de la COVID-19.

Voici le fil des événements, tels que racontés par Sofie Réunis lors des audiences.

  • 13 mars : Comme elle en a l'habitude, Sofie Réunis va voir sa mère.
  • 14 mars : Les visites sont interdites dans les CHSLD.
  • 17 mars : Mme Réunis appelle au CHSLD Laflèche et personne ne lui répond.
  • 18 mars : Une personne qui travaille au CHSLD utilise son téléphone personnel pour lui permettre de voir sa mère quelques minutes par Facetime.
  • 19 mars : Elle rappelle à l’unité 4, où habite sa mère, et n’obtient toujours pas de réponse.
  • 20 au 22 mars : Elle se met à appeler 10 fois par jour et laisse des messages dans la boîte vocale au CHSLD Laflèche. Elle avoue avoir monté le ton dans l’espoir de faire bouger les choses. Personne ne la rappelle. Là, je panique parce que je sais qu’il y a une éclosion, parce que je sais qu’à l’intérieur, le feu commence à prendre, dit-elle.
  • 23 mars : Elle appelle, quelqu’un répond et elle réussit à parler à sa mère au téléphone.
  • 1er avril : Le matin, l’employeur de Mme Réunis reçoit un appel disant que Mme Lermytte sera déplacée pour être mise en isolement dû à une légère toux. Il fait le message à Sofie Réunis qui tente de joindre le médecin, en vain. Le médecin la rappelle en après-midi pour lui dire que sa mère est en soins palliatifs et qu’elle est atteinte de la COVID-19. Il dit à Mme Réunis qu’elle peut venir voir sa mère qui est en fin de vie. Elle se rend alors à son chevet. Sa mère est toujours dans la même chambre.
  • 2 avril : Sofie Réunis reparle au médecin pour avoir une autorisation de visite, ce qu’il ne recommande pas et elle décide de ne pas y aller.
  • 3-4 avril : Elle tente d’avoir une autorisation de visite sans y parvenir.
  • 5 avril : Elle réussit à obtenir une autorisation de visite et passe plusieurs heures avec sa mère, qui réagit peu à sa présence. Mais Mme Réunis se rend compte qu'il y a eu des décès, parce que ça ne sent pas bon.
  • 6 avril : Le matin, Sofie Réunis apprend que sa mère est décédée.
La dame assise sur un fauteuil.

Maria Lermytte fait partie des 44 résidents du CHSLD Laflèche qui sont morts de la COVID-19 durant la première vague.

Photo : Gracieuseté de Sofie Réunis

À la fin de son témoignage, qui a duré environ une heure, la coroner et avocate Géhane Kamel a signalé le courage de Sofie Réunis.

Vous êtes la voix de votre maman. Peu importe ce qui ressortira de tout cela, il faut que ce soit quelque chose de positif pour nous amener à protéger la vie humaine. Vous contribuez à cela et je vous en remercie.

Une citation de :Géhane Kamel, coroner
La coroner Géhane Kamel assise devant un ordinateur dans une salle du palais de justice de Shawinigan.

La coroner et avocate Géhane Kamel préside l'enquête publique qui se déroule au palais de justice de Shawinigan. On la voit ici tout juste avant le début des audiences, le 27 avril 2021.

Photo : Radio-Canada / Martin Chabot

Lorsqu'elle voit sa mère, le 1er avril ainsi que le 5 avril, cette dernière réagit très peu et ne bouge presque pas. Mme Réunis remarque que la chambre de sa mère est presque vide. Des déménageurs avaient commencé à déménager les meubles et effets personnels des résidents.

Sofie Réunis s’est demandé si la COVID-19 était réellement la cause de la mort de sa mère. J'ai eu encore un plus gros doute en la voyant, ma mère n'avait aucun symptôme [associé alors à la COVID], aucune fièvre, pas de nez qui coule, pas de toux, mais elle est aveugle, elle ne me voit plus, relate-t-elle. Elle a donc demandé à ce qu’un test COVID-19 soit fait et elle n’a jamais pu avoir le résultat. C’est finalement la coroner Géhane Kamel, un an plus tard, qui lui a donné le résultat du test de COVID-19, qui était positif.

L’impact du manque de personnel sur les résidents et leurs familles

À la suite du témoignage de la cheffe d’unités Kathleen Greffard, la coroner Géhane Kamel a tenté de savoir en quoi le manque de personnel a nui aux résidents.

Elle a déclaré que les soins obligatoires comme faire manger ou laver les résidents étaient donnés, mais elle a admis que certains autres n’ont peut-être pas toujours été donnés, par exemple il n’y avait pas toujours assez de personnel pour faire marcher des usagers.

Est-ce qu’on était submergés? Oui, admet-elle. Est-ce qu’on a perdu le contrôle? Je ne penserais pas.

Plusieurs familles ont été sans nouvelles de leurs proches durant plusieurs jours au plus fort de la crise au CHSLD Laflèche. La coroner Géhane Kamel l’a relancée à ce sujet.

La seule explication [que j’aie] et je comprends que ce n’est pas satisfaisant, je pense que tout le personnel était dédié aux résidents, a-t-elle déclaré. Selon Kathleen Greffard, cette situation a duré environ deux semaines.

Elle juge que la direction et le personnel ont fait le mieux qu’ils pouvaient dans les circonstances et avec le peu de connaissances que l’on avait sur le virus.

Les gens étaient paniqués au début de l’éclosion

Geneviève Campbell, qui était conseillère-cadre dans le secteur de la prévention et contrôle des infections (PCI) au CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec (MCQ) au début de la pandémie, est la première personne à avoir témoigné aux audiences. Elle a répondu aux questions des parties durant tout l'avant-midi mardi.

C’est le 22 mars que Geneviève Campbell a été mise au courant de la possibilité d’un premier cas de COVID-19 parmi les résidents du CHSLD Laflèche. Une dame avait des symptômes apparentés à la COVID-19 et au moins un employé avait des résultats positifs, donc elle affirme que des mesures ont été déployées comme s'il s'agissait d'un cas positif.

Le 23 mars 2020, Geneviève Campbell s’est rendue dans l’unité où se trouvait la résidente symptomatique et a rencontré le personnel.

Les gens étaient un petit peu paniqués, il y avait beaucoup d’incertitude, on ne savait pas énormément de choses sur le virus, à ce moment-là, et ça faisait peur, les gens avaient le scénario catastrophe [en tête] pour leur sécurité et celle des résidents.

Une citation de :Geneviève Campbell, cheffe de service en prévention et contrôle des infections au CIUSSS MCQ
La coroner Géhane Kamel et d'autres personnes dans la salle de cour.

Un nombre limité de gens peuvent se trouver en même temps dans cette salle du palais de Shawinigan, en raison de la pandémie de COVID-19 (27 avril 2021).

Photo : Radio-Canada / Martin Chabot

Comprendre les asymptomatiques, un virage majeur

On avait peu de connaissances sur le rôle des asymptomatiques à ce moment [à la fin mars] : à quel point ils étaient contagieux, combien de temps avant de développer des symptômes il était contagieux? On n’avait pas cette information-là, a raconté cette responsable de la prévention et du contrôle des infections.

À partir du 1er avril, du dépistage massif a été fait parmi les résidents. Geneviève Campbell a alors pu constater que des usagers asymptomatiques avaient contracté le virus et qu’ils étaient potentiellement contagieux, ce qui l’a amenée à proposer au CIUSSS d’obliger le port du masque.

J’ai dépisté des résidents qui étaient tout à fait en bonne santé [...] et que ces gens-là sortent positifs, ça m’a ébranlée un peu dans mes croyances par rapport à la COVID à ce moment-là, mais ceci étant dit, j’étais contente qu’on l’ait fait, car ça a changé la tournure des mesures qu’on a déployées et ça a été décisif.

Une citation de :Geneviève Campbell, cheffe de service en prévention et contrôle des infections au CIUSSS CMQ

À la lumière de ces informations et après avoir vu l’ampleur de la contamination aussi entre les travailleurs, elle a recommandé le port du masque en tout temps pour les employés à partir du 4 avril, pas juste dans certaines circonstances, comme c’était le cas.

Le même jour, le ministère de la Santé et des Services sociaux ainsi que l’Institut national de santé publique (INSPQ) ont d’ailleurs recommandé le port du masque des employés lorsqu’ils donnaient des soins et lorsqu’ils se trouvaient entre eux.

Des conditions propices à la transmission du virus

Geneviève Campbell affirme que la moitié du personnel était réticent à porter le masque au début et qu'il a fallu éduquer les gens sur la façon de le mettre et de le porter. Ça a pris un certain temps à s’implanter correctement, admet Mme Campbell.

Elle explique que, par exemple, de la consommation de nourriture se faisait au poste de garde en avril. Des commerçants de la région bien intentionnés remettaient des cadeaux aux employés, comme des jujubes, mais ils consommaient cela sur leur quart de travail, pendant sa pause avec ses mains, au poste, à moins de deux mètres d’un autre collègue, sans le masque. Une directive est venue préciser cette interdiction de manger ou boire au poste de garde.

Mme Campbell a souligné le fait que les résidents de ce CHSLD situé dans le secteur Grand-Mère partagent des chambres et des toilettes, ce qui est propice à la propagation d'un virus.

Elle a aussi déclaré que le lavage de mains n'était pas une pratique largement implantée au sein des employés avant la pandémie. En 2019, seule la moitié du personnel au CHSLD Laflèche avait une hygiène des mains adéquate, selon la conseillère-cadre.

La conseillère-cadre a précisé que le réseau de la santé tente de faire en sorte que les CHSLD soient de véritables milieux de vie pour les usagers, pour ne pas que les résidents se sentent comme dans un hôpital, ce qui peut devenir un inconvénient.

Le côté moins aidant pour la prévention et contrôle des infections, c’est que lorsqu’on a de la transmission, les [employés] n’ont pas accès facilement aux équipements, aux gants, au gel pour se laver les mains, parce que les pompes murales ne sont pas disposées à des endroits facilitant pour cela, a expliqué Geneviève Campbell.

Des admissions jusqu'au 28 mars au CHSLD Laflèche

La dernière admission de résidents a été faite le 28 mars au CHSLD Laflèche.

La cheffe d’unités au CHSLD Laflèche Geneviève Rancourt a déclaré qu’il y en avait eu plusieurs dans les jours précédents, même si les autorités de la santé savaient depuis le 22 mars qu’il y avait des cas de COVID-19 dans l’établissement.

La coroner a été estomaquée d’apprendre cette information.

La difficulté d’établir une zone chaude pour les résidents positifs

La cheffe de trois unités au CHSLD Laflèche, Kathleen Greffard, a expliqué qu'une zone chaude a d’abord été installée dans une salle d’employés le 27 mars. La personne qui y travaillait ne pouvait pas aller travailler dans une autre unité la journée même, mais pouvait changer de secteur le lendemain; une mesure qui a plus tard été interdite.

Dès le lendemain, la direction se rend compte que cette zone est déjà trop petite. Les cloisons sont alors érigées dans une autre unité pour créer des zones pour accueillir les gens atteints de la COVID-19 et ceux en attente de résultats. Avant même qu’elles ne puissent servir, dès le 30 mars, les gestionnaires réalisent que l’endroit était trop petit.

Finalement, la zone chaude a été installée à l’unité 4 au début avril, où se trouvait Maria Lermytte. Kathleen Greffard, qui s’occupait de cette unité, a d’ailleurs confirmé que l’octogénaire criait souvent depuis son arrivée au CHSLD Laflèche.

La cheffe d’unité a rapporté que des déménageurs avaient été embauchés pour transporter les meubles et effets personnels des résidents qui sont déplacés pour aller dans les différentes zones. Elle soutient qu’ils respectaient les mesures de sécurité en place. Elle-même était sur place pour s’en assurer.

La façade extérieure du CHSLD en été.

À Shawinigan, 44 personnes sont mortes de la COVID-19 au CHSLD Laflèche durant la première vague de la pandémie.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Fortier

Le CHSLD, une expérience pénible pour Sofie Réunis et sa mère

Malgré son entrée au CHSLD Laflèche, Sofie Réunis a continué à aller voir sa mère très fréquemment, car elle voulait s'assurer que sa mère soit bien traitée. Sofie Réunis et ses proches ont eu un choc en voyant les conditions dans lesquelles les résidents vivaient.

Je pensais avoir moins de travail quand ma mère était en CHLSD, mais ça a occupé beaucoup beaucoup beaucoup plus de mon temps.

Une citation de :Sofie Réunis, fille de Maria Lermytte

Dans les premières semaines, Mme Réunis s'y rendait deux fois par jour : sur son heure de lunch du travail pour aller la faire dîner et le soir pour la faire souper et l'aider à se mettre au lit. Sofie Réunis était très proche de sa mère, originaire de la Belgique.

Je vois qu’il y a tellement de lacunes que je sais qu’il faut que je sois là pour prêter assistance pour [l’aider à] manger et boire, explique-t-elle. Elle affirme notamment qu’il arrivait que sa mère ait le visage sale et qu'elle ne soit pas assez hydratée.

Mme Réunis affirme toutefois s’être fait dire de ne pas y aller aussi souvent, car l’état de démence de sa mère s’était aggravé. Elle criait beaucoup. J’ai l’impression qu’ils ont trouvé que j’étais trop présente, raconte-t-elle. Ils m’ont dit : viens peut-être un petit peu moins souvent, comme ça ta mère va s’adapter un peu plus vite”. Elle a tout de même continué à y aller chaque soir après son travail.

La fille de Maria Lermytte soupçonne que l’état de sa mère s’est aggravé, car elle était inconfortable dans la chaise de sa chambre et aussi, parce qu’elle avait l’habitude de faire ses selles à la toilette, mais au CHSLD, elle devait le faire dans sa culotte d’incontinence, ce qui a entraîné des problèmes de constipation.

Sofie Réunis affirme aussi que les employés n’étaient pas toujours au courant de l’écrasement vertébral de sa mère et qu’ils ne la déplaçaient donc pas adéquatement.

Quatre jours d’audiences ont été prévus au palais de justice de Shawinigan pour étudier d'une part les circonstances de la mort de Maria Lermytte, mais aussi pour se pencher dans le détail sur la gestion de la crise par les autorités régionales de la santé.

Quarante-quatre résidents de cet établissement sont décédés de la COVID-19 et près de 80 % des usagers ont contracté le virus durant la première vague.

Avec la collaboration d'Amélie Desmarais et de Sarah Désilets-Rousseau

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !