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Migrer de la ville vers la région, une transition pas toujours facile

Un village se trouve en bordure de la rivière Saguenay.

Le village de Sainte-Rose-du-Nord, dans le Bas-Saguenay

Photo : Radio-Canada / Jonathan Lamothe

La pandémie et le télétravail ont poussé plusieurs urbains vers la campagne. Résultat : des régions, comme le Saguenay-Lac-Saint-Jean, ont un bilan migratoire positif pour la première fois depuis 20 ans. Cette migration apporte du sang neuf dans des régions qui en ont bien besoin, mais le maillage entre les néo-ruraux et la population locale ne se fait pas sans heurts ni sans compromis.

En arrivant dans le village de Sainte-Rose-du-Nord, dans le Bas-Saguenay, deux maisons de style scandinave sautent aux yeux, des demeures que la population locale désigne comme étant celles des Vikings.

Les Vikings, ce sont Nancy Lavoie et Olivier Hudon. Et comme leur nom l'indique, ils ne viennent pas de la Suède ni du Danemark. Lui est natif de Baie-Comeau et elle de Jonquière, à seulement 50 kilomètres de Sainte-Rose-du-Nord. N'empêche, quand ils ont débarqué dans ce village de 400 habitants en 2003, avec l'intention de s'y implanter, ils se sont sentis comme des étrangers.

Je viens de la région, je suis Saguenéenne de souche là, mais je n'ai pas l’impression que ça pèse beaucoup pour les familles pionnières. Le fait que je vienne du Saguenay, ça faisait pas une grande différence, je venais d’ailleurs, se souvient Nancy Lavoie.

Elle et son conjoint de l'époque arrivaient avec un projet bien précis : démarrer une coopérative d'artisans en métiers traditionnels. Ils sont allés présenter leur plan à la municipalité.

On a été vraiment bien accueilli par les instances municipales, assure Nancy Lavoie, mais après on a senti qu’il y avait un écart entre leur discours et leurs pratiques.

Le maire de Sainte-Rose-du-Nord, Laurent Thibeault, était alors président de la Société de développement. Il se rappelle les avoir rencontrés peu après leur arrivée dans le village.

Ils sont venus me voir pour me présenter un projet de construction gigantesque, viking traditionnel, etc. J’ai dit ''Bien là, vous allez être obligés d’aller voir les services d’urbanisme pour voir si c’est conforme''.

Selon lui, Nancy Lavoie et Olivier Hudon lui auraient répondu que les lois et les règlements, ce n'était pas fait pour eux, une version que conteste le couple aujourd'hui séparé. N'empêche, les avis d'infraction se sont par la suite multipliés, que ce soit pour avoir installé une pancarte trop proche de la route ou encore pour avoir endommagé le paysage en amassant des tas d'écorces de bois lors de la construction d'une première maison.

On m'appelle le Castro de Sainte-Rose, reconnaît Laurent Thibeault, qui tient à ce que les règlements de sa municipalité soient respectés.

Un homme barbu se trouve dans un atelier de menuiserie.

Olivier Hudon dans son atelier

Photo : Radio-Canada / Jonathan Lamothe

Pour Olivier Hudon, il revient plutôt aux municipalités de s'adapter aux nouveaux arrivants qui apportent des projets innovants.

C’est sûr qu’au niveau municipal, ça leur donne de la job. Il faut que les responsables retournent dans leurs livres, qu’ils passent du temps à créer de nouvelles lois pour s’adapter. La municipalité, c’est sa fonction d’accueillir son monde et de s’adapter, mais quand ça lui donne plus de travail, parfois, ça ne lui tente pas non plus, croit-il.

En dépit de l'adversité, Nancy Lavoie et Olivier Hudon sont restés et la Coopérative du Fjord est née, de même qu'un petit garçon. Et d'autres jeunes familles ont suivi leurs traces, apportant de l'eau au moulin économique et social du village.

C’est très bien pour la vie du village, parce que veut, veut pas, le village était parti en déclin pas mal, affirme François-Xavier Girard. Copropriétaire de la cantine Les 3G, située juste à côté du quai municipal, ce Roserain de souche est un descendant d’une des sept familles fondatrices de Sainte-Rose-du-Nord. Même s’il admet qu’il n’ y pas beaucoup d’interactions entre la population locale et les nouveaux venus, il voit d’un bon œil leur apport à la communauté.

Il y a des maisons qui ne se vendaient pas. Là, les maisons ont été vendues, la vie recommence dans le village, poursuit-il.

Il donne comme exemple l’école primaire, qui était menacée de fermeture il y a quelques années. Elle a depuis été rénovée et son service de garde déborde.

Un homme portant un chapeau et un noeud papillon en bois est assis devant une cantine.

François-Xavier Girard est le copropriétaire de la cantine 3G.

Photo : Radio-Canada / Jonathan Lamothe

Une cure de jouvence

Parce qu’ils ont des populations vieillissantes, les villages du Québec ont besoin d’attirer du sang neuf et jeune de préférence. Pour ce faire, ils doivent se montrer créatifs et attrayants.

La municipalité de Baie-Saint-Paul, dans la région de Charlevoix, cherche à rajeunir son image, souvent associée à ses galeries d’art.

Depuis une dizaine d’années, grâce à son Festif!, elle attire des milliers de personnes venues de partout au Québec pour prendre part à ce festival de musique fondé par des enfants de la région. Pour le maire de Baie-Saint-Paul, Jean Fortin, cet événement, qui est devenu une référence en la matière, a redoré le blason de cette municipalité de 7000 habitants et vieille de 350 ans.

Ça a donné un élan à Baie-Saint-Paul, un élan du côté de la jeunesse.

Une citation de :Jean Fortin, maire de Baie-Saint-Paul

Un autre exemple de cette cure de jouvence est l’ancien couvent des Petites Franciscaines de Marie. Acquis par la municipalité, cet imposant bâtiment, qui trône en plein cœur de Baie-Saint-Paul, a été transformé en centre de développement socioéconomique et durable. Il s'agissait d'un projet cher aux yeux du maire, qui effectue son dernier mandat après 22 ans à la tête de la municipalité.

Moi, je voulais qu’on en fasse un lieu, une plus-value au développement, explique-t-il. Les sœurs ont été au cœur du développement ici. Comment on peut faire pour continuer ça, pour faire en sorte que ce bâtiment-là soit un lieu d’accueil pour les jeunes, à la fois d’ici, mais d’ailleurs aussi?, s'est demandé Jean Fortin.

Signe de ce changement de vocation, cet ancien couvent, rebaptisé la Maison-Mère, abrite aujourd’hui un espace de travail partagé, La Procure. Sa directrice générale, Gabrielle Leblanc, est une Montréalaise installée dans Charlevoix depuis maintenant 13 ans.

On le voit comme une pépinière de projets innovants, un lieu d’accueil pour les jeunes entrepreneurs qui ont des nouveaux projets à déployer sur le territoire. C’est un endroit où on vient travailler, mais il y a plein d’autres choses qui se passent et qui peuvent favoriser l’attractivité de nouveaux citoyens, explique celle qui a choisi de déménager, avec son conjoint, du quartier de La Petite-Patrie à Montréal jusqu'à Baie-Saint-Paul, par amour du plein-air.

Pour nous, chaque occasion de s’évader dans les montagnes, sur une rivière, était la bienvenue, se rappelle-t-elle. Un moment donné, on s’est projeté comme citoyens des régions du Québec et on a évalué un petit peu où est-ce qu’on s’imaginait prendre racine. Baie-Saint-Paul, ça nous attirait beaucoup. Il n'y avait pas tellement d’autres raisons que celle-là, c’était comme une analyse du cœur qui a fait qu’on est venu ici.

Elle ne regrette pas son choix, tout comme son voisin de bureau, Antoine Suzor-Fortier, originaire de Québec. Cofondateur de la Coop de l’arbre, dont les locaux se trouvent aussi au sein de la Maison-Mère, il a choisi de démarrer son entreprise à Baie-Saint-Paul en 2005.

J’ai découvert en Baie-Saint-Paul une municipalité super ouverte qui était vraiment accueillante envers mon projet et qui m'aidait à le réaliser, assure-t-il.

Selon lui, il est plus facile de se bâtir un réseau et une réputation en région que dans une grande ville parce que c’est petit. Un avantage qui peut cependant vite devenir un inconvénient en cas d'échec, prévient-il.

C’est insidieux, c’est paradoxal, mais tu n'as pas droit à l’erreur. Les réputations se construisent rapidement dans un petit milieu, dans une petite région. L’ascendant que tu peux avoir comme entrepreneur se construit assez rapidement, mais l’échapper un peu, ça vient vite t'affecter, donc, tu as plus d’espace créatif, tu as plus de terrain de jeu, que tu sois un artiste, un entrepreneur en environnement ou en services, peu importe, mais tu as moins de marge, tu as moins de chances, tu n'auras pas une deuxième chance. J’ai vu différents entrepreneurs qui ont raté leurs projets d’affaires. Il a fallu qu’ils laissent passer bien des années avant de revenir avec d’autres projets, explique Antoine Suzor-Fortier.

Retrouver son île

Les petits milieux comportent leurs avantages, mais aussi leurs inconvénients, pour ceux et celles qui souhaitent poursuivre leurs études notamment. Comme il n’y a pas d’université dans Charlevoix, l’exode devient inévitable pour plusieurs jeunes et cette situation ne date pas d’hier.

Aurèle Boudreault a quitté l’Isle-aux-Coudres en 1967, à l'âge de 17 ans. Issu d’une famille de 15 enfants, il est parti poursuivre ses études et il a fait carrière dans le secteur pétrochimique dans la région métropolitaine. Il est revenu s’établir sur sa terre natale à sa retraite en 2011, en rachetant une maison ancestrale ayant appartenu à sa famille.

Mourir ici à l’Isle-aux-Coudres en regardant le fleuve, moi, je pense que c’est plus agréable que de regarder une fenêtre dans un hôpital à Montréal, s’exclame le sympathique septuagénaire.

Un homme est assis devant le fleuve Saint-Laurent.

Aurèle Boudreault est revenu vivre à l'Isle-aux-Coudres, à sa retraite, en 2011.

Photo : Radio-Canada / Jonathan Lamothe

Pour cet insulaire, l'Isle-aux-Coudres, c’est comme une mère. Ça te protège, ça te garde, c’est un milieu fermé. Ça a des avantages, ça a beaucoup de désavantages. Quand tu es jeune, tu as toujours hâte de partir. Quand tu arrives à un certain âge, on dirait que tu as comme un appel qui te ramène à ton milieu, poursuit-il.

En revenant sur les lieux de sa naissance, Aurèle Boudreault a retrouvé ses amis d’enfance, dont plusieurs n’avaient jamais quitté l’Isle-aux-Coudres. Celui qui compare la population de l’Isle-aux-Coudres à une grande famille a vu la sienne s’agrandir quand son fils, Frédéric, qui n’avait jamais vécu à l’Isle-aux-Coudres, est venu se construire une maison, juste à côté de la sienne, avec sa conjointe et leurs trois enfants.

C’est vraiment un coup de tête total!, lance Frédéric Boudreault.

Musicien, tout comme sa conjointe, Geneviève Jodoin, le couple s’est lancé dans la folle aventure de racheter et de rénover une auberge désuète, l’ancien Crapet-Soleil, en 2012.

Quelques mois plus tard, l’Auberge La Fascine prenait vie. Selon Geneviève Jodoin, ce bistro culturel a été vite adopté par la population locale.

Ça a été bien reçu parce que je pense qu’on est arrivé à une période dans la vie insulaire où est-ce qu’il y avait une espèce de creux de vague. Il y avait moins d’activités, il y avait moins de commerces aussi, puis ça a donné un lieu de rassemblement, explique-t-elle.

Une femme pose sur une scène en tenant une guitare.

Geneviève Jodoin est la copropriétaire de l'Auberge La Fascine, à l'Isle-aux-Coudres.

Photo : Radio-Canada / Jonathan Lamothe

Frédéric Boudreault croit que pour parvenir à s’intégrer dans une petite communauté, il est important de ne pas arriver les mains vides.

Il faut que tu arrives avec des projets et une intention de t’implanter. Si tu arrives comme un voleur pour acheter ce paysage-là et que ton but, c’est de t’acheter une maison pas chère, de mettre 500 000 dollars dessus puis de venir passer trois semaines par année, c’est une autre histoire.

Or, la spéculation est un phénomène bien réel dans Charlevoix. Ses paysages à couper le souffle attirent de nombreux villégiateurs. Les prix des terrains et des propriétés grimpent, ce qui crée un déséquilibre économique dans cette région qui est paradoxalement l’une des plus pauvres du Québec en termes de revenu médian par habitant.

Frédéric Boudreault affirme d’ailleurs être passé d’un salaire annuel frôlant les 100 000 $ lorsqu’il vivait à Montréal à environ 25 000 $ depuis qu’il habite à l’Isle-aux-Coudres.

Sauf qu’ici le coût de la vie est moindre, rappelle-t-il. Mais, en même temps, si ma maison est rendue qu’elle vaut trois quarts de million parce qu’il y a dix maisons autour qui ont été vendues à 800 000 $ ou à 900 000 $, ça déséquilibre l’économie locale complètement.

Deux personnes se trouvent sur le balcon d'une maison en bois, admirant le fleuve Saint-Laurent.

La maison de Frédéric Boudreault et de Geneviève Jodoin offre une vue magnifique sur le fleuve Saint-Laurent.

Photo : Radio-Canada / Jonathan Lamothe

Ce phénomène inquiète d’ailleurs Aurèle Boudreault, qui voit sa région natale perdre de son authenticité.

De plus en plus, les propriétés sont achetées par des gens de l’extérieur. L’Isle-aux-Coudres tranquillement se dénature. Les vraies gens de l’Isle-aux-Coudres, il y en a de moins en moins, constate-t-il. La population, qui était reconnue pour son accueil, lentement, ça va se dissoudre et tu vas avoir un accueil des gens de Montréal, conclut-il, tout en précisant que les gens de Montréal sont aussi accueillants, mais de façon différente.

Le documentaire Immigrés de l'intérieur sera diffusé à Doc humanité le 5 juin à 22 h 30. Il est également disponible sur TOU.TV. Un reportage sera présenté à l'émission Désautels d'ICI Première le 6 juin.

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