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Analyse

Poutine, les Russes et le monde : tensions à l’horizon

Le président Vladimir Poutine

Prudent, voire hésitant à l’international, le régime semble pourtant, à l’interne, déterminé à réprimer, comme en témoignent les arrestations lors des manifestations en soutien à son opposant Alexeï Navalny.

Photo : Reuters / EVGENIA NOVOZHENINA

Les relations entre la Russie et les pays occidentaux sont au plus bas. Pendant que le président Vladimir Poutine rêve de rétablir une partie de l’ancien empire soviétique, Washington et Moscou échangent des invectives tandis que les Européens hésitent à affronter la Russie.

Joe Biden traite son homologue russe d’assassin, tandis que Vladimir Poutine, roulant des mécaniques, défie les Occidentaux de franchir ses lignes rouges.

L’Ukraine, pays voisin dont la Russie n’a jamais reconnu la légitimité historique, a vu son territoire amputé en 2014 par des milices prorusses soutenues par Moscou. Épisode suivi, en ce printemps 2021, par de nouvelles menaces militaires à sa frontière.

Pendant ce temps, en janvier puis de nouveau en avril, des manifestants défilent à Moscou et dans des dizaines de villes russes, pour dénoncer la répression contre un homme et son organisation : Alexeï Navalny et la Fondation anticorruption.

Dans la dernière décennie, cette organisation a représenté ce qui ressemble le plus à un véritable mouvement social indépendant en Russie.

Une affiche sur laquelle il est écrit le mot-clic «Free Navalny»

Depuis janvier, des manifestants défilent sporadiquement pour dénoncer la répression contre Alexeï Navalny et son organisation.

Photo : AP / Oded Balilty

Pendant que des dizaines de milliers de citoyens, souvent jeunes et tournés vers l’Ouest, défilent en scandant Navalny ! et Démocratie ! des millions de Russes, plus silencieux et moins idéalistes, se demandent simplement si leur niveau de vie de 2013, qui a dégringolé de 30 % au cours des sept années suivantes, pourra revenir un jour.

Tentations expansionnistes et replis frileux

À l’international, les maîtres du Kremlin alternent depuis longtemps entre tentations expansionnistes et replis frileux face à l’encerclement impérialiste.

Entre la Russie d’une part, l’Europe ou les États-Unis d’autre part, la tension est évidente en ce printemps 2021. Y a-t-il pour autant la volonté d’aller jusqu’à l’affrontement? Peu après avoir traité Poutine d’assassin, Joe Biden a proposé l’organisation d’un sommet avec lui.

Quant aux paroles et aux gestes de Poutine de ces derniers jours, ils montrent beaucoup d’ambivalence. Il n’a pas dit par exemple en quoi consistait cette ligne rouge à ne pas franchir. De la même manière, à la frontière de l’Ukraine, on a assisté à un gros roulement de mécaniques, à une démonstration musclée et voyante, mais qui s’est conclue provisoirement par un retrait – au moins partiel – des troupes rassemblées pendant trois semaines.

Du théâtre et de l’intimidation, essentiellement.

À l’interne : répression

Un manifestant tient un drapeau russe devant de nombreux policiers antiémeutes.

Des partisans de l'opposant Alexeï Navalny ont manifesté dans les rues de plusieurs grandes villes russes sous forte présence policière.

Photo : Reuters / EVGENIA NOVOZHENINA

Prudent, voire hésitant à l’international, le régime semble pourtant, à l’interne, déterminé à réprimer : encore 1400 arrestations lors des manifestations du 21 avril.

Appauvrissement des masses et libertés bafouées racontent une vieille histoire en Russie. Une histoire cyclique qui remonte aux tsars et qui a traversé les sept décennies soviétiques.

Face aux Russes, le durcissement actuel du régime est réel. Il a des conséquences concrètes pour cette fraction de la population – importante, surtout à l’ouest du pays et dans les villes – pour qui la liberté d’expression et d’association, la possibilité de renverser un pouvoir impopulaire par les urnes, sont choses précieuses, mais interdites en ce pays.

En Russie, les libertés régressent. Le resserrement de l’Internet dans un sens chinois , ou encore le durcissement des lois sur la libre association – le groupe anticorruption de Navalny désormais désigné comme organisation extrémiste, donc illégale – en sont de bons exemples.

Internet : adopter le modèle chinois

Longtemps négligentes face à l’opposition en ligne, qu’elles ont sous-estimée, contrairement aux autorités chinoises, actives depuis deux décennies pour verrouiller l’Internet, les autorités russes ont bien vu l’usage efficace, par le mouvement populaire anticorruption, des réseaux sociaux et de la diffusion en ligne.

Avec dix ou quinze ans de retard sur la Chine, elles vont tenter de verrouiller de plus en plus Internet, tout en lançant la police contre les manifestations.

Mais au-dessus de tout, le Kremlin table sur une stratégie de l’étouffement progressif et de l’épuisement de l’opposition organisée surtout si elle se voit privée de son leadership.

Ce qui ne veut pas dire que Poutine souhaite le décès de Navalny. Même emprisonné et gravement affaibli, Navalny demeure une patate chaude pour les autorités russes. Cela est vrai, même si les services secrets ont effectivement essayé de le tuer l’an dernier.

C’est qu’en 2021, l’opposant a pris une telle stature que sa disparition brutale pourrait, en Russie même, favoriser un retour de flamme de l’opposition. Un tel dénouement serait non seulement tragique et révoltant, mais dangereux politiquement, car Navalny représente quelque chose en Russie, qui n’est plus négligeable.

Il y aurait également des conséquences au-delà de la Russie parce que l’affaire Navalny, tout comme l’affaire ukrainienne, s'est internationalisée : cela complique les calculs de Poutine.

Des manifestants devant l'ambassade russe de Londres.

Le mouvement de soutien à l'endroit du dissident russe dépasse les frontières de la Russie, de nombreux manifestants se sont rassemblés devant l'ambassade russe à Londres.

Photo : Reuters / HENRY NICHOLLS

Hésitations et divergences européennes

Pour autant, il n’est pas sûr que, si le Kremlin décidait de franchir les lignes rouges de l’Occident – ne pas entrer en Ukraine, ne pas tuer ou laisser mourir Navalny – la réaction serait si forte même si quelqu’un comme le Français Emmanuel Macron a récemment multiplié les avertissements.

Car les Européens ne sont pas tous d’accord sur l’attitude à adopter face à Moscou. Certains continuent de préconiser un dialogue, des arrangements, voire l’amitié avec le Kremlin. Les fournitures de gaz russe, par exemple, sont désirées par de nombreux pays, et non des moindres comme l’Allemagne d’Angela Merkel.

Certains pays d’Europe font encore beaucoup de commerce avec la Russie et, par exemple, ont acheté le vaccin Spoutnik V que même les Allemands aujourd’hui semblent intéressés à utiliser.

Des caisses de vaccins.

Certains pays d’Europe ont acheté le vaccin Spoutnik V contre la COVID-19.

Photo : Reuters / HAZEM AHMED

Reconstituer l’empire ?

Beaucoup de questions non réglées vont le demeurer. L’Ukraine reste dans une sorte de no man’s land stratégique, un conflit gelé, non résolu, tendu, mais statique avec des dérapages toujours possibles.

Peut-être M. Poutine n’a-t-il pas abandonné l’idée de reconstituer au moins une partie de l’ancien empire soviétique. C’est ce que peuvent suggérer ses dernières manœuvres face à l’Ukraine, mais aussi face au Bélarus, qu’il aimerait bien amener à une union étroite avec la Russie.

Il a fait écho, par exemple, à une théorie selon laquelle le président du Bélarus, Alexandre Loukachenko, aurait été la cible, à la mi-avril, d’une tentative de coup d’État, avec des complicités occidentales. Lorsque Poutine évoque ce pays, il assimile systématiquement toute protestation prodémocratie, comme celles de l’été et de l’automne derniers, à des manipulations ou à un complot de l’Occident.

Vladimir Poutine et Alexander Loukachenko échangent une poignée de main.

Les nationalistes ukrainiens et certains opposants biélorusses sont inquiets de voir Loukachenko (à droite) se rapprocher de Poutine (à gauche).

Photo : via reuters / SPUTNIK

Que des gens puissent descendre par eux-mêmes dans les rues pour réclamer la démocratie, ou de vraies élections honnêtes, n’est pas concevable pour Vladimir Poutine.

Les nationalistes ukrainiens et certains opposants biélorusses, inquiets de voir Loukachenko se rapprocher de Poutine, voient sûrement la Russie comme une puissance malveillante et impérialiste, aujourd’hui tentée par une sorte de restauration.

On peut rappeler que Vladimir Poutine lui-même, avec une bonne dose de nostalgie, avait déjà déclaré, en 2005, que la dissolution de l’URSS avait été l’une des plus grandes catastrophes de l’histoire russe.

L’idée de voir l’OTAN à ses portes avec l’Ukrainien Volodymyr Zelensky – qui ces jours-ci implore les Occidentaux de le laisser adhérer à l’OTAN même s’il n’a aucune chance de voir ce vœu réalisé – hante Vladimir Poutine.

Volodymyr Zelensky prenant la parole lors d'un sommet de l'Union européenne.

Le président de l'Ukraine, Volodymyr Zelensky, implore les Occidentaux de le laisser adhérer à l’OTAN.

Photo : Reuters / POOL

Selon lui, toutes ses manœuvres militaires aux portes de l’Ukraine, et politiques avec le Bélarus, ne sont qu’un pur positionnement défensif, totalement légitime, contre l’impérialisme occidental.

Économiquement, le régime Poutine est fragile. Les années du pétrole facile et payant sont révolues. La colère monte face à l’appauvrissement des années 2010, après des années 2000 marquées par une hausse générale du niveau de vie.

Dans le discours de Poutine sur l’état de la nation le 21 avril devant les parlementaires, la presse mondiale a retenu les quelques invectives contre l’Occident, mais l’essentiel du discours portait sur des questions intérieures. Le problème pour ce président, c’est qu’il excelle à jouer ses cartes à l’international, mais n’est pas si intéressé par les questions de gestion interne.

Vladimir Poutine sur scène, devant un parterre de parlementaires.

L'essentiel du discours de Vladimir Poutine devant les parlementaires russes portait sur les affaires intérieures du pays.

Photo : Reuters / EVGENIA NOVOZHENINA

Il préfère nettement penser stratégie face à l’Europe ou au Moyen-Orient : comment rouler les Allemands dans la farine, comment mettre la pression sur les Ukrainiens, comment s’insinuer en Libye : voilà des choses qui passionnent Poutine ! On a vu depuis sept ans son habileté à devenir maître du jeu en Syrie.

Mais des questions comme le prix du beurre, le niveau des pensions de retraite ou la décrépitude horrible des infrastructures russes ne le branchent pas beaucoup.

Une cote personnelle en baisse

Sauf, peut-être, si elles se mettent à affecter sérieusement sa cote personnelle vis-à-vis du peuple.

Et cette cote – tout en restant au-dessus des 50 % d’appuis – est en baisse. Le maître du Kremlin n’est plus dans les 70 ou 80 % de popularité, comme il y a une dizaine d’années, lorsqu’il n’avait pas besoin de tricher pour obtenir vraiment 65 ou 70 % aux élections.

Vladimir Poutine : quelqu’un qui, au sens machiavélien, excelle à l’international, qui aime faire parler de lui, montrer ses muscles, mais qui sait aussi que, pour les Russes ordinaires, les grandes manœuvres géopolitiques, la gloire mondiale de la mère patrie importent moins, désormais, que leur vie quotidienne, et ce qu’ils peuvent ou non mettre dans leurs assiettes.

Et ça commence peut-être à l’inquiéter un petit peu, M. Poutine.

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