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Santé mentale : la force des ados pour soigner leurs maux

La pandémie a exacerbé depuis un an les problèmes psychologiques des jeunes à un point tel que les hôpitaux pédiatriques sont saturés de patients aux troubles graves. Malgré le manque de ressources en santé mentale, beaucoup de jeunes ont ce qu'il faut pour reprendre le contrôle de leur vie, selon des experts.

Deux jeunes femmes s'enlaçant.

Le soutien et la bienveillance sont une clé pour prévenir les problèmes de santé mentale.

Photo : Getty Images / FatCamera

Mathieu Gobeil

Au CHU Sainte-Justine, à Montréal, on compte bon an, mal an environ 130 consultations pour un trouble alimentaire chez les 12-18 ans. En 2020, le nombre est passé à 240. La cadence s’est encore accrue dans les premiers mois de 2021.

Ce sont des adolescents qui ne mangent plus, qui se mettent en restriction et qui sont complètement dépourvus, blocage complet, avec une alimentation difficile à reprendre, même à l'hôpital. On en reçoit trois fois plus actuellement que ce qu’on voit normalement, explique le pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence Olivier Jamoulle.

Le profil des jeunes patients qui ont ces problèmes s’est diversifié dans les derniers mois; on note plus de cas lourds.

La nouveauté, c'est que les jeunes n'ont plus leurs points de repère habituels et quand ils sortent de l'hôpital, ça dégringole vite, parce qu'il n'y a pas les facteurs protecteurs habituels : le retour à l'école n'est pas complet, ils n’ont plus leurs réseaux d'amis, parfois c’est difficile à la maison, et on retourne à la case départ, à l'hôpital. En fait, des jeunes ont de la difficulté à sortir de l'hôpital parce qu’ils s’y trouvent presque mieux qu'à la maison. Ça, on n'avait pas avant, dit-il.

Mes collègues ailleurs au pays et en Europe ont les mêmes problèmes. Les troubles alimentaires, ça plafonne partout.

Une citation de :Dr Olivier Jamoulle, pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence au CHU Sainte-Justine

Les autres problèmes fréquents sont l’anxiété et la dépression, selon les experts consultés. D'ailleurs, près d’un élève sur deux rapporte des symptômes compatibles avec des troubles anxieux ou de dépression majeure, selon une étude de la professeure-chercheuse à la Faculté de médecine de l'Université de Sherbrooke Mélissa Généreux menée fin janvier auprès de jeunes dans les établissements scolaires.

Une femme s'apprête à entrer au CHU Sainte-Justine.

Une des entrées du CHU Sainte-Justine, à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

On sent que la détresse est augmentée d'un cran partout, dit Catherine Serra Poirier, psychologue à l’Hôpital de Montréal pour enfants. On a beaucoup de jeunes dans nos cliniques actuellement qui sont très affectés par la pandémie, qui développent des symptômes d'anxiété et de dépression. [...] Les médecins et les pédiatres nous disent que 50 % des demandes qu’ils ont actuellement sont liées à des problèmes de santé mentale, mentionne-t-elle.

Les jeunes nous arrivent beaucoup plus malades que ce qu'on avait avant, au point de vue de la santé psychologique. Les patients qui souffrent d'anorexie, par exemple, sont beaucoup plus avancés, on a un taux beaucoup plus haut d'hospitalisation que ce qu'on reçoit normalement, poursuit Catherine Serra Poirier.

On a aussi eu, malheureusement, beaucoup plus d'hospitalisations pour des tentatives de suicide, précise celle qui travaille dans l’équipe de traumatologie.

D’ailleurs, les services d’écoute téléphonique en santé mentale et les ressources communautaires en la matière sont très sollicités depuis le printemps 2020.

Une crise sans véritable fin en vue

Ce n’est plus tant la peur du virus ou le chamboulement soudain de la routine qui crée du stress et de l’anxiété, comme c’était le cas au début de la pandémie. Les experts constatent plutôt un épuisement général et un manque de motivation découlant de l’école en intermittence, de cercles sociaux défaits ou d’activités annulées dont la reprise est impossible, le tout avec un horizon de retour à la normale incertain.

Ça fait plus d’un an maintenant. Donc, la menace aiguë s’est prolongée et est devenue chronique, dit la Dre Mélissa Généreux. Il y a quelque chose d'assez profond, c'est venu changer tous nos repères, notre fonctionnement.

Je pense que le rétablissement va être plus complexe, plus long [que pour d’autres crises], d'autant plus que ça a touché tout le monde, personne n'a été épargné.

Une citation de :Dre Mélissa Généreux, professeure-chercheuse à la Faculté de médecine de l'Université de Sherbrooke

Maintenant, ce qu’on constate, c'est de l'épuisement, ce sont des jeunes qui ont de plus en plus de difficulté à se mobiliser pour faire des choses et qui se disent démotivés, qui se sentent seuls, qui se sentent tristes, note Mme Serra Poirier, ce qui représente un défi particulier pour les psychologues et autres intervenants.

Les plus vulnérables

Malgré tout, une bonne proportion de jeunes, comme d’adultes, s’en sortent assez bien, rappellent les experts. Ceux qui souffrent davantage de la crise actuelle sont souvent ceux qui ont moins accès à un réseau social et à un milieu familial soutenants.

Tous les jeunes qui avaient déjà des vulnérabilités à la base, c'est exacerbé au maximum présentement.

Une citation de :Catherine Serra Poirier, psychologue à l’Hôpital de Montréal pour enfants

Les inégalités sociales ont été accentuées. Les gens qui vont avoir été affectés le plus par la pandémie sont ceux qui avaient peut-être moins de facteurs de protection au départ, ou qui se fiaient beaucoup à ceux que la société leur offrait, explique Mélissa Généreux. Par exemple, les familles qui comptaient beaucoup sur les services d'aide alimentaire, les organismes communautaires ou sur le soutien offert à l'école, tous ces filets de sécurité là ont été plus difficiles d'accès depuis un an.

Et quand le seul soutien psychologique que tu peux avoir, il est à distance, par exemple, eh bien, ça ne rejoint pas tout le monde, mentionne-t-elle.

Pour les adolescents, le confinement et les interruptions d’école peuvent amener une perte de motivation chez certains, des difficultés scolaires accentuées, un risque de décrochage plus grand, ou carrément même des choix de vie qui peuvent avoir été modifiés, souligne-t-elle.

Des jeunes dans une école secondaire.

Des adolescents dans un couloir d'une école, en septembre 2020.

Photo : Reuters / Rachel Wisniewski

Et les problèmes ne disparaîtront pas avec la fin du confinement et la reprise des activités, préviennent les spécialistes.

Les études montrent que les questions de santé mentale, émotionnelle, vont rester même après la levée des mesures sanitaires. Dans des expériences d'épidémies antérieures, l'anxiété, par exemple, peut perdurer chez certaines personnes encore plusieurs mois après les épisodes infectieux. Donc, la sortie de pandémie n'égale pas "OK, on règle toutes les affaires côté santé mentale". Non, ça va durer, dit pour sa part le Dr Jamoulle.

L’importance de la prévention et du soutien

Les experts rappellent à quel point le milieu scolaire agit comme un important facteur de protection sur la santé psychologique des jeunes. C'est aussi le cas pour le dépistage des situations problématiques et et le repérage de la détresse, qui sont cruciaux.

Ce n’est pas tout le monde qui arrive le matin à l'école au même niveau en termes de qualité de vie à la maison, d'accompagnement et de soutien. Mais avec un encadrement, un milieu scolaire qui est favorable, on peut donner une chance un peu plus égale à tous les jeunes, rappelle Mme Généreux.

Même si le contexte d’école intermittente est loin d’être optimal, il faut tabler sur les ressources en place, notamment pour la prévention, selon elle.

Par exemple, la façon dont un entraîneur d’équipe parle à ses jeunes sportifs, eh bien, ça peut avoir une influence extrêmement importante pour réduire l'anxiété de performance, pour augmenter la confiance en soi, pour faire prendre conscience au jeune de ses réalisations et du fait qu’il a un contrôle sur sa vie, dit Mélissa Généreux.

Élève pratiquant le volleyball dans un gymnase.

La pratique de sports ou d'activités artistiques, en milieu scolaire ou ailleurs, peut être très bénéfique pour la santé mentale.

Photo : Radio-Canada

Il y en a des adultes à l’école : l'entraîneur, le prof, l'intervenant, etc. À un moment donné, il y a une personne qu'on croise avec qui on a plus d'affinités, et cette personne significative là peut avoir un grand effet dans la vie d'un jeune, poursuit Mme Généreux, qui a beaucoup appris sur les séquelles psychologiques de la tragédie à Lac-Mégantic, ayant été à la tête de la santé publique de l’Estrie à l’époque.

De son côté, le Dr Jamoulle souligne qu’il faut miser sur l’entraide et l’altruisme dont font preuve les adolescents. Entre eux, les adolescents peuvent être très utiles et aidants et se partager "moi, la chose qui m'a aidé, c'est ceci" ou "ce que je trouve pas mal à faire pendant la pandémie, c'est cela", donc d'avoir des opportunités de s'exprimer pour aider leurs pairs.

Il existe même des formations de premiers soins psychologiques que les jeunes peuvent suivre, rappelle Mme Généreux. Tout un groupe d'élèves peut devenir ainsi plus disposé à repérer les signes de début de détresse chez leurs amis, chez les gens qu'ils fréquentent, d'être capable d'apporter un premier soutien.

Manque de ressources en santé mentale

Fin 2020, Québec avait annoncé l’investissement de 25 millions de dollars pour la santé mentale des jeunes et la création d’une brigade d’intervenants psychosociaux dans les écoles. Le gouvernement Legault a aussi promis des dizaines de millions additionnels en santé mentale pour les cinq prochaines années. Malgré cela, les experts consultés soulignent le manque criant de ressources pour accompagner et traiter les jeunes.

C'est pressant. Le réseau est saturé, l'accès à des psychologues est extrêmement limité, même au privé. C'est vraiment une chose sur laquelle il va falloir se pencher, parce que [les besoins ne sont] pas près de partir, dit Olivier Jamoulle.

Consultation chez un psychologue

La psychothérapie demeure inaccessible pour beaucoup de jeunes à cause du manque de ressources.

Photo : getty images/istockphoto / lorenzoantonucci

L'intervention, c'est là où, malheureusement, le bât blesse présentement : on manque vraiment de ressources humaines pour répondre aux besoins. Il va nous manquer le tiers des psychologues dans le réseau public d'ici deux ans. Mais on manque aussi de tout, des psychoéducateurs, des travailleurs sociaux. On n'est pas assez, insiste Mme Serra Poirier, qui souligne que le problème était déjà là avant la COVID-19, mais que la pandémie l’a exacerbé.

Il existe un délai de 6 à 24 mois avant d’obtenir une rencontre avec un psychologue dans le réseau public. Actuellement, on a un psychologue pour 2000 élèves dans le système scolaire. Ça fait en sorte aussi qu'on est beaucoup plus dans de la prévention et dans des interventions de crise que dans des traitements à long terme, poursuit la psychologue.

La prévention et le soutien sont très importants, rappelle Catherine Serra Poirier, mais il faut des psychologues pour traiter les problèmes afin d’éviter de tourner en rond ou encore de surmédicaliser.

Le soutien, ça fait du bien, mais il faut traiter les problèmes à la base, parce que sinon, ils vont revenir.

Une citation de :Catherine Serra Poirier, psychologue à l’Hôpital de Montréal pour enfants

Un trouble alimentaire, c'est un trouble sévère qui a besoin d'un psychologue impliqué dans le dossier. Donc, malheureusement, on manque de ça. Ça fait qu'on se tourne vers d'autres solutions qui ne sont pas nécessairement les meilleures. Par exemple, juste entre septembre et décembre 2020, on a eu une augmentation de 15 % des prescriptions d'antidépresseurs chez les adolescentes. C'est beaucoup.

Conseils et trucs pour les prochaines semaines

Même si la fin de l’année scolaire représente son lot de défis avec les travaux et les préparations d’examens, l’été et le beau temps sont à nos portes et c’est l’occasion d’organiser des activités intéressantes qui nous gardent motivés et nous font nous concentrer sur des choses simples, mais concrètes, rappellent les experts.

C’est important de trouver des activités ou des projets qui nous font du bien et où on peut faire le vide en quelque sorte, rappelle Mélissa Généreux. Que ce soit à travers le sport, l’art, la pratique d’un instrument de musique, l’apprentissage d’une langue. Chacun peut trouver une stratégie qui lui convient. C'est important de prendre conscience de ça et de dire, la prochaine fois que je vais me sentir mal, eh bien, peut-être que d'aller courir ça me fera du bien, par exemple. C’est un truc.

C’est important de planifier également, souligne Catherine Serra Poirier. Par exemple, cette semaine, trois soirs, on se planifie quelque chose qu'on va faire. Pas obligé d'être compliqué, ça peut être une marche avec un ami, une soirée de jeux de sociétés en famille, une sortie au parc. Il y en a qui font des cours de danse ensemble ou de l’entraînement en vidéoconférence. Donc, on essaye de garder nos contacts au niveau social et de s'activer.

On voit un père et un fils qui jouent à un jeu de société à la maison, sur la table à manger. Ils sont souriants et se prennent la main en signe de victoire.

Faire des activités en famille est bénéfique pour le bien-être psychologique des jeunes.

Photo : iStock / Tempura

Se concentrer sur des choses que l’on contrôle est important également. Dans le contexte actuel, ce peut être de focaliser sur les travaux et les examens, mais ça peut être un loisir également ou un petit projet, mentionne M. Jamoulle.

Favoriser le sens d’engagement est également bénéfique. Les adolescents, on peut leur faire confiance et on les sous-utilise, je pense, dans le contexte actuel, dit Olivier Jamoulle.

Il faut les impliquer, leur donner un rôle. Il ne faut pas les mettre de côté.

Une citation de :Dr Olivier Jamoulle, pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence au CHU Sainte-Justine

Par exemple, ils peuvent s’impliquer dans des programmes de tutorat pour aider les autres en difficulté, faire du bénévolat, participer à des choses pour aider des plus démunis dans la pandémie. Ou encore trouver un petit travail. Et les camps de jour, il faut que ça ait lieu, poursuit-il.

Pour les parents, c'est super important d'être à l'écoute et de valider, souligne quant à elle Catherine Serra Poirier. Même si votre jeune, ça fait 25 fois qu'il chiale, il faut l'écouter, il faut faire de la place pour ça. C’est difficile, mais c’est normal. Et tout en laissant aux jeunes leur besoin d’espace.

Les parents, aussi, ils font ce qu'ils peuvent, dit Olivier Jamoulle. Parfois, ils se mettent des défis de télétravail. C'est dur pour eux, parce qu'ils se sentent aussi un peu démunis là-dedans. Il ne faut pas se mettre trop de pression pour un "confinement réussi". On fait ce qu'on peut, et puis si ça ne va pas, on va chercher des ressources.

Il ne faut pas hésiter à demander de l’aide en cas de besoin. Des lignes d’écoute téléphonique existent comme Tel-jeunes (Nouvelle fenêtre) ou Jeunesse, J’écoute (Nouvelle fenêtre). On peut aussi appeler le 811 pour l’Info-Santé ou l’Info-Social. Le service de prévention du suicide est joignable en tout temps au 1-866-APPELLE.

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