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Miser sur les plantes fourragères pourrait être payant

La culture du foin, qui a contribué à façonner le paysage rural du Québec, est de plus en plus délaissée au profit du maïs et du soja. Pourtant, les plantes fourragères sont des alliées précieuses sur le plan environnemental et la demande est en forte croissance.

Image aérienne de grands champs en culture fourragère, le foin coupé est disposé en andain.

Au Québec, la culture du foin est la plus grande en importance pour la superficie, même si la tendance est à la baisse depuis les années 80.

Photo : Radio-Canada

France Beaudoin

Au Québec, la culture des plantes fourragères occupe le premier rang dans les superficies cultivées. Mais les superficies qui lui sont consacrées sont en déclin depuis les années 80 : une diminution d’environ 25 %.

Les fourrages constituent la principale source d’alimentation du bétail. Or, le cheptel laitier et le nombre de producteurs laitiers et de vaches de boucherie ont diminué dans la province. Et les producteurs agricoles se tournent vers des cultures annuelles plus simples et plus lucratives, comme le maïs et le soja.

Une culture durable

Les fourrages, des plantes pérennes, ont pourtant des fonctions écologiques indéniables. L’agronome Huguette Martel, conseillère en plantes fourragères au MAPAQ ne manque pas une occasion de le rappeler, elle qui tente de convaincre les agriculteurs de les intégrer dans leur rotation.

Elles sont généreuses, lance-t-elle avec enthousiasme. Ces plantes-là couvrent le sol 365 jours par année. On limite l’érosion des sols par le fait même. [...] On a un système racinaire qui retient aussi les particules de sol. Encore moins d’érosion des sols.

Vue aérienne d'un tracteur muni d'une faucheuse qui coupe le foin dans un champ bien vert.

Dans les champs de la ferme Valbois en Estrie, la première coupe de foin est réglée au quart de tour.

Photo : Radio-Canada

Les plantes fourragères nécessitent peu d’application de pesticides. Et elles atténuent l’effet des changements climatiques, en fixant le C02 plus efficacement que les cultures annuelles. Non seulement les plantes recouvrent plus longtemps le sol, mais elles emmagasinent une grande partie du carbone dans le système racinaire. L’utilisation des plantes pérennes dans un système de rotation des cultures permet d’obtenir de meilleurs rendements avec les cultures dominantes telles que le maïs et le soja.

Une culture complexe

Malgré tout ce potentiel, les plantes fourragères ont moins la cote. Notamment parce que les agriculteurs doivent apprendre à naviguer à travers les extrêmes climatiques, comme la sécheresse, la chaleur, les fortes pluies ou le manque de couvert de neige. Ces dernières années, la sécheresse a provoqué d’importantes pénuries de foin au Québec.

S’il s’affaire actuellement aux semis avec énergie, en juin 2020, dans ses champs de Saint-Césaire en Montérégie, la première coupe s’annonçait décevante pour le producteur et commerçant de foin Luc Normandin.

À la date où on est, le foin devrait me venir presque aux épaules et j’ai de la misère à l’avoir aux genoux. Ça s’annonce une récolte très moyenne.

Une citation de :Luc Normandin, propriétaire NORFOIN
Paysage en vue aérienne et travaux de ramassage des bottes de foin dans un champ agricole.

Cultiver le foin pour en faire le commerce demande beaucoup de travail, à commencer par l’analyse des sols, et il faut aussi savoir naviguer à travers les extrêmes climatiques.

Photo : Radio-Canada

Au même moment à Coaticook, la productrice Valérie Poulin et son équipe récoltaient un foin de haute qualité, jeune, très feuillu et d’un beau vert. Un foin primeur, récolté très tôt en saison et vendu à des clients américains.

Aux États-Unis, il y a des chevaux là à plusieurs millions de dollars. Les producteurs sont très fiers de leurs animaux. Ça s’en va tout là, Boston, Floride, Miami.

Une citation de :Valérie Poulin, copropriétaire Ferme Valbois

Le foin de commerce

Valérie Poulin et Luc Normandin sont deux anciens producteurs de lait convertis à la culture des plantes fourragères. Ils dirigent des entreprises de commerce de foin prospères. On est un peu comme Astérix et Obélix, se plaît à dire Luc Normandin. Personne ne fait de foin, donc on passe pour fous, mais on est le royaume pour le vendre.

Pour le commerçant de Saint-Césaire, les aléas de la météo représentent en fait une chance. En période de sécheresse, la demande est grande. Le marché de l’exportation est aussi en forte croissance. Pour garnir ses immenses entrepôts et répondre aux besoins de ses clients qui viennent d’aussi loin que les États-Unis, l’Europe et le Moyen-Orient, il compte sur un vaste réseau de producteurs.

Du foin fauché disposé en andains sur le sol d'un champ agricole.

Les plantes fourragères sont des plantes pérennes qui ont d'énormes avantages puisqu'elles améliorent la structure des sols, emmagasinent des éléments fertilisants et limitent l’érosion des sols.

Photo : Radio-Canada

On achète tout ce qu’on peut des producteurs du Québec qui veulent bien nous le vendre. Ensuite on a développé un réseau, du Nouveau-Brunswick à l’Alberta. On a des contacts un peu partout dans toutes les provinces pour acheter du foin aux endroits où ils ont de bonnes conditions pour le produire, explique Luc Normandin.

La clé de la réussite

L’élément clé dans le commerce du foin, c’est un foin sec. Si la récolte est trop humide, le foin risque de surchauffer ou de moisir. Pour les marchés d’exportation, le taux d’humidité doit être de 12 % au moins. Mais il est difficile au Québec de faire sécher le foin au champ.

Luc Normandin à l'intérieur de l'installation électrique qui lui permet de faire fonctionner son séchoir à foin.

Luc Normandin nous explique le fonctionnement du séchoir à foin qu'il a inventé et qui fonctionne avec une fournaise à granules.

Photo : Radio-Canada

C’est ce qui nous a mis au monde quand on a réussi à trouver une façon de sécher le foin. C’est ce qui nous a démarqués, c’est ce qui nous démarque encore.

Une citation de :Luc Normandin, propriétaire NORFOIN

L’homme d’affaires a inventé son propre modèle de séchoir. Une fournaise à granules produit de la chaleur. La chaleur et l’air sont poussés vers le faux plancher d’une remorque de camion et circulent à travers le foin entreposé dans la remorque. En 24 à 36 heures, le foin atteint le taux d’humidité idéal. Et afin d’optimiser le transport à l’étranger et d'augmenter la densité des balles de foin, il s’est doté d’un système de transformation.

Le séchoir à foin est composé de remorques de camions et d'un silo pour les granules de bois.

Dans ce séchoir à foin, la chaleur et l’air sont poussés vers le faux plancher d’une remorque de camion et circulent à travers le foin qui y est entreposé.

Photo : Radio-Canada

Les propriétaires de la ferme Valbois ont investi eux aussi dans un séchoir et un parc de machinerie spécialisée mieux adapté à leurs besoins. Accumulateurs, grappins, plateau de chargement se sont ajoutés aux faucheuse, faneuse et râteau.

Il faut s’adapter, comme les cellulaires qui changent aux années, ben la technologie dans le foin évolue constamment aussi là.

Une citation de :Valérie Poulin, copropriétaire, ferme Valbois
Valérie Poulin est copropriétaire de la ferme Valbois spécialisée en vente de foin.

Selon Valérie Poulin, la demande en plantes fourragères est énorme aux États-Unis ce qui lui permet d'exporter la majorité de sa production de foin.

Photo : Radio-Canada

L’importance de la recherche

Malgré leurs avantages sur le plan environnemental et les occasions de marché, les plantes fourragères sont en quelque sorte l’enfant pauvre de la recherche, comparativement aux plantes annuelles. L’amélioration génétique de ces végétaux est un processus de pollinisation croisée, qui exige de 10 à 20 ans d’efforts.

Annie Classens, chercheuse en génétique des plantes fourragères et à biomasse, fait partie d’un petit groupe de chercheurs canadiens qui développent de nouveaux cultivars (variétés) plus performants et mieux adaptés aux extrêmes climatiques.

À la ferme expérimentale de Saint-Augustin-de-Desmaures, elle développe des graminées mieux adaptées à la sécheresse et aux hautes températures. Elle planche aussi sur l’amélioration génétique de la luzerne.

On essaie d’augmenter la tolérance au froid, la tolérance aussi aux maladies printanières, surtout les maladies racinaires. Avec les changements climatiques qui sont déjà arrivés, ajoute-t-elle, on a des printemps très pluvieux, très humides, donc les maladies racinaires sont de plus en plus présentes.

Annie Classens est chercheuse en génétique des plantes fourragères et à biomasse chez Agriculture et agroalimentaire Canada.

Annie Classens fait partie d’un groupe de chercheurs qui développent de nouveaux cultivars de plantes fourragères, plus performants et mieux adaptés aux extrêmes climatiques.

Photo : Radio-Canada

De nouveaux cultivars devraient bientôt être disponibles. C’est d’autant plus prometteur que les plantes fourragères sont adaptées aux régions nordiques et pourraient, selon elle, être cultivées pour valoriser des terres en friche.

Il y a des régions qui ont des bonnes années, il y en a d’autres qui ont des mauvaises années. Ça va nous permettre d’avoir une banque de fourrages qui va pouvoir pallier ces manques-là dans les différentes régions.

Une citation de :Annie Classens, chercheuse en génétique des plantes fourragères et à biomasse, Agriculture et Agroalimentaire Canada
Vue rapprochée de plantes fourragères graminées.

Le panic érigé est une plante pérenne qui peut atteindre 2 mètres de haut et qui permet un usage diversifié.

Photo : Radio-Canada

De nouvelles variétés apparaissent aussi dans les champs. Parfois là où on ne les attendait pas! À Cookshire-Eaton, en Estrie, l’entreprise Downey Trees spécialisée dans les sapins de Noël s’est lancée dans la culture d’une graminée spectaculaire qui fait près de 2 mètres de haut : le panic érigé. Downey Trees en cultive sur 50 hectares.

C’est une bonne rotation dans nos champs de sapins. Et en regardant le champ, pis la biodiversité que ça crée, on est très content. En plus, on a l’avantage d’avoir moins de mauvaises herbes dans le champ. On utilise moins de produits chimiques.

Une citation de :William Downey, Downey Trees

Le paillis de panic érigé est utilisé comme couvre-sol dans la pépinière de sapins. Moins acide et moins coûteux que le paillis de cèdre traditionnel, il réduit également les besoins en irrigation. L’entreprise vend ses surplus comme litière pour les porcheries, en ration pour les vaches laitières ou comme paillis en production maraîchère.

Balles de foin sec entreposées dans un entrepôt.

Pour garnir ses immenses entrepôts, le commerçant de foin doit compter sur tout un réseau de producteurs de plantes fourragères à travers le pays.

Photo : Radio-Canada

Bref, les vertus des plantes pérennes et fourragères sont largement documentées, la demande est grande et les prix sont intéressants. Il ne reste plus qu’à convaincre les producteurs agricoles, comme le souligne le commerçant de foin Luc Normandin.

Quand je vais à des assemblées, j’ai toujours l’impression d’être un curé dans une église vide à essayer de convaincre les gens de produire du foin. C’est très difficile.

Une citation de :Luc Normandin

Le reportage de France Beaudoin et de Michel Sylvestre est diffusé à l'émission La semaine verte le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30 sur ICI TÉLÉ. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

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