•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

« Il faut sortir de cette condition d’esclave » – Dany Laferrière

Il porte un chandail gris et une montre dorée,

L'écrivain Dany Laferrière nous invite à prendre un pas de recul pour examiner la présence bien enracinée du racisme en Amérique.

Photo : Radio-Canada / Hamza Abouelouafaa

Radio-Canada

Le temps n’est pas à la fête, mais à l’introspection, selon Dany Laferrière. L’écrivain a publié mercredi un Petit traité sur le racisme, rédigé à chaud après la condamnation de Derek Chauvin pour le meurtre de George Floyd.

Il faut qu’on réfléchisse en même temps qu’on fête, a expliqué l’intellectuel en entrevue avec Anne-Marie Dussault à l’émission 24|60.

Dany Laferrière nous invite ainsi à prendre un pas de recul pour examiner la présence bien enracinée du racisme en Amérique.

Le Petit traité sur le racisme est reproduit au bas de cet article.

On fête pour si peu

Le meurtre de George Floyd doit être analysé, selon l’écrivain, avec une profondeur de champ : en le reliant à toutes sortes d’événements [qui constituent] un long fil rouge et sanglant.

Dany Laferrière évoque ainsi l’histoire esclavagiste de l’Amérique, mais blâme également la présidence de Trump, qu’il n’hésite pas à qualifier de raciste. Je ne suis pas prêt à oublier les quatre dernières années. [...] Ces gens-là sont encore là.

Loin d'être une source de réjouissance, le verdict de culpabilité du policier lui apparaît comme une évidence et montre le chemin qu’il reste à parcourir pour combattre le racisme.

« C’est comme si le fait d’arrêter un policier blanc est devenu quelque chose de capital dans une nation aussi puissante. Ça montre [...] la puissance du racisme, qu’un simple policier devienne un personnage intouchable. On dirait qu’il descend de l’Olympe. Le faire mettre en prison pour un crime commis à la face de la planète entière devient une marque historique... »

— Une citation de  Dany Laferrière

Un appel à lutter collectivement

Il est encore trop tôt selon l'homme de lettres pour déterminer si le procès hautement médiatisé du policier constitue un vent de changement dans les luttes contre les oppressions racistes. Il rappelle que les meurtres de personnes africaines-américaines aux États-Unis pendant des siècles n’ont pas suffi à changer les mentalités.

« Nous n’aurions jamais pensé qu’après les lynchages des Noirs dans le sud des États-Unis, [...] ce serait le fait qu’une femme [Rosa Parks] refuse de se lever devant un Blanc dans un autobus qui allait changer l’Histoire. »

— Une citation de  Dany Laferrière

En plus de la réflexion, l’écrivain appelle à l’action à travers une lutte commune des personnes partageant une condition d’esclave. Il faut que ces gens-là se mettent ensemble pour sortir de là. C’est ça qui est important. Ce ne sont pas les éléments anecdotiques, même d’importance historique : c’est plutôt de sortir de cette condition d’esclave.

Petit traité de racisme

1

Ce n’est pas le mot qu’il faut traquer

car il y a des gens qui savent

comment faire pour dire le contraire

de ce qu’ils pensent.

2

Il faut descendre plus bas.

Là où l’identité se forme.

Là où on banalise la vie de l’autre.

Là où on lui fait comprendre que ce qu’on dit de lui

est une blague amusante

et ce qu’il dit du colon est une insupportable insulte.

3

On veut croire ou faire croire

que c’est une vérité profonde

que cette supériorité d’un individu

sur un autre

d’un Blanc sur un Noir.

On crée une tension

jusqu’à imposer

ce sentiment d'infériorité

chez le Noir.

4

Sartre dit que tout homme

qui ne ressent pas un malaise

en présence d’un policier

est un délateur.

Ce malaise est constant chez

le Noir en Amérique.

5

Le racisme ordinaire est un fait exceptionnel

qui change l’autre, le Noir,

en un monstre

sur qui il faut tirer le premier

ou un cancrelat

qu’il faut écraser de son mépris.

6

On discute abondamment du racisme

dans les salons, dans les cafés,

dans les cocktails avec un verre de vin blanc

alors qu’on fait semblant de ne pas voir

le raciste à trois pas de nous.

7

On me dit que n’importe qui peut être raciste

sûrement

mais on n’a pas toujours

les moyens pour passer

de la théorie à la pratique

et la protection nécessaire pour s’en sortir

sans une éraflure.

8

Le raciste n’est pas uniquement un policier blanc

qui tire sans sommation sur un jeune Noir

c’est aussi un honnête citoyen

qui fait comprendre à ce jeune Noir

qu’il n’est rien avant même de savoir

ce qu’il sait faire.

9

Le raciste c’est celui qui dit à n’importe quel Noir

en Amérique du Nord

qu’il soit médecin, ministre ou ouvrier :

« T’es rien, c’est moi qui t’ai fait, et je peux te retourner

d’où tu viens, en claquant les doigts. »

Alors que ce grossier personnage ne lui arrive pas

à la cheville moralement ni même socialement.

10

Quand une femme dit NON

vous devez arrêter

quand un NOIR dit

J’étouffe

Vous devez arrêter aussi.

11

Le racisme fleurit dans une ambiance particulière.

Le comportement d’un chef comme Trump

lui permet une éclosion rapide.

Cette suggestivité aussi qui déborde de partout

jusqu’à effacer toute distance entre les gens.

On vous arrose d’insultes.

Puis on vous piétine.

Pour enfin se plaindre de ne pouvoir faire plus.

12

Je me méfie de cette Amérique qui proclame

que c’est un jour historique parce qu’un policier

qui a étouffé un Noir pendant près de dix minutes

est condamné pour meurtre involontaire car je

ne vois pas où c’est involontaire.

Lui a-t-on fait un cours sur l’anatomie et la biologie

avant de l’envoyer dans la rue

afin qu’il sache que l’oxygène est nécessaire à la vie?

Il est vrai que si on ignore cela ça devient involontaire.

13

Deux poids, deux mesures.

Ces quatre mots résument souvent

la vie ici.

Un jeune Noir qui tire sur un policier blanc

même dans le noir, même en panique,

sera condamné, lui, pour meurtre au premier degré.

Les prisons américaines regorgent de jeunes assassins

aux grands yeux effarés

devant un destin qui se referme.

14

L’Amérique a fait ouf hier soir.

Je me demande combien ce geste d’humanité

va coûter aux Noirs?

Et combien de temps cela prendra pour trouver

un policier assez bête pour le faire devant la télé

pendant dix minutes?

La mort exposée ainsi est pornographique.

15

On a tous été nourris aux fables

durant cette lumineuse enfance

et comme dans les fables tout finit bien

rêvons d’une introspection pour faire

sortir la Bête du plus profond de soi.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !