•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Dénonçant de « monstrueux » délais d’immigration, des travailleurs quittent le Québec

Les travailleurs étrangers vivant au Québec doivent patienter au moins trois ans avant d’obtenir une résidence permanente, contre environ six mois dans les autres provinces.

Un homme avec sa femme aux chutes Niagara

Développeur de logiciels, Stefan Milivojevic a quitté le Québec pour l’Ontario. Comme lui, de nombreux travailleurs étrangers envisagent de rejoindre Toronto ou une autre grande ville canadienne pour bénéficier des délais réduits d’immigration.

Photo : Courtoisie

Un déménagement de quelques centaines de kilomètres et la sérénité est de retour. « Mon fils me dit que je suis maintenant plus décontracté qu’à Montréal », dit Stefan Milivojevic.

L’été passé, ce Serbe de 34 ans a quitté le Québec pour Burlington, en Ontario. La raison? Les délais d’immigration au Québec.

Développeur de logiciels, Stefan avait rejoint Montréal en 2019, avec sa conjointe et leurs deux jeunes enfants, malgré plusieurs offres d’emploi très bien rémunérées en France, au Danemark ou encore en Allemagne.

On s’était dit que le Canada et le Québec, c’était un mix parfait, avec une société multiculturelle et le fait que les enfants puissent parler français, raconte-t-il.

Lors de sa venue, son idée était claire : obtenir la résidence permanente, qui lui permet de travailler et vivre n’importe où au Canada sans avoir besoin de renouveler son permis de travail.

Montréal semblait l’endroit idéal. On s’est enracinés, on aimait notre quartier, Rosemont. On s’y voyait à long terme et on avait des emplois très bien payés, souligne-t-il.

Mais la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) par le gouvernement Legault, qui en a durci les critères d'accès, a, entre autres, chamboulé son parcours. Sans compter, par la suite, les nombreux mois d'attente nécessaires pour finaliser le processus d'immigration.

Avec toutes ces rumeurs sur les changements des programmes et les délais qui s’allongeaient, on s’est demandé si ça valait la peine de se mettre dans une telle situation d’insécurité avec les enfants.

Une citation de :Stefan Milivojevic, développeur de logiciels

Parlant couramment français, anglais et serbe, Stefan Milivojevic ne regrette pas son choix. Mais, lance-t-il, tu te sens blessé.

Mon métier, au Québec, est recherché. Je ne serais jamais parti sans ces délais monstrueux. On était bien, mais il y avait une limite. Ces délais rendent la vie difficile [aux travailleurs]. C’était dur de tout recommencer ailleurs, je me suis même mis à pleurer. Mais on est finalement très heureux. Et notre processus de résidence permanente sera réglé avant l’été.

Un processus de trois ans au Québec

En vertu d’un accord entre Québec et Ottawa, un travailleur ou un étudiant étranger qui souhaite s’installer au Québec doit d’abord être sélectionné par le gouvernement du Québec. Plusieurs programmes existent à cet effet, comme le PEQ. Ils permettent de délivrer, en six mois normalement, un certificat de sélection du Québec (CSQ). Mais cet engagement, selon le Protecteur du citoyen, n’est pas toujours respecté.

Par la suite, le dossier d'immigration est géré par le gouvernement fédéral, qui réalise les vérifications médicales et de sécurité pour délivrer la résidence permanente. Une fois leur CSQ en main, les candidats à l’immigration économique doivent patienter environ 27 mois pour obtenir leur résidence permanente et être admis au Québec, selon les données actuelles du gouvernement fédéral.

Ottawa respecte les cibles d’immigration fixées par le gouvernement Legault et délivre ce précieux sésame en fonction de ces seuils.

Dans les autres provinces, un autre système existe, intitulé Entrée express, qui permet, selon différents critères, d’immigrer de manière permanente dans un délai de six mois.

Les nerfs à vif

À l’instar de ce spécialiste dans les technologies de l’information, des dizaines d’autres travailleurs étrangers, dans des secteurs particulièrement recherchés au Québec, ont confié à Radio-Canada leur volonté de quitter la province. Contre leur volonté initiale. Ils œuvrent dans le domaine informatique, des jeux vidéo, de la santé ou de la restauration.

Tous évoquent les mêmes contraintes, incertitudes et angoisses face à ces interminables délais pour obtenir leur résidence permanente. Sans ce document, ils s'exposent à des difficultés pour avoir accès à l’assurance maladie ou encore à un prêt bancaire, et doivent composer avec la difficulté de renouveler un permis de travail, notamment durant cette crise sanitaire.

J’ai les nerfs à vif, soutient par exemple Marine Fromentin, serveuse à Québec.

Depuis bientôt trois ans, cette Française patiente avec son conjoint. Et songe à une nouvelle vie, dans l’Ouest canadien.

J’essaye d’être positive, mais il y a tant d’incertitude et tellement de stress. On se dit qu’on pourrait faire notre résidence dans l’Ouest, on l’envisage.

Une citation de :Marine Fromentin, serveuse
Une serveuse avec un masque

Marine Fromentin travaille comme serveuse à Québec depuis plusieurs années.

Photo : Courtoisie

Arrivé de Turquie en 2016, Ozan Yigit s’interroge lui aussi. Chercheur en optique et photonique, ce doctorant de l’Université Laval, qui développe des systèmes laser, prévoit de partir pour l’Ontario.

J’ai reçu plusieurs offres d’emploi au Canada, en Europe et en Turquie, détaille-t-il. Dans un premier temps, il les a balayées, parce que, dit-il, j’aime le Québec et qu'il y a une pénurie de main-d’œuvre dans mon domaine. Mais, à moins d’une amélioration des procédures et des délais d’immigration, il partira à la fin de l’année.

Plusieurs de mes amis travaillant dans le même domaine viennent de quitter le Québec à cause des problèmes d’immigration, en trouvant facilement un emploi en Ontario.

Une citation de :Ozan Yigit, chercheur

Les entreprises qui me contactent me disent avoir tout prévu concernant les démarches d’immigration. C’est un bon argument de vente, mentionne Alexandre Jubert, un Français, qui travaille actuellement comme programmeur 3D.

C’est déchirant, j’aime le Québec, j’aime vivre au Québec, mais chaque démarche est une bataille. C’est comme s’arracher des dents.

Une citation de :Alexandre Jubert, programme 3D

D’autres bouclent déjà leurs valises. Comme El Ghali Chouf. Ce Marocain dans la vingtaine, diplômé dans le domaine du secrétariat médical, va rejoindre Ottawa cet été.

Ici, tu peux te réveiller et toutes les règles [d’immigration] peuvent changer. J’aime le Québec, mais en Ontario, ça va être plus rapide.

Une citation de :El Ghali Chouf, secrétaire médical
Un jeune homme devant le vieux port de Montréal

El Ghali Chouf va vivre en Ontario pour obtenir plus rapidement sa résidence permanente.

Photo : Courtoisie

Spécialiste dans la prévention des infections et des éclosions, Pascal Manua-Simon, employé par la Direction de la santé publique montréalaise, a une réflexion similaire.

Le Polynésien de 24 ans, qui a quitté Tahiti pour Montréal en 2014, se dit dans le flou. Des opportunités d’emploi, il y en a partout. Si j’en trouve une, en français, au Nouveau-Brunswick par exemple, je vais la considérer sérieusement.

Le rêve de l’Amérique en français était ma principale motivation. Mais toutes ces sagas et le manque de transparence, c’est décourageant.

Une citation de :Pascal Manua-Simon, employé du milieu de la santé

Clairement, il y a une vague de gens qui pensent à partir. Une amie a annulé sa demande au Québec et est allée vivre à Ottawa, raconte Julie Maurel, infirmière au CHUM, qui avoue être déprimée par la situation actuelle.

Je sais bien qu’en tant qu’immigrant, on ne doit pas avoir un tapis rouge qui se déroule, mais il y a une manière de faire qui dérange, confie cette Française de 34 ans.

On se sent comme des moins que rien. On est face à un mur.

Une citation de :Julie Maurel, infirmière

Luciana Coura Vivia a quant à elle fait un choix déchirant. Établie à Saint-Bruno-de-Montarville, cette Brésilienne de 40 ans attend des nouvelles de sa résidence permanente depuis bientôt trois ans.

Après trois renouvellements de permis de travail, plusieurs problèmes d’accès à la RAMQ liés à ces procédures et cette lourde charge émotionnelle qu'elle doit supporter, elle et son conjoint ont décidé de ne pas mettre en jeu l’avenir des enfants.

Son mari a accepté un poste au Brésil, dans le secteur de l’informatique, et cette conseillère en communication vit désormais seule avec ses deux adolescents.

C’est terrible, autant pour lui que pour moi. Mais on est pieds et mains liés. On a du mal à visualiser notre futur et on ne peut pas attendre toute notre vie que le gouvernement prenne une décision, lâche-t-elle.

C’est ironique, car dans mon métier, je réalise un projet pour attirer du monde au Québec, alors que moi-même, j’ai des problèmes d’immigration.

Une citation de :Luciana Coura Vivia, conseillère en communication
Un couple avec deux enfants, sous la neige

« J’adore le Canada et le Québec. On ne se poserait pas de questions s’il n’y avait pas ces délais », explique Luciana Coura Vivia.

Photo : Courtoisie

Québec accuse Ottawa

La semaine passée, le gouvernement de Justin Trudeau a lancé une nouvelle voie, plus rapide, pour des dizaines de milliers de travailleurs étrangers qui ne vivent pas au Québec.

L’équipe de François Legault a refusé de participer à ce programme, a laissé entendre le ministre fédéral Marco Mendicino, en indiquant que sa porte reste ouverte.

Du côté de Québec, qui a déjà promis de revoir à la hausse ses seuils d’immigration, on soutient qu’Ottawa manque d’efficacité et ne répond pas, pleinement, aux demandes de la province.

Dès les premiers mois suivant la fermeture prolongée des frontières, nous avons demandé à Ottawa de prioriser le traitement des dossiers des personnes déjà sur place, clame-t-on au sein du cabinet de la ministre Nadine Girault.

Le gouvernement fédéral doit prendre ses responsabilités et traiter les dossiers [des personnes vivant au Québec].

Une citation de :Flore Bouchon, porte-parole de la ministre Nadine Girault

Sans donner plus de détails, Ottawa réplique en affirmant prioriser le traitement de professions spécifiques et avoir constaté une augmentation d’environ 56 % des admissions des travailleurs qualifiés du Québec, en comparaison à la même période l’an dernier.

Au cours des dernières semaines, 62 nouveaux employés ont été embauchés dans les bureaux de Sydney, en Nouvelle-Écosse, pour traiter les dossiers des candidats québécois, souligne Alex Cohen, porte-parole du ministre fédéral de l'Immigration, Marco Mendicino.

Nous avons aussi mis en place plusieurs mesures novatrices afin de traiter le plus rapidement possible les demandes en cours, passer du papier au numérique et réduire les délais causés par la COVID-19.

Une citation de :Alex Cohen, porte-parole du ministre Marco Mendicino

Ces bisbilles entre les deux gouvernements agacent cependant les travailleurs vivant au Québec.

Il faut qu’ils arrêtent de se renvoyer la balle, déplore Marine Fromentin. On est des vies, pas des numéros.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !