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Les stocks de morue seraient toujours fragiles, même 30 ans après le moratoire

Des scientifiques croient qu’une approche différente s’impose.

Un grand bac en plastique rempli de poissons morts conservés dans de la glace.

Des morues pêchées en eaux britanniques et vendues à Thyboron, au Danemark, le 18 mars 2019.

Photo : Reuters / Andrew Kelly

La Presse canadienne

La plus récente étude sur les stocks de morue de l'Atlantique, dont la décroissance a torpillé une partie de l'économie de Terre-Neuve-et-Labrador, suscite de l'inquiétude parmi les scientifiques.

Les experts craignent que cette espèce de poisson, très prisée des consommateurs et de l'industrie alimentaire, ne puisse jamais se régénérer à ses niveaux d'origine sans un changement draconien au sein même du ministère fédéral des Pêches et Océans.

Le plus récent rapport du gouvernement fédéral souligne que les stocks de morue de l'Atlantique continuent de dégringoler au point d'atteindre une phase critique qui menacerait même la survie de cette espèce de poisson.

Le document indique que les stocks de morue stagnent depuis 2017.

L'an prochain marquera les 30 ans du moratoire décrété pour protéger cette espèce de poisson, a souligné Robert Rangeley, biologiste des milieux marins et directeur des sciences d'Oceana Canada, un organisme sans but lucratif qui vise la protection des océans.

C'est le temps d'avoir une approche différente pour le rétablissement des stocks de poissons épuisés, a-t-il affirmé.

Robert Rangeley avec des verres fumées.

Robert Rangeley, biologiste des milieux marins et directeur des sciences d'Oceana Canada.

Photo : CBC / Megan Thomas

La morue de l'Atlantique située dans les eaux côtières au nord-est de Terre-Neuve-et-Labrador se trouve en zone critique depuis le début des années 1990. En 1992, Ottawa imposait un moratoire sur la pêche de cette espèce de poisson, éliminant du coup un emploi traditionnel pour 30 000 personnes.

Il existe maintenant de petits groupes de pêche commerciale de la morue, ayant des quotas à respecter. Leurs prises ne représentent qu'une fraction des centaines de milliers de tonnes de morue pêchées à la fin des années 1980.

Un débat social, émotif et culturel

Le rapport de Pêches et Océans Canada, publié ce mois-ci, recommande des prises totalisant 12 999 tonnes durant la prochaine saison estivale. Il s'agit d'une augmentation de la limite permise par rapport aux 12 350 tonnes autorisée au cours des deux dernières années et de la limite de 9500 tonnes de captures de morue imposée en 2018.

L'organisme Oceana Canada estime qu'Ottawa est trop laxiste envers le secteur des pêches et réclame un quota à 9500 tonnes de morue durant la prochaine saison.

Un niveau plus soutenable serait 5000 tonnes afin de permettre à cette espèce de poisson de se régénérer d'une façon plus significative, soutient le groupe qui se consacre à la santé des océans canadiens.

Demander de réduire les quotas de morue est un sujet sensible à Terre-Neuve-et-Labrador, reconnaît M. Rangeley qui parle d'un débat social, émotif et culturel.

Mais nous avons besoin de suivre les meilleures pratiques et de nous appuyer sur la science pour quelques années encore afin de donner une chance à cette espèce de se régénérer , a affirmé le biologiste marin.

Le président du syndicat Food Fish and Allied Workers (FFAW), Keith Sullivan, n'en convient pas.

Keith Sullivan.

Keith Sullivan, président du syndicat FFAW-Unifor (archives).

Photo : Radio-Canada / Patrick Butler

Selon lui, le seuil pour la zone critique est trop élevé et le stock est en bien meilleur état que les données ne le laissent entendre.

Dans la plupart des régions, les pêcheurs voient plus de morues maintenant qu'ils n'en ont jamais vu de toute leur vie, souligne M. Sullivan.

Il ajoute que le plan de reconstitution de la population des morues maintient les quotas à un niveau extrêmement bas.

Nous voulons reconstruire nos communautés en même temps que nous reconstituions le stock, dit-il.

Des pêcheurs amassent des morues pêchées dans leur bateau.

Pêche à la morue au large de Terre-Neuve (archives).

Photo : Radio-Canada / Gilbert Bégin

Jeffrey Hutchings, un biologiste de l'Université Dalhousie, en Nouvelle-Écosse, comprend bien les doléances des pêcheurs. Mais il faut aussi se poser la question: voulons-nous reconstruire, ou voulons-nous juste une petite pêche dérisoire?

Selon lui, le ministère doit choisir ses priorités. Son actuelle incarnation remonte à la fin des années 1970, avant que s'effondrent les populations de morues.

Le ministère était vraiment un ministère économique, dit le professeur Hutchings. Sa mission n'était pas la conservation ou la réflexion à long terme.

L'environnement des océans a changé depuis ce temps; il est peut-être le temps pour le ministère de modifier sa façon de voir les choses, ajoute le biologiste.

Le ministère a refusé une demande d'entrevue.

Dans une déclaration envoyée par courriel, la porte-parole Carole Saindon dit que les décisions de gestion et de conservation sont influencées par un certain nombre de facteurs, y compris des considérations scientifiques et socio-économiques qui prennent en compte le bien-être des collectivités côtières et autochtones.

Mme Saindon soutient que le gouvernement fédéral a fait d'énormes progrès dans la protection des océans au cours des dernières années. En 2015, moins de 1 % de nos océans étaient protégés, contre près de 14 % aujourd'hui, dit-elle.

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