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Super Straight, un mouvement jugé discriminatoire qui inquiète la communauté LGBTQ+

Un homme tenant entre ses mains un cellulaire allumé.

Les réseaux sociaux TikTok et Reddit ont banni les contenus liés au mouvement Super Straight.

Photo : iStock / bombuscreative

Carolle-Anne Tremblay-Levasseur

Des personnes hétérosexuelles se revendiquent comme super hétéros (super straight) sur les réseaux sociaux. Elles se défendent d’être seulement attirées par des personnes du sexe opposé nées dans leur corps, et donc jamais par des personnes trans. Après des années de combat, les activistes LGBTQ+ s’inquiètent de voir ce mouvement gagner en popularité alors qu’il s’y déguise une transphobie assumée de la part de ses adeptes.

J’ai créé une nouvelle sexualité. C’est ainsi que commence la vidéo de Kyle Royce diffusée sur TikTok le 21 février dernier. Le Canadien de la Colombie-Britannique âgé de 20 ans devient alors le créateur du mouvement Super Straight. Il amasse 2 millions de J’aime sur cette seule publication avant qu’elle soit retirée par le réseau social. 

Dans cette vidéo, Kyle Royce déclare : Les hommes hétérosexuels se font dire qu’ils sont transphobes parce qu’ils ne fréquentent pas de femmes trans. Alors maintenant, je suis super hétéro. Je fréquente seulement des personnes du sexe opposé, des femmes, nées femmes. Vous ne pouvez pas dire que je suis transphobe, puisque c’est ma sexualité. (traduction libre) 

De son propre aveu, il considère que les femmes trans ne sont pas de vraies femmes. C’est d’ailleurs le cœur de l’idéologie de Super Straight. L’idée fondatrice du mouvement préoccupe les activistes LGBTQ+, qui y voient un affront à la communauté trans et un frein à la pleine acceptation des identités de ces personnes. 

TikTok a banni Kyle Royce, le mot-clic #SuperStraight et la vidéo originale de la plateforme au début du mois de mars. Dans un communiqué envoyé au média britannique LGBTQ+ Pink News, le réseau social soutient qu’il ne tolère pas les discours haineux et les idéologies haineuses

Intitulée Qui est super hétéro? , la publication se répand tout de même comme une traînée de poudre. Sa popularité se fait sentir sur les autres réseaux sociaux comme Twitter, Instagram, Facebook, Reddit et 4chan. Ce dernier est un forum de discussions connu pour les contenus d'extrême droite qui y sont partagés.

Entre préférences sexuelles et discrimination

Tout le monde a ses désirs, et personne ne désire tout le monde , explique Michel Dorais, sociologue de la sexualité et professeur à l'École de travail social et de criminologie de l'Université Laval. 

Selon lui, les arguments avancés par les adeptes du mouvement Super Straight ne tiennent pas la route. Bien que les préférences existent, la discrimination et les comportements malveillants ne sont jamais tolérables, ni justifiables par son orientation sexuelle. 

Michel Dorais constate les failles dans l’argumentaire du mouvement : Par exemple, si on prend un homme qui se dit super hétéro et qui est attiré par une femme. Il apprend plus tard que cette personne n’est pas née exactement avec ce même corps-là. Là, on ne demande pas à l’homme de changer ses goûts. C’est déjà établi que ces goûts sexuels sont respectés, il est attiré par elle. Il a déjà dit oui. Mais une fois qu’elle dévoile être une femme trans, il la rejette à cause de ça. Là, on parle de discrimination.  

Tout le monde a le droit à ses désirs. Mais une fois qu’on est attiré et qu’on admet qu’on est attiré, si on ajoute un facteur de discrimination… c’est, par définition, de la discrimination.

Une citation de :Michel Dorais

À son avis, l’identité sexuelle que revendiquent les super hétéros est discriminatoire, puisqu’elle se base seulement sur l’exclusion d’un groupe déterminé de personnes.  

Tu peux être fier de toi, mais faire de l’exclusion de ce qui n’est pas toi et que tu n'aimes pas une source d’identité, ça peut être une forme de transphobie. – Michel Dorais. 

Patrick Desmarais est président de la Fondation Émergence, un organisme à but non lucratif qui lutte contre l’homophobie et la transphobie. Ce dernier abonde dans le même sens. Il voit le mouvement comme une vague qui pourrait devenir incontrôlable et légitimer certaines personnes à tenir des propos discriminatoires. 

Ce qui me choque, c’est le besoin de se proclamer super straight. On peut être attiré par qui on veut, mais on n’est pas obligé de dire qu’on n’aime pas certaines personnes. Il y a une transphobie qui sort de ça.

Une citation de :Patrick Desmarais

M. Desmarais soutient que ces affirmations peuvent donner des munitions à certains pour narguer les personnes trans qui éprouvent déjà plus de difficultés à rencontrer des partenaires et former un couple. Selon une étude réalisée en 2018 (Nouvelle fenêtre) au Canada, la majorité des personnes cisgenres ne voudraient même pas considérer de fréquenter une personne trans. Près de la majorité des participants hétérosexuels ont dit qu’ils excluaient les personnes trans de leurs potentiels partenaires amoureux. 

Revendiquer une nouvelle orientation sexuelle

Les super hétéros revendiquent la même légitimité que les personnes LGBTQ+. Ce à quoi Mykaell Blais, coordonnateur des services d'information de GRIS-Québec, répond qu’historiquement, les personnes de la diversité sexuelle ont dû créer des étiquettes pour être reconnues et acceptées, mais avant tout pour réclamer les mêmes droits que les personnes hétérosexuelles. Le combat commun pour l’égalité justifie l’inclusion sous l’arc-en-ciel. 

Je suis une personne trans. Encore une fois, on n’a rien demandé. Tout ce qu’on veut, c’est s'épanouir et avoir les mêmes droits [que les personnes cisgenres]. Si tu ne veux pas sortir avec une personne trans, ça peut être ta préférence, mais nul besoin d’en faire un mouvement vexatoire.

Une citation de :Mykaell Blais

L’organisme GRIS-Québec fait de la sensibilisation dans les écoles sur les orientations sexuelles et les identités de genre. Depuis la naissance de Super Straight à la fin du mois de février, plusieurs bénévoles ont reçu des questions sur le mouvement de la part d’élèves. Comme quoi, malgré le bannissement des contenus associés au mot-clic, Super Straight continue de circuler. D’ailleurs, certains mots-clics détournés comme #SuperStaight (Super Straight sans le r) se trouvent toujours sur TikTok et Reddit. 

Sur la plateforme 4chan, des utilisateurs avancent se servir de la tendance super hétéro comme pied de nez aux communautés LGBTQ+. Plusieurs critiques du mouvement considèrent que les images utilisées par certains super hétéros sur 4chan sont inquiétantes, puisqu’elles comportent des symboles néonazis. D’autres soulèvent l’étrange ressemblance des couleurs du drapeau Super Straight à celles du site pornographique PornHub et de l’application de rencontres pour personnes LGBTQ+ Grindr. 

Mykaell Blais plaide que la naissance de ce mouvement témoigne d’un manque flagrant d’éducation sur l’orientation sexuelle et la réalité des communautés LGBTQ+. L’approche actuelle vise à encourager la tolérance des gens envers la diversité sexuelle, mais sensibiliser en silos, ça ne fonctionne pas , ajoute-t-il. À son avis, il faut aller au-delà de la tolérance et miser sur l’acceptation et la pleine participation des personnes de la diversité sexuelle dans la société. 

On devrait parler de la grande représentation de l’hétéronormativité et se demander pourquoi elle est omniprésente. Et montrer que cette majorité ne l’est peut-être pas tant que ça. Il existe beaucoup plus de diversité qu’on le pense. – Mykaell Blais

Patrick Desmarais s’inquiète des effets sur l’entourage des personnes qui se disent super hétéro. 

En te revendiquant super straight, tu viens de fermer la porte à des personnes de ton entourage qui sont LGBTQ+. Ces gens-là ont perdu la confiance qu’ils peuvent exprimer qui ils sont en ta présence.

Une citation de :Patrick Desmarais

Mykaell Blais salue la rapidité avec laquelle les plateformes comme TikTok et Reddit se sont positionnées contre le mouvement Super Straight. Ça a grandement aidé les communautés de voir que les réseaux sociaux ne laissaient pas passer ces contenus-là , soutient-il. 

Au-delà des conséquences pour les communautés LGBTQ+, Mykaell Blais se préoccupe aussi du sort des femmes aux mains de ce mouvement. Une des revendications des super hétéros est de vouloir seulement des femmes capables de leur donner des enfants biologiques. 

« Les racines de la transphobie et de l’homophobie sont le sexisme. C’est une mauvaise conception de la femme et de la féminité. Encore une fois, on réduit ici les femmes à leur corps et à une fonction biologique. Mais si une femme cisgenre est infertile? Ou si elle ne veut pas d’enfant? Les super straight ne la considèrent pas comme une femme? C’est dangereux. » – Mykaell Blais.

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