•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Comment une ONG canadienne en est venue à se préoccuper de morale sexuelle à l’étranger

Développement et Paix, dotée d'une longue tradition de justice sociale, « est devenue la vitrine du catholicisme conservateur », dénoncent d’ex-employés.

Le corbeau tourbillonne autour du clocher.

Une croix sur le toit d’un clocher d’église catholique à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

« Laissez-moi vous raconter une histoire », me dit Laurent*. Au bout du fil, on sent l’indignation, toujours vive. « Vous connaissez le Honduras? C’est un pays d’une violence inouïe. Les gens y meurent de faim, les droits de l’homme, la démocratie sont des mirages. »

Laurent, qui désire garder l’anonymat, a œuvré de nombreuses années chez Développement et Paix (D&P). Il explique que l’ONG a beaucoup investi dans des projets d’aide au développement autour des questions démocratiques. Laurent veut nous parler d’Ismaël Moreno, un jésuite qu’on appelle, au Honduras, le père Melo. Celui qu’il qualifie de saint homme œuvre pour la démocratie, les droits de la personne et la liberté d'expression, notamment sur les ondes d’une radio communautaire baptisée Radio Progresso. Les prises de parole sur les ondes de cette radio dérangent beaucoup de monde (Nouvelle fenêtre) au Honduras. Mais aussi dans les bureaux d’Ottawa de la Conférence catholique des évêques du Canada (CECC).

Le 19 juillet 2019 à 14 h 26, un courriel est envoyé au père Melo par la présidente du Conseil national de D&P, Évelyne Beaudoin, et par l’évêque Ken Nowakowski du CECC. Le message s’annonce comme important et demande que le jésuite s’explique promptement.

Radio Progresso a publié au moins trois articles sur son site web d’une lesbienne autoproclamée qui défend le droit à l’avortement. Elle dit qu’elle a été invitée à donner son opinion par la direction sans aucune censure.

Une citation de :Extrait

Des évêques dogmatiques ont fait à ce jésuite un procès d’intention qui est très symbolique du virage idéologique qui s’est opéré ces dernières années chez Développement et Paix, explique Laurent*.

Ce virage idéologique, qui a culminé, en février dernier, par une annonce commune de D&P et de la CECC, stipulant que l’ONG, basée à Montréal, s’abstiendra de poursuivre 24 partenariats avec des ONG à l’étranger qui contredisent l’enseignement social et moral de l’Église, ne s’est pas fait en un jour. Il est le fruit d’une longue bataille idéologique qu’a livré le camp conservateur des catholiques canadiens à l’ONG établie à Montréal, et traditionnellement de gauche progressiste.

Le Fox News catholique

On aperçoit le clocher d'une église ainsi qu'une statue du Christ.

Des débats idéologiques se tiennent au sein des catholiques canadiens.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Les évêques se sont faits discrets pendant plus de trente ans, indique Sylvain*, mais tout a déraillé lorsque LifeSiteNews s’est mis à livrer des attaques contre nous au début des années 2000. Vous connaissez LifeSiteNews? me demande-t-il. C’est au catholicisme de droite, ce que Fox News a été au trumpisme.

LifeSiteNews est un site Internet de nouvelles catholiques et anti-avortement fondé en 1997 à Toronto par Campaign Life Coalition (CLC), une organisation de lobbyistes qui existe, elle, depuis 1978. Depuis la ville reine, Campaign Life défend des valeurs conservatrices. Elle s'oppose non seulement à l'avortement, mais aussi à la recherche sur les cellules souches, à la procréation assistée, au mariage gai, etc.

En janvier dernier, le site a été banni de la plateforme Twitter pour avoir gazouillé des propos jugés transphobes : La nouvelle secrétaire adjointe de la santé de Joe Biden, "Rachel" Levine, est en fait un homme biologique, avait-il écrit (LifeSiteNews, 29 janvier 2021).

Au début des années 2010, le site web s’était attaqué de façon répétée à l’abbé Raymond Gravel à cause de ses positions libérales sur les questions du mariage gai et de l’avortement. L’abbé Gravel avait entamé une poursuite judiciaire contre le site pour diffamation.

LifeSiteNews n’a pas donné suite à nos appels. Mais son site web nous apprend qu’il est financé par les dons de lecteurs généreux.

LifeSiteNews commence à s'intéresser à Développement et Paix autour de la marche mondiale des femmes de 2001. D&P, qui s’est donné la mission, depuis ses débuts, en 1967, de combattre la pauvreté des femmes, est, à l’époque, partenaire de l'événement. Or, en février de cette année-là, sous la pression de LifeSiteNews, D&P doit se retirer de l’événement que LifeSiteNews qualifie de pro-avortement.

Près d'un an après que LifeSite a dévoilé pour la première fois l'histoire du don de 135 000 $ de l'Organisation catholique canadienne pour le développement et la paix (CCODP) à la Marche mondiale des femmes pro-avortement (WMW), le CCODP s'est finalement dissocié de la marche, écrit, à l’époque, un rédacteur du site, le 12 février 2001.

On trouve, aujourd’hui, 631 entrées avec le nom de Développement et Paix dans les archives de LifeSiteNews. En 2016, par exemple, on s’y insurge contre le fait que Développement et Paix participe au Forum social mondial. Un intervenant cité dans un des articles est en colère et qualifie le forum d’entreprise fondée par des marxistes qui se sont prononcés pour l’avortement et l’homosexualité.

Un document interne de la CECC, datant de 2018, explique que c'est dans ce contexte que sera lancée la vaste enquête sur les partenaires de D&P.

Depuis plus de 15 ans, D&P est la cible d’accusations de non-respect de certains principes et valeurs éthiques de l’Église catholique en regard de l’avortement, mais aussi d’autres enjeux. Les auteurs de ces attaques reprochent à la CECC d’appuyer D&P et de financer par ce biais des groupes qui promouvraient l’avortement, la contraception, l’homosexualité et d’autres positions et pratiques contraires à l’enseignement moral de l’Église catholique … La CECC désirant mettre fin à ses critiques a décidé de procéder à l’étude des partenaires d’un point de vue éthique.

L'archevêque de Gatineau, Mgr Paul-André Durocher, raconte que l’organe de presse militant, qu’il ne tient pas en haute estime, a exercé pas mal de pression dans les diocèses, surtout au Canada anglais. Des paroissiens disaient à leurs prêtres : "J’ai lu telle ou telle chose dans LifeSiteNews, je ne veux pas que mon argent serve à faire la promotion de l’accès à l’avortement", raconte-t-il. Ce qui n'est pas anodin, puisque les églises canadiennes font chaque année une collecte de fonds destinés à D&P.

Dans un article publié le 4 mars dernier, le président et cofondateur de LifeSite, Steve Jalsevac, se félicite du rôle de lanceur d’alerte qu’a joué le site web anti-avortement dans le virage effectué à Développement et Paix. L’article le cite ainsi : Il s’agit d’un scandale de longue date que LifeSite a révélé dans de nombreux rapports d’enquête irréfutables. Il est bon de voir que certains évêques et d'autres en position d'autorité ont enfin reconnu la gravité du problème et entamé des actions concrètes pour rectifier le tir.

Quant à Romain Duguay, le directeur général adjoint de Développement et Paix, il croit qu’il est un peu simpliste de résumer ce qui s’est passé chez D&P à l’influence d’un seul site militant.

En effet, LifeSiteNews n’est peut-être que l’expression 2.0 de l’ascendant d’une aile conservatrice au sein de l'Église catholique canadienne.

Deux solitudes : les catholiques et the Catholics

Photo prise dans une église à Montréal, Québec.

Un vent fort d’orthodoxie soufflerait de l’Ouest canadien vers le Québec.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

En 2018, 12 évêques canadiens décident de retenir les fonds de la campagne de financement effectuée dans leur diocèse, faute d’avoir eu l’assurance que les partenaires de Développement et Paix ne faisaient pas la promotion de l’avortement ou de contraception artificielle, rapportait à l’époque le CatholicRegister, la doyenne des publications catholiques de langue anglaise au Canada.

L'article nous apprend aussi que les douze évêques en colère sont ceux de Toronto et de St. Catharines en Ontario, de Calgary, d’Edmonton et de St. Paul en Alberta, de Vancouver, Kamloops et Nelson en Colombie-Britannique, de Saskatoon en Saskatchewan, de Winnipeg et Saint-Boniface au Manitoba, et enfin, celui de Whitehorse au Yukon. L’article souligne qu’aucun évêque du Québec n’a retenu de fonds pour punir D&P de ses associations douteuses.

D&P est devenue la vitrine d’une prise de contrôle de l’Église canadienne par un catholicisme identitaire et conservateur, déclare Sylvain, qui a quitté récemment l’organisation.

Au mois de mars 2021, L’autre parole, une association de féministes catholiques, dénonçait par voie de communiqué la saga anti-femme chez Développement et Paix.

Marie-Andrée Roy est une des membres fondatrices de la collective féministe et aussi sociologue des religions à l’UQAM. Elle souligne qu’un vent fort d’orthodoxie souffle de l’Ouest canadien vers le Québec. Qu'est-ce qu’attendent les évêques du Québec qui font partie de la Conférence des évêques du Canada pour dire : "Hey wait a minute, it’s enough!"?

Marie-Andrée Roy évoque la position récente de la Conférence des évêques du Canada qui a conseillé cet hiver aux catholiques de choisir d’autres vaccins que ceux de Johnson and Johnson ou d'AstraZeneca, car ils auraient été fabriqués à l’aide de cellules dérivées de l’avortement. Cette intervention émanait du secrétariat de la CECC où logent des éléments très conservateurs et, de façon très claire, des évêques du Québec ont rectifié le tir; on aimerait qu’ils le fassent aussi pour Développement et Paix, dit-elle.

Faut qu’on se parle

Le Québec est une société postchrétienne, diagnostique Mgr Durocher. On est habitué, au Québec, comme église, à faire des compromis et à travailler avec des gens qui ne partagent pas toutes nos convictions, pour le bien commun, établit l’archevêque. Au Canada anglais, poursuit-il, une partie de la société demeure attachée à une certaine tradition judéo-chrétienne. L'archevêque croit donc qu’au cœur de ce qui secoue D&P, il y a l’idée qu’on se fait des compromis possibles au nom d’un bien commun. Le fond de la question étant de savoir jusqu’à quel point on peut collaborer avec des gens qui ne partagent pas nos valeurs et si le bien qu’ils font mérite un compromis ou non, dit l’archevêque.

Nous avons fait bien des appels à différents pontes de l’Église canadienne pour comprendre le virage idéologique qui s’y est opéré, mais seul Mgr Durocher nous a répondu. Lorsqu’on lui demande s’il craint que l’influence exercée par des conservateurs de l'Église catholique chez D&P ne nuise à l’image de l’institution, il affiche une lucidité franche : La réputation de l’Église au Québec est déjà largement ternie par la question de l’abus sexuel par des prêtres. Je regrette la façon dont ça s’est passé à D&P, mais cela s’insère dans une série de controverses liées à l’Église, et on essaie de faire le bien qu’on peut dans les circonstances.

L'archevêque de Gatineau croit que la question des partenaires de Développement et Paix demanderait une véritable discussion entre les évêques canadiens. C’est regrettable qu’on n’ait pas eu le temps de vraiment réfléchir ensemble à ces enjeux difficiles.

Les subventions canadiennes et le nouveau Développement et Paix

Photo prise à l'intérieur de la basilique Notre-Dame à Montréal.

Ottawa finance plusieurs groupes religieux à travers le pays.

Photo : Radio-Canada / IVANOH DEMERS

Entre 2017 et 2019, Développement et Paix a reçu près de 40 millions de dollars d’Ottawa. En 2019-2020, près de 4 millions. Les chiffres ne sont pas encore connus pour 2020-2021.

Rappelons qu’Ottawa a mis en oeuvre une politique d’aide internationale féministe qui met en avant l’accès à des avortements sécuritaires et à la contraception. Affaires mondiales Canada adoptait aussi, en février 2019, son nouveau programme d’aide internationale pour les personnes LGBTQ2.

Nous avons demandé à Affaires mondiales Canada si D&P était partenaire du gouvernement dans sa politique d'aide internationale LGBTQ2. Affaires mondiales Canada finance des projets humanitaires avec Développement et Paix qui fournissent un soutien essentiel aux populations vulnérables, nous a répondu Patricia Skinner, du service de relations avec les médias. Elle a ajouté que toutes les organisations qui sont financées par AMC doivent [...] respecter les normes de non-discrimination énoncées dans la Charte canadienne des droits et libertés.

Caroline, une autre employée de D&P à qui nous avons parlé, est encore sous le choc du virage conservateur qui s'est opéré dans l'organisation.

Selon elle, cette situation de bénéficiaires de fonds publics témoigne d’un double discours de la part des évêques. On demande aux partenaires de ne pas prendre position pour les droits des homosexuels, pour la contraception ou pour l’avortement, mais en même temps on accepte des millions du fédéral qui fait la promotion de ces questions, soupire-t-elle.

Si on applique à la lettre ce que les évêques disent, on ne peut pas recevoir d’argent du gouvernement. C’est hypocrite. On est en train de trahir quelque chose, quelque part, conclut-elle.

Au bout du fil, Romain Duguay, directeur général adjoint de Développement et Paix, est sur la défensive. Il n’a pas aimé notre précédent article et ne se gêne pas pour le dire. Contrairement à ce que vous avez dit, il n’y a pas eu de purge des partenaires. Pourtant, le communiqué officiel de D&P et de la CECC de février dernier annonce en toutes lettres que l’ONG s’abstiendrait de poursuivre ses partenariats avec une vingtaine de partenaires pour des questions de manquement à la morale catholique.

Romain Duguay assure que les œuvres du père Melo reçoivent toujours de l’argent de D&P parce qu’il a répondu aux interrogations que nous avions.

Une nouvelle façon de faire officialisée

Le directeur adjoint de D&P nous explique qu’à l’avenir les choses seront plus simples, puisque Développement et Paix a adopté de nouveaux critères de sélection des partenaires.

En effet, dorénavant, les partenaires devront : respecter le don de la sexualité humaine, en particulier le mariage et la famille, comme pilier de la société humaine [...] adhérer aux valeurs et aux croyances de l’Église catholique [et] respecter la vie humaine dans son sens le plus large, de la conception jusqu’à la mort naturelle. Ces critères semblent difficilement conciliables avec des positions d’ONG qui s’exprimeraient en faveur de l’accès à des avortements sécuritaires ou à des moyens de contraception modernes dans leurs pays, ou encore, à la protection des droits des homosexuels.

Si c’est la protection de la vie qui préoccupe tant l'Église, ces critères vont pénaliser la vie des plus vulnérables de la planète, déplore Sylvain.

Reste à savoir si le gouvernement du Canada procédera, à son tour, à un examen de ses partenaires d’un point de vue éthique. La réponse d’Ottawa n’annonce pas de virage imminent : Nous sommes en contact avec D&P et nous continuerons de suivre les développements, nous a-t-on répondu.

*Les noms des personnes citées dans ce texte ont été changés afin de préserver leur anonymat.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !