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Analyse

La bataille de l’Ukraine : une diplomatie brutale, mais pas la guerre

L’Occident se mobilise face à la Russie, qui refuse de réduire la présence de ses troupes à la frontière de l’Ukraine. Si une invasion semble peu probable, que faut-il comprendre de cette joute militaire?

Des tanks sur le bas-côté de la route et, en arrière-plan, des véhicules militaires montés sur un train.

Des tanks et des véhicules militaires à Maslovka, en Russie, le 6 avril 2021.

Photo : Reuters

Les images sont saisissantes et il est impossible de les ignorer.

Des convois d'artillerie et des blindés de l’armée russe qui défilent dans les villages près de la frontière ukrainienne. Quatre-vingt mille soldats russes seraient déjà dans les zones limitrophes, selon les images satellites publiées sur les réseaux sociaux.

Le Kremlin ne dément plus l’ampleur de ce qu’il qualifie d’exercice militaire.

C’est notre pays, c'est-à-dire que nous sommes libres d’y faire ce que nous voulons, répondait le ministre des Affaires étrangères Sergey Lavrov cette semaine, quand un journaliste lui a demandé de justifier un tel déploiement.

Lavrov a aussitôt renvoyé le blâme aux États-Unis, qui auraient déployé deux navires de guerre en mer Noire.

De Kiev à Washington, en passant par Berlin et Bruxelles, où siège l’OTAN, la question se pose désormais tout haut : que planifie Vladimir Poutine si ce n’est une invasion des territoires que l'Ukraine tente de défendre depuis 7 ans?

Pour la plupart des analystes que nous avons consultés, un tel scénario est peu probable.

Quiconque connaît l'armée russe sait avec certitude que le secret est l'une des pierres angulaires de toute sa stratégie.

Une citation de :Alexandre Golts, analyste militaire

L’analyste Alexandre Golts rappelle que cette démonstration de force n’a rien à voir avec l'annexion de la Crimée en 2014, quand l'armée russe l'avait annexée en catimini en y envoyant des soldats sans insigne dans le plus grand des secrets.

Un soldat tient son arme.

En 2014, l'armée russe était déployée près de la ville de Balaclava en Crimée.

Photo : Reuters / Baz Ratner

Alexandre Golts voit plutôt dans le déploiement spectaculaire des troupes russes aux portes de l'Ukraine un nouvel outil pour négocier avec les États-Unis alors que Washington impose de nouvelles sanctions contre la Russie.

La cible de cette démonstration militaire n’est pas uniquement Kiev, mais surtout Washington à ce stade-ci.

Une citation de :Alexandre Golts, analyste militaire

L'administration américaine a en effet annoncé cette semaine ce qui se veut la punition la plus sévère infligée à la Russie depuis des années, soit l'expulsion de 10 diplomates et de nouvelles sanctions contre des dizaines d'individus et d'entreprises. Un geste qui vise à limiter la capacité de Moscou d’emprunter de l'argent.

Moscou a répliqué vendredi en expulsant à son tour 10 diplomates américains.

Nous aurions pu aller plus loin, mais j'ai choisi de ne pas le faire, a dit Joe Biden à la Maison-Blanche jeudi, avant de réitérer son désir de rencontrer Vladimir Poutine en personne pour un tête-à-tête dans un pays tiers comme la Finlande.

La diplomatie brutale de Vladimir Poutine et la rhétorique militaire auront donc porté fruit pour le moment.

L'appel téléphonique de Biden répond au désir de Vladimir Poutine d'être pris au sérieux, et ça confirme au régime russe qu’en se comportant comme la Corée du Nord, il peut attirer l'attention de Joe Biden, comme Kim Jong-un l'avait fait avec Donald Trump. Mais pour une puissance nucléaire comme la Russie, de se comporter ainsi est d'une part pathétique, mais ça semble avoir fonctionné.

Une citation de :Roman Waschuk, ancien ambassadeur du Canada en Ukraine

Roman Waschuk a été ambassadeur du Canada en Ukraine de 2014 à 2019, durant les cinq premières années du conflit dans l’est de l’Ukraine, quelques semaines après l’annexion de la Crimée.

Le diplomate doute lui aussi qu'une invasion russe se prépare à ce stade, bien qu’il n’en écarte pas la possibilité.

En tendant la main à Poutine, Joe Biden peut au moins acheter quelques mois, le temps de détourner les ambitions de la Russie. L'armée peut faire demi-tour sans que Poutine perde la face.

Une citation de :Roman Waschuk, ancien ambassadeur du Canada en Ukraine

La rencontre Biden-Poutine n’est pas encore fixée et pourrait très bien ne jamais se concrétiser, mais la simple invitation est perçue par les médias de l’État russe comme une grande victoire morale pour Vladimir Poutine, que Joe Biden méprisait il y a un mois à peine en le qualifiant de tueur dans une entrevue sur la chaîne ABC.

Joe Biden et Vladimir Poutine se serrent la main.

En 2011, Joe Biden, vice-président des États-Unis, avait été reçu à Moscou par Vladimir Poutine qui était alors premier ministre de la Russie.

Photo : Reuters / Alexander Natruskin

La menace d’une guerre avec l’Ukraine a aussi mobilisé la chancelière Angela Merkel, le président français Emmanuel Macron et le président Erdogan de la Turquie, qui ont tous sommé Moscou de réduire ses troupes à la frontière pour désamorcer la crise. Toute cette attention conforte Vladimir Poutine dans son rôle de leader incontournable pour le maintien de la sécurité en Europe, dit Alexandre Golts.

Car la sécurité de l'Europe passe par l'Ukraine, qui comme d'habitude sert de pion dans cette guerre froide moderne dont on ne voit pas la fin. L'Ukraine est devenue une pupille de l'Occident, écrit le politologue Dmitri Trenin dans sa dernière analyse pour le compte du centre Carnegie de Moscou. Mais en même temps, ses perspectives d'admission à l'OTAN et à l'Union européenne sont très lointaines ou inexistantes dans un avenir prévisible.

Le président de l’Ukraine le sait très bien et n’a pas caché sa frustration lors d’une visite à Paris, vendredi, où il a été reçu par Emmanuel Macron.

Nous ne pouvons pas rester indéfiniment dans la salle d'attente de l'UE ou de l'OTAN, a déclaré Volodymyr Zelenskiy, pour qui l'adhésion de son pays aux clubs des grands est primordial pour protéger l'autonomie de l’Ukraine et tenir tête à la Russie.

L’Ukraine, le conflit au cœur de l’Europe

Quand Volodymyr Zelensky a été élu à la tête de l’Ukraine, en mai 2019, c'était entre autres avec la promesse d'intégrer les grandes institutions du monde. Il s’était aussi engagé à rétablir le dialogue avec Vladimir Poutine dans l'espoir de mettre fin aux conflits dans l’est de l'Ukraine.

L'armée de Kiev s’y bat depuis sept ans contre les séparatistes pro-Russes qui ont autoproclamé leur indépendance dans les territoires russophones de Donetsk et de Lougansk, une région connue sous le nom du Donbass.

Si Moscou a toujours nié participer directement aux conflits, l'Ukraine et les pays qui la soutiennent ont toujours accusé la Russie d'attiser le conflit en fournissant des armes et de l'argent aux insurgés.

Cette guerre hybride entre Kiev et Moscou a déjà fait plus de 13 000 morts, malgré plusieurs cessez-le-feu au fil des ans et la signature des accords de Minsk, qui prévoient un statut spécial pour la région disputée.

L’année 2020 aura été relativement calme sur la ligne de front, mais l'analyste politique Dmitri Trenin attribue la reprise des tensions à l'attitude hostile du président ukrainien, qui cherche à redorer son blason. Le problème, c’est qu’il a promis aux Ukrainiens des choses qui ne peuvent être accomplies, ajoute l’analyste Alexandre Golts.

Volodymyr Zelensky s’est d'ailleurs rendu en personne la semaine dernière dans l'est de l'Ukraine pour remonter le moral de ses troupes éprouvées par sept ans de guerre. On a pu le voir alors que la caméra le suivait dans les tranchées de boue, une scène digne de la Deuxième Guerre mondiale, mais qui en dit long sur cette guerre larvée que se livrent la Russie et l'Ukraine.

Le président Zelensky, entouré de militaires, porte des vêtements de protection.

Le président Volodymyr Zelensky rend visite à ses troupes dans le Donbass.

Photo : Reuters / Fournie à Reuters par la présidence ukrainienne

Car si la Russie devait envahir l’Ukraine, celle-ci aurait peu de chance face à l'armée russe, dit Alexandre Golts. Même si les forces ukrainiennes ont pris du galon depuis 2014 (grâce au financement américain et l’aide de pays comme le Canada qui entraîne ses soldats) celles de la Russie sont plus puissantes et mieux organisées.

Et soyons franc, personne n’ira se battre dans les tranchées aux côtés des Ukrainiens, personne n’acceptera que l'Ukraine provoque une guerre mondiale, dit Alexandre Golts.

D’où l'importance d'éviter un affrontement direct entre la Russie et l’Ukraine et l’urgence de désamorcer les tensions. Mais comment?

Plusieurs observateurs sont convaincus que la présence des troupes russes à la frontière permettrait d'obtenir des concessions de l'Ukraine sur l'éventuel statut des territoires du Donbass au profit de la Russie qui veut y maintenir son influence.

Le discours que prononcera Vladimir Poutine le 21 avril à Moscou (qui se veut sa version du discours sur l'état de l'Union) sera important pour en savoir davantage sur ses véritables intentions dans l’est de l’Ukraine.

Mais en attendant la suite, le fait d'avoir deux armées si près l’une de l’autre, avec des tonnes de munitions à portée de main, demeure un exercice périlleux.

C'est un énorme risque. Cette stratégie de la corde raide à la limite de la guerre est un jeu très, très dangereux. Le moindre accident, le moindre faux pas ou la moindre provocation pourrait faire éclater une guerre.

Une citation de :Alexandre Golts, analyste militaire

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