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Des messages incohérents de Québec suscitent plus de colère que les mesures imposées

Certains messages incohérents du gouvernement du Québec à propos de la vaccination et des mesures sanitaires offrent un faux sentiment de sécurité et augmentent le non-respect des règles, déplorent plusieurs experts.

François Legault discute avec un groupe de femmes, tout le monde est masqué.

Le premier ministre du Québec, François Legault, a fait marche arrière à la suite de l'incompréhension concernant le port du masque obligatoire à l’extérieur.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Même si de plus en plus de Québécois sont vaccinés, il ne faut pas s’attendre à ce que tout revienne à la normale le 24 juin prochain. Les experts disent que le gouvernement doit mieux expliquer pourquoi la pandémie n'est pas encore finie.

Le 23 février, le premier ministre du Québec, François Legault, disait que dans quelques mois, on va avoir vacciné la majorité de la population. Ça achève. Au début de mars, il parlait déjà du retour des visites à la maison vers la mi-mai.

Le 16 mars, il a promis que tous les Québécois qui souhaitent être vaccinés le seraient d'ici le 24 juin. Il devrait y avoir une plus belle fête nationale que l’année passée, puis un été plus positif, a-t-il lancé.

Mais voilà que cette semaine, François Legault a indiqué, d’une part, que ce n'est pas toutes les mesures qui vont tomber le 24 juin au soir et l’échéancier d’un retour à la normale prendra encore quelques mois. D’autre part, il a affirmé que le Québec en avait pour 73 jours [avant qu'on ait donné une première dose à tous les Québécois] et, après ça, ça va être l'été.

S’il est correct d’offrir un peu d’espoir après un an de pandémie, des experts craignent que le gouvernement véhicule un faux sentiment de sécurité qui pourrait provoquer un relâchement du respect des mesures sanitaires.

Les gens ont l’impression qu’on va tout rouvrir pour la Saint-Jean-Baptiste parce qu’on promet de donner une dose à tous les Québécois. Nous devons gérer les attentes et nous devons convaincre les gens d’adhérer complètement à la vaccination, dit Simon Bacon, chercheur en science comportementale médicale à l’Université Concordia. Les deux prochains mois seront critiques. Si nous n’agissons pas de la bonne façon, on risque d’avoir un été misérable, dit ce codirecteur de l’étude iCare (International Assessment of COVID-19-related Attitudes, Concerns, Responses and Impacts in Relation to Public Health Policies), qui cherche à comprendre pourquoi certains adhèrent mieux aux mesures sanitaires.

25 % de la population du Québec est vaccinée… mais partiellement

Un homme se fait injecter une dose de vaccin dans le bras par une infirmière.

Un homme se fait vacciner contre la COVID-19 par une infirmière à Rimouski.

Photo : Radio-Canada / Simon Turcotte

Plusieurs scientifiques, dont André Veillette, professeur et chercheur en immunologie à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal, s'inquiètent du fait qu’on se pète les bretelles en affirmant haut et fort que 25 % de la population du Québec est déjà vaccinée.

On dit que c’est fantastique, oui c’est bien, mais on est vacciné partiellement, ajoute Alain Lamarre, professeur-chercheur spécialiste en réponses immunitaires et en virologie à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS).

D’abord, il faut rappeler que la majorité des Québécois n'ont reçu qu'une dose du vaccin. En fait, moins de 1 % des Québécois ont reçu deux doses. De plus, la vaccination n’a pas encore été approuvée chez les enfants et le virus continue de circuler abondamment dans le réseau scolaire.

Pourquoi cette nuance est-elle importante? Parce que si la première dose offre une bonne protection contre les symptômes les plus graves, il est encore possible d'être infecté quand on l'a reçue, rappellent les experts.

Les vaccins marchent très bien; ils empêchent les hospitalisations, les symptômes plus graves. Ils sont excellents, mais il faut donner les deux doses, selon ce qui a été prescrit, affirme le Dr Lamarre.

On a un faux sentiment de sécurité en raison de la vaccination qui est partielle au Canada et au Québec. Même un vaccin efficace ne l’est jamais à 100 %.

Une citation de :Le Dr Alain Lamarre, INRS

La deuxième dose n’est pas une fioriture, ajoute le professeur au Département de microbiologie et d’immunologie et chercheur au Centre universitaire de santé de l’Université McGill, Ciriaco Piccirillo. Elle est nécessaire pour amplifier la réponse immunitaire engendrée par la première dose et pour assurer une immunité à long terme. L'arrivée des variants la rend encore plus importante.

D’ailleurs, Pfizer a annoncé cette semaine qu’une troisième dose sera fort probablement nécessaire pour obtenir l’immunité maximale et qu’il faudra vacciner la population annuellement contre la COVID-19.

Bien sûr, la première dose aide à maîtriser en partie le nombre de nouvelles infections, dit le Dr Veillette, mais il note qu’on recommence à voir des éclosions dans des CHSLD et des RPA, malgré le fait que la majorité de leurs résidents aient reçu une première dose. Il faut surveiller ce qui se passe chez ceux qui ont 90 ans et chez les gens qui ont des cancers, des immunodéficiences. Je pense qu’on risque d’avoir des surprises.

C'est pourquoi les Drs Lamarre et Veillette craignent que le message un peu trop optimiste du gouvernement en ce moment ait un effet sur le comportement des gens et augmente la transmission.

On donne la fausse impression qu’une dose, c’est assez. Les gens pensent qu'ils sont complètement immunisés et il commencent à être cavaliers avec les consignes.

Une citation de :Le Dr André Veillette, Université de Montréal

Encore très loin de l'immunité collective...

Le Dr Lamarre croit que le gouvernement devrait être plus transparent et bien expliquer pourquoi on ne retournera pas à nos habitudes antérieures dès le 24 juin prochain. Pourquoi? Tant que la vaste majorité de la population – y compris les enfants – n’aura pas reçu les deux doses, le virus continuera de circuler, affirme-t-il.

Puisque le Québec a allongé le délai entre les deux doses, notamment en raison de problèmes d’approvisionnement, les Québécois seront partiellement vaccinés même des mois après la date butoir du 24 juin. Il faudra faire attention plus longtemps, dit le Dr Veillette.

Quelle proportion de la population doit-on vacciner pour mettre un frein à la pandémie?

Le gouvernement du Canada propose un seuil de 70 % (le taux recommandé pour la vaccination contre la grippe), mais le Dr Lamarre rappelle qu’il n’y a pas encore de données spécifiques pour la COVID-19.

Ce sont des estimés en fonction de ce qu’on connaît d’autres virus, et ça varie. Par exemple, il faut que de 90 % à 95 % de la population soit vaccinée pour assurer une immunité collective contre la rougeole. Ce chiffre est de 80 % dans le cas de la polio.

Le premier ministre Legault et le ministre de la Santé, Christian Dubé, se sont vantés d’avoir vacciné davantage qu’en Ontario. Pourtant, lorsqu’on compare les deux provinces, l’Ontario n’est pas très loin derrière le Québec. Le Canada est peut-être loin derrière le Royaume-Uni et même les États-Unis, par exemple, mais il est en avance sur certains pays européens.

Par ailleurs, le Canada n’est pas à l’abri de retards dans la livraison de doses, ce qui pourrait mettre des bâtons dans les roues de la stratégie de vaccination des provinces. D’ailleurs, Moderna a annoncé vendredi qu’elle réduisait de moitié la livraison prévue au Canada jusqu’à la fin d'avril.

M. Lamarre ajoute qu’il faudra peut-être un taux plus élevé que 70 % pour venir à bout des variants, qui sont beaucoup plus contagieux que la souche initiale.

Par exemple, en Israël, on a noté que certaines personnes qui avaient été vaccinées ont été infectées par le variant B.117 (originaire du Royaume-Uni) et qu’à Manaus, au Brésil, même si plus de 75 % de la population avait été infectée au printemps, on voit beaucoup de cas de réinfection.

Aux États-Unis, le directeur de l'Institut américain des maladies infectieuses, le Dr Anthony Fauci, a même laissé entendre qu’il faudrait possiblement une immunité collective d’au moins 80 % à 85 % pour venir à bout de la COVID-19.

Même si on atteint 80-85 % […] ça ne garantit pas que le virus va disparaître, ajoute le Dr Lamarre. Et si les gens ne se font pas vacciner, ils pourraient devenir des réservoirs pour le virus, qui pourrait ainsi persister plus longtemps.

Vacciner, mais ne pas oublier le plan de sortie de crise

Par ailleurs, ces experts estiment que le message du gouvernement, qui fluctue continuellement entre espoir et panique, est ce qui attise la colère et l'impatience des gens, dit Simon Bacon.

Le Dr Bacon explique que tout changement provoque un stress chez les humains. C’est pire quand le changement est soudain et c’est encore pire lorsqu’on ne le maîtrise pas. Tout ça crée de l’anxiété dans la population. La seule façon pour les gens de sentir qu’ils regagnent un peu de contrôle, c’est en manifestant leur colère vocalement et en manifestant.

Des manifestants avec une pancarte où on peut lire « Pro-science, pro-masque, pro-vaccin, anti-couvre-feu ».

Les manifestants ne se disent pas antimasques.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

M. Bacon dit que les récentes manifestations contre les mesures sanitaires ne sont pas tant le reflet d’un ras-le-bol généralisé que celui d’une incompréhension quant à certaines mesures et quant au fait qu’on n’offre pas suffisamment d’explications scientifiques au public.

D’ailleurs, plusieurs manifestants ont dit qu’ils ne refusaient pas de porter le masque, mais qu’ils ne comprenaient pas certaines décisions du gouvernement.

Par exemple, juste avant Pâques, on a décidé de permettre à 250 personnes de se rendre dans les lieux de culte en même temps, mais deux couples ne pouvaient pas souper ensemble dans leur cour arrière. Puis on a changé d’idée. C’est ce genre de chose qui frustre les gens, dit M. Piccirillo.

Selon le Dr Bacon, la majorité des Québécois comprennent la gravité de la situation. En fait, selon ce qu’il observe dans le cadre de son étude, de 60 % à 65 % des Québécois croient que les mesures en place sont adéquates et 20 % d'entre eux pensent qu’elles ne sont pas suffisantes.

Le Dr Bacon comprend qu’après un long hiver difficile le gouvernement essaie de donner un peu d’espoir aux Québécois, mais son message est présentement trop confus et n'offre pas de plan pour sortir de cette pandémie.

Les gens savent que nous voyons la lumière au bout du tunnel, mais ne savent pas comment et quand on va arriver au fil d’arrivée, déplore-t-il.

Il faut dire aux gens ce qui va se passer après le 24 juin. Le retour à la normale va se faire comment? Qu’est-ce qui va arriver si on ne vaccine pas autant de gens que prévu?

Une citation de :Simon Bacon, Université Concordia

Par exemple, pourquoi ne pas expliquer qu’il faut qu’un certain pourcentage de la population ait reçu deux doses pour pouvoir rouvrir les restaurants ou les gyms? Le gouvernement pourrait aussi donner un seuil précis pour le nombre de cas et d’hospitalisations à atteindre afin de justifier l'ajout ou le retrait des restrictions, comme il l'a fait lorsqu’il a introduit les paliers de couleurs à l’automne dernier.

Nous devons donner un peu d’espoir aux gens, sinon ils vont être encore plus tannés et le niveau d’adhésion aux règles va diminuer, dit le Dr Bacon.

Les pays qui ont le mieux maîtrisé la pandémie ont d'ailleurs établi très tôt des seuils pour les aider à imposer ou à retirer certaines mesures sanitaires. Par exemple, on disait au public : "Lorsqu’il y a tant de cas pour 100 000 habitants, on ferme tout, mais si c’est plus bas, on peut rouvrir." De cette façon, la population sait ce qui s’en vient, ce qui peut arriver, et les mesures sont ajoutées ou enlevées de façon cohérente, dit M. Piccirillo.

Le public a soif d'information, et le Dr Bacon se désole qu’on dise souvent que les données sont trop compliquées à expliquer.

Il cite en exemple la Colombie-Britannique qui, dès le début de la pandémie, a offert énormément de détails, de données, de graphiques, pour appuyer les décisions. Et c’est entre autres pour ça que les gens de cette province adhèrent généralement plus aux mesures.

L'étude du Dr Bacon montre que, peu importe le pays, l’un des éléments clés pour assurer l’adhésion aux mesures est d’expliquer aux gens pourquoi et comment leurs actions aident. Donc, au lieu de toujours dire aux gens que si on fait une chose ça va mal aller, ce serait mieux de leur dire que, si on prend cette mesure, les choses vont s’améliorer de telle ou telle façon. On ne peut pas continuer à dire : "Ne faites pas ça, sinon vous allez tuer votre grand-mère."

Pas besoin de dramatiser la situation, pas besoin d’être alarmiste, dit M. Bacon. La population sait que la situation est grave. Plus les gens seront éduqués et informés, plus ils seront responsables.

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