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L'Université de l'Alberta face à son plus grand défi

L'Université de l'Alberta vue du ciel.

L'Université de l'Alberta a été la cible de la moitié des coupes budgétaires en éducation cette année.

Photo : CBC / David Bajer

Avec la COVID-19, les universités canadiennes traversent une période délicate. Sous-financées, certaines doivent radicalement cisailler leur budget. La situation à l’Université de l’Alberta inquiète particulièrement. Diminuer les salaires serait-il la solution?

Une baisse des salaires n’aurait pas vraiment d’effet, assure Ricardo Acuna, président de l’Association des fonctionnaires académiques de l’Université de l’Alberta (AASUA). Pourtant, c’est la plus grosse dépense de cet établissement d’Edmonton qui compte 40 000 étudiants et 14 400 employés.

Maintenant que l’université voit son budget fondre de 170 millions de dollars en moins de trois ans à cause des compressions gouvernementales, la question de la rémunération se pose.

Faut-il toucher aux salaires?

Les salaires représentent chaque année environ 60 % des dépenses totales de l'Université de l'Alberta. Depuis 2013-2014, ils ont augmenté de 6,58 %.

Au-dessus de 135 317 $ par an, la rémunération versée à un employé est publiée en ligne. Parmi ceux et celles qui ont profité des plus fortes hausses, on trouve Debra Davidson, professeure de sociologie environnementale. Son salaire a augmenté de 54 % entre 2015 et 2019.

Ces hausses sont souvent approuvées par un comité d’évaluation observant le nombre de publications écrites et leur rayonnement.

L’ancien président de l’université, David Turpin, est en haut du tableau avec un salaire de 689 597 $ en 2019. Son augmentation est évaluée à 15 % depuis 2016.

Rowan Ley, président de l'Association des étudiants de l’Université de l’Alberta, ne souhaite pas voir les salaires des professeurs baisser malgré cette période de crise budgétaire. Les professeurs sont en compétition dans les universités du monde. Sans d’excellents salaires, vous n’attirez pas d’excellents candidats, estime-t-il.

C’est une question de réputation, selon Ricardo Acuna de l’AASUA. Pour rester dans les meilleures universités du Canada, nous avons besoin d’attirer les meilleurs professeurs. Nous avons déjà un retard de 10 % quand on compare nos salaires avec ceux des autres établissements en Ontario et en Colombie-Britannique.

Question de priorités

Les chiffres de Statistiques Canada (Nouvelle fenêtre) confirment que les établissements en Ontario occupent le haut du classement. Ils sont même en constante augmentation.

En 2019-2020, les meilleurs salaires pour les professeurs et les doyens ont été versés à l’Université de Toronto, et aux universités Queens et York.

En réaction aux coupes budgétaires du gouvernement de Jason Kenney, Pascal Lupien, professeur de sciences politiques, a quitté l’Université de l’Alberta pour l’Université Brock, en Ontario, le 1er janvier.

Pascal Lupien donne une entrevue devant le Campus Saint-Jean.

L'Université de l'Alberta face à son plus grand défi

Photo : Radio-Canada / Olivier Périard

En Alberta, on décide de donner de l’argent aux pétrolières et de ne pas l’investir dans les services publics. Il est très clair que le gouvernement albertain ne comprend pas la valeur des établissements postsecondaires, dit-il.

Pourtant, l’Université de l’Alberta a un impact économique de plus de 12 milliards sur l’économie albertaine. C’est 5 % du budget de la province.

Trop de postes administratifs

En poste depuis 2009, Anne Bissonnette, professeure agrégée en culture matérielle et conservation muséologique, s’accroche malgré une ambiance stressante et un moral au plus bas.

Le gouvernement décide d’arrêter d’arroser la plante. On teste à quel point la plante a besoin d’eau avant de mourir, décrit-elle.

Certains évoquent l’idée de faire des économies dans les postes d’administrateurs et gestionnaires comme les doyens, présidents et vice-présidents.

On crée de plus en plus de postes administratifs très bien rémunérés, ça devient une blague, estime Pascal Lupien. Une université, c’est avant tout de l’enseignement et de la recherche.

Le problème, ce ne sont pas les salaires des professeurs, mais ceux de l’administration. Plus on crée de ces postes, plus ça coûte cher, partage Marie-Ève Morin, professeure de philosophie.

Marie-Ève Morin est professeure de philosophie à l'Université de l'Alberta.

Selon Marie-Ève Morin, le manque d'embauche de professeurs en début de carrière est un problème.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Ricardo Acuna confirme que le nombre de professeurs à l’Université de l'Alberta a atteint un sommet en 2015 et n’a cessé de diminuer depuis. La proportion consacrée aux fonctions administratives supérieures a augmenté considérablement. La proportion du budget dépensé dans l'enseignement a donc diminué, fait-il remarquer.

Cette réalité est confirmée par des chiffres fournis par Statistique Canada. À l'Université de l'Alberta, le nombre de doyens a augmenté de 20 % entre 2013 et 2019, alors que le nombre de professeurs titulaires, agrégés et adjoints a baissé de 4 % sur la même période.

Côté rémunération, les hauts postes sont également gagnants au fil du temps. Le salaire médian des doyens a augmenté de 5,5 % alors que celui des professeurs a baissé de 4 %.

En mars, le gouvernement albertain est allé de l’avant en plafonnant la rémunération de 425 cadres de niveau postsecondaire.

D’ici deux ans, les salaires des vice-présidents ou doyens de l’Université de l’Alberta ne pourront pas dépasser les 391 125 $. Les plafonds devraient faire économiser aux établissements 3,7 millions de dollars par an, précise le ministère provincial des Finances.

Faire des efforts... en vain

Les professeurs pourraient-ils prendre, de manière volontaire, des jours de congés non payés pour reverser l’argent dans les caisses de la faculté? La convention collective l’autorise.

L’AASUA corrobore le fait que certains ont utilisé ce système en plus d’accepter des réductions de salaire pour réduire les licenciements et les coupes, mais que cela n’a pas porté ses fruits.

Dans les années 1990, le premier ministre Ralph Klein a réduit notre budget encore plus que prévu alors que le personnel de l’université avait accepté une réduction de salaire de 5 %, souligne Ricardo Acuna.

En 2009, le personnel de l'Université de l'Alberta a accepté de prendre 6 jours de congés sans solde. Ça n'a pas empêché les mises à pied et les compressions. Nos membres ont appris leur leçon.

Ricardo Acuna dans la rue.

Beaucoup de professeurs cherchent à partir, selon Ricardo Acuna.

Photo : Radio-Canada / Richard Marion

Face à l’économie au ralenti, les universités devraient accepter des baisses de salaire pour participer à l’effort collectif, pense le directeur de la branche albertaine de la Fédération canadienne des contribuables, Franco Terrazzano.

Beaucoup d’Albertains souffrent financièrement, rappelle-t-il. Des milliers d’employés de l’Université de l’Alberta ont eu des augmentations de salaire depuis le ralentissement économique de 2015. Certains en ont même profité durant le confinement en 2020. C’est inacceptable.

Quel avenir pour la province?

Il manque de vision pour le futur. Les défis de demain, on les adresse dans nos universités d’aujourd’hui, assure la professeure Anne Bissonnette.

Si les inscriptions sont en hausse, les droits de scolarité aussi montent en flèche. D’ici 2022, ils auront augmenté de 21 % en trois ans et d’autres majorations exponentielles sont à prévoir.

C’est totalement hors du raisonnable et injuste, estime Rowan Ley, président de l'Association des étudiants. Il croit que certains risquent de quitter l’Alberta pour étudier et n'y reviendront jamais.

C’est impossible de trouver des solutions avec le budget de la province. On doit juste essayer de survivre maintenant, se résigne Rowan Ley.

Aide du fédéral

En raison de la crise sanitaire, le nombre d'étudiants diminue au niveau national et, selon des projections effectuées par Statistique Canada, les universités risquent de perdre 3,4 milliards de dollars.

Une solution pourrait venir d'Ottawa, selon Yalla Sangaré de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université. D’un océan à l’autre, il y a un sous-financement des universités au Canada. Il faut un financement plus stable de la part du fédéral, dit-il.

L’éducation est un investissement, pas une dépense, martèle Yalla Sangaré, qui rappelle que le rapport Naylor, commandé par la ministre fédérale des Sciences, Kirsty Duncan, et sorti en 2017, préconisait d’augmenter le financement pour la recherche dans les universités.

Ces investissements seront parmi les plus rentables que puisse réaliser un gouvernement pour l’avenir du Canada, peut-on y lire.

Mobiliser les Albertains

En attendant que les politiciens fassent des choix, le secteur de l’enseignement en Alberta tente de faire bouger les choses.

La pétition Protect Our Future rassemble plus de 6600 signatures et sera présentée le 27 avril à Demetrios Nicolaides, le ministre de l'Enseignement supérieur de la province.

Des professeurs ont envoyé des lettres au gouvernement provincial et Rowan Ley exhorte les citoyens à contacter les membres de l’Assemblée législative pour dénoncer les coupes.

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