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Immersion dans une unité de soins intensifs de la COVID-19

Esther espère que son époux pourra bientôt rentrer à la maison.

Esther espère que son époux pourra bientôt rentrer à la maison.

Photo : Evan Mitsui

Des familles entières déchirées, des travailleurs de première ligne éreintés, le système hospitalier arrive à un point de rupture en Ontario. Et ce sont les personnes les plus vulnérables qui souffrent le plus de cette troisième vague au Canada. Immersion dans une unité de soins intensifs.

Doucement, Esther Teodoro caresse le front de son époux Eduardo, lissant ses cheveux poivre et sel.

Tu rentres à la maison, d’accord?, lui dit-elle. Je peux prendre soin de toi, d’accord?

Eduardo est allongé dans son lit d’hôpital et ne peut pas répondre. Un tube respiratoire part de son cou jusqu’à un équipement médical complexe qui maintient ses poumons et son corps fatigué par la maladie.

Eduardo a 75 ans et lutte depuis trois mois contre la COVID-19.

Une femme porte un masque chirurgical bleu pâle. Elle est assise au chevet d'un malade aux soins intensifs

Esther Teodor a 67 ans.

Photo : Radio-Canada / Evan Mitsui/CBC

Esther, 67 ans, est son épouse depuis 38 ans. Elle a été infectée au même moment, en janvier, mais la maladie a été bénigne pour elle. Encore protégée contre une réinfection, elle est l’une des rares visiteuses autorisées dans l’unité de soins intensifs de l’Hôpital Centenary du Réseau de santé de Scarborough, dans l’est de Toronto.

Ed? Ed?, appelle Esther derrière son masque chirurgical bleu pâle. Est-ce que tu souffres?, s’inquiète-t-elle.

Son mari grimace, son visage se crispe, ses yeux se ferment et sa bouche s’ouvre dans un cri silencieux.

Dans cette unité de soins intensifs, les murs sentent la douleur. Cette douleur, elle est celle de patients souffrant sans pouvoir l’exprimer, celle de leurs familles qui se rongent les sangs, et aussi celle d’un personnel à bout de souffle.

Une infirmière dans une unité de soins intensifs.

Une infirmière dans une unité de soins intensifs.

Photo : Evan Mitsui

La troisième vague a envoyé plus de patients dans les hôpitaux au Canada que jamais auparavant. Mais si une chose a été encore plus marquée, c’est que la pandémie discrimine aussi.

La situation à l’hôpital de Scarborough reflète des inégalités criantes. Les patients les plus touchés par les infections sont les plus vulnérables et ce sont des travailleurs de première ligne qui s’affairent à sauver un système de santé au bord du gouffre.

Le message d'urgence

Il est 11 h, le 8 avril.

Les téléphones se mettent soudainement à sonner dans l’unité de soins intensifs, brisant la monotonie des bip, bip des machines rattachées aux patients.

Cette sonnerie, c’est celle qui demande aux Ontariens de rester à la maison. Le confinement devient plus strict après plusieurs semaines qui ont été marquées par l'augmentation du nombre de cas de COVID-19 et des admissions en soins intensifs qui atteignent de nouveaux sommets.

Lorraine Pinto, une travailleuse sociale

Lorraine Pinto, une travailleuse sociale

Photo : Radio-Canada

Ce jour-là, plus de 500 patients atteints de la COVID-19 occupent des lits de soins intensifs dans la province, dont 24 à l’Hôpital Centenary. Cela correspond à la majorité des lits disponibles dans cette unité.

Lorraine Pinto, une travailleuse sociale, aide les familles des patients à surmonter la maladie de leur proche. Elle raconte que bon nombre des personnes admises ici ne peuvent tout simplement pas rester à la maison comme le demande la province.

Souvent, les personnes infectées sont des travailleurs essentiels. Beaucoup ramènent le virus à plusieurs générations vivant sous le même toit. Imaginez quelqu’un comme vous et moi qui allait très bien, qui aurait pu travailler dans une usine, avoir contracté la COVID-19, peut-être dans la quarantaine ou la cinquantaine, illustre-t-elle.

Dans toute la Ville Reine, ces tendances se remarquent depuis des mois. Les éclosions ont lieu dans toutes sortes de milieux intérieurs jugés essentiels, y compris les écoles, les usines de triage, de transformation des aliments et les manufactures.

Les personnes racialisées en paient le prix fort. La grande majorité des cas signalés dans la ville - environ 76 % - sont parmi les personnes s’identifiant comme faisant partie d’un groupe racialisé, selon les données démographiques les plus à jour de la santé publique de Toronto. Après un ajustement en fonction de l’âge, le taux d’hospitalisation est environ trois fois plus élevé chez les populations à faible revenu que les résidents ayant des revenus supérieurs.

Jose Pasion, infirmier

Jose Pasion, infirmier

Photo : Radio-Canada

Les patients récemment admis en soins intensifs viennent de différents horizons et sont d’âges variés, y compris un homme dans la cinquantaine. Celui-ci est soigné par l’infirmier Jose Pasion dans une salle d’isolement pendant que l’équipe attend les résultats du test COVID-19 du patient.

Après avoir soigneusement retiré ses gants de protection et sa blouse, Jose Pasion sort de la chambre. Il est frappant de s’occuper maintenant de patients gravement malades qui sont souvent dans la fleur de l’âge, dit-il. Récemment, l’équipe a commencé à recevoir des jeunes adultes, parfois dans la vingtaine et la trentaine.

Lors de la première vague, les patients étaient beaucoup plus âgés. Mais cette 3e vague n’épargne par les jeunes générations, qui affluent.

Une citation de :Jose Pasion, infirmier

Le Dr Martin Betts, directeur médical des soins intensifs du Réseau de santé de Scarborough, rappelle que les variants du virus sont désormais largement répandus et peuvent se propager beaucoup plus rapidement parmi les membres d’une même famille.

Dr Martin Betts, directeur médical des soins intensifs du Réseau de santé de Scarborough

Dr Martin Betts, directeur médical des soins intensifs du Réseau de santé de Scarborough

Photo : Radio-Canada

Jusqu’à présent, dans la 3e vague, nous avons admis sept couples de mari et femme. Je pense que c’est un signe que le virus pénètre dans les maisons, infecte tout le monde et parce qu'il est tellement plus puissant que le virus précédent, plus de personnes entrent à l’hôpital en même temps.

Une citation de :Dr Martin Betts, directeur médical des soins intensifs du Réseau de santé de Scarborough

Récemment, le Dr Betts a dû placer huit patients atteints de la COVID-19 sur des respirateurs en une seule nuit. C’est le plus d’intubations qu’il ait eu à faire en un seul quart de travail au cours de toute sa carrière de médecin.

Et la partie la plus difficile de tout cela a été les conversations à avoir avant de devoir le faire et de les voir dire au revoir. Parce que nous savons qu’ils vont être sous respirateur pendant quelques semaines, dans un coma artificiel et nous savons que, probablement, la moitié d’entre eux ne survivront pas.

La pression sur le système hospitalier

À l’hôpital général de Scarborough, à 10 minutes en voiture du site Centenary, le Dr Betts rencontre une autre équipe de soins intensifs qui prépare un patient à être transféré vers un autre hôpital, pour libérer un lit.

Ce patient est conduit vers une nouvelle unité de soins intensifs pour adultes à l’hôpital pour enfants Sick Kids de Toronto. Récemment, l’hôpital a aménagé huit lits pour accueillir des patients dans la quarantaine et moins. Leur utilisation était prévue uniquement en cas de besoin urgent. Deux jours après l’ouverture de la petite unité, des patients ont commencé à y être transférés.

Du personnel hospitalier

Une équipe de deux personnes d’Ornge vient chercher des patients pour effectuer leur transfert vers d'autres hôpitaux.

Photo : Evan Mitsui

Parallèlement, plus d’une douzaine d’hôpitaux ferment leurs services pédiatriques et transfèrent leurs jeunes patients malades vers l'hôpital Sick Kids.

À l’intérieur de l’unité, une équipe de deux personnes d’Ornge, le service d’ambulance aérienne, conduisent leur patient sur une civière. Les deux ambulanciers portent le plus haut niveau d’équipement de protection individuelle : blouses, gants en caoutchouc, couvre-chaussures, lunettes et masques de qualité industrielle.

C’est maintenant devenu une habitude de procéder à ces transferts. Cette année, près de 1000 patients ont été transférés dans la province en raison de la pression exercée sur les unités de soins intensifs dans certains hôpitaux, selon les données d’Ornge.

infirmiere soins intensifs

Les unités de soins intensifs n'ont jamais eu autant de patients atteints de la Covid que durant la 3e vague.

Photo : Radio-Canada

Parfois, comme ce jour-là, c’est dans la même ville que les transferts ont lieu. D’autres fois en revanche, les patients sont transportés de Scarborough vers Kingston, à 2 h 30 de route, ou de Thunder Bay jusqu’à des établissements dans le sud.

Ces transferts font partie d’une initiative provinciale visant à alléger la pression sur les hôpitaux et à augmenter la capacité des unités de soins intensifs. Depuis que les admissions ont augmenté, la province a accordé aux hôpitaux le droit d’effectuer ces transferts sans le consentement préalable des patients ou de leurs familles. Les chirurgies non urgentes sont également annulées et les travailleurs de la santé peuvent être réaffectés dans les établissements qui en ont le plus besoin.

Le Dr Betts fait toutefois remarquer qu’il n’y a pas de solution miracle. Même si ces lits existent, il est difficile de trouver du personnel qualifié pour pouvoir s’occuper de ces patients, surtout 13 mois après le début de la pandémie, dit-il.

Un fardeau pour le personnel

À l’intérieur du service d’urgence de l’hôpital, c’est animé. Ici, les patients ne sont pas censés rester longtemps. Un système de triage vise à les garder en mouvement, entre leur lit et des tests avant de retourner chez eux après une visite rapide si le problème est mineur, ou une hospitalisation plus longue si nécessaire.

Le défi aujourd’hui, c’est que les personnes malades continuent d’affluer, au-delà du rythme que le personnel était habitué à gérer avant la pandémie.

Le Dr Norm Chu, directeur de la médecine d’urgence pour le Réseau de santé de Scarborough

Le Dr Norm Chu, directeur de la médecine d’urgence pour le Réseau de santé de Scarborough

Photo : Radio-Canada

Je n’ai jamais rien vu de tel, dit le Dr Norm Chu, directeur de la médecine d’urgence pour le Réseau de santé de Scarborough. En fait, c’est le pire que nous ayons vu depuis le début de la pandémie, ajoute-t-il.

Le Dr Chu feuillette le dossier d’un patient, entouré par le bourdonnement constant de ce service rempli de va-et-vient d'ambulanciers, de patients anxieux et de membres du personnel qui courent dans tous les sens.

Nous sommes presque à notre limite, nous dit finalement le médecin.

À l’intérieur de l’une des rares chambres vides dans ce couloir, Paula Clarke nettoie avec application toutes les surfaces. Vêtue de la tête aux pieds d’un équipement de protection, elle nettoie les murs avec des serviettes imbibées d’eau de Javel. Vous ne pouvez pas sauter un seul point de contact, étant donné le taux élevé de renouvellement des patients et la possibilité que l’un d’entre eux ait la COVID-19, explique-t-elle.

Une femme en blouse, visière et masque dans une chambre d'hôpital

Paula Clarke est travailleuse essentielle dans un hôpital et a perdu sa mère de la Covid pendant la première vague.

Photo : Radio-Canada / Evan Mitsui/CBC

Et si Paula prend sa tâche à cœur, c’est aussi parce qu’elle connaît la douleur de perdre un proche à cause de la maladie. Ma mère est morte de la COVID-19, donc je dois m’assurer que tout est fait correctement, dit-elle.

Ce fardeau, elle le porte chaque jour lorsqu’elle vient travailler. Sa mère est décédée des suites de son infection lors de la première vague, l’année dernière. En tant que travailleuse de première ligne, Paula n’a toutefois pas eu d'autre choix que de se remettre rapidement au travail, sans compter les factures à payer.

C’est difficile, parce que je n’ai pas pu la voir. Mais que faire? Je l’ai vue par vidéo, et elle est morte dans la soirée, raconte-t-elle tout en rangeant son chariot de nettoyage.

Tester tous les patients

Tous les patients qui franchissent les portes du service sont testés, peu importe leurs symptômes. À l’heure actuelle, environ un quart de tous les tests sur écouvillon effectués à l’hôpital se révèlent positif.

Dans une clinique réservée aux patients souffrant de la COVID-19, de symptômes du rhume et de la grippe, le Dr Chu dit que la métrique des tests positifs atteint 46 %, ce qui signifie que près de la moitié de tous ceux qui se présentent sont très probablement infectés par le virus.

Un lit d'hôpital en soins intensifs

Un lit d'hôpital en soins intensifs

Photo : Radio-Canada

Nous avons été touchés de manière disproportionnée par la COVID-19. Beaucoup de familles multigénérationnelles, des ouvriers d’usine, des travailleurs essentiels.

Une citation de :Dr Norm Chu, directeur de la médecine d’urgence Réseau de santé de Scarborough

Les efforts de vaccination tendent plutôt à aggraver les disparités. De récentes données ont montré que certains quartiers à faible revenu et à forte diversité, dont plusieurs à Scarborough, sont confrontés à des taux d’infection bien supérieurs à ceux des quartiers qui ont davantage accès à la vaccination.

Le Dr Chu ne mâche pas ses mots : la situation à Scarborough est une tragédie, selon lui. Le flux constant de malades fait des ravages sur son personnel.

Et le pire reste à venir, craint-il.

L’espoir, envers et contre tout

De retour dans l'unité de soins intensifs où se trouve Eduardo. Il est désormais près de midi.

Esther est toujours aux côtés de son mari, dans une pièce baignée par le soleil. Elle devait quitter cette chambre à 10 h 30, mais ce n’est jamais facile de laisser le père de ses deux enfants, celui avec lequel elle a traversé leur pays d’origine, les Philippines, pour venir déposer leurs bagages au Canada il y a 27 ans.

Il était artiste aux Philippines, raconte-t-elle. Au Canada, Eduardo a travaillé tour à tour dans une usine et des magasins de grande surface. C’est un bon mari et c’est un bon père pour mes enfants, ce n’est pas facile pour ma famille, dit Esther, les larmes aux yeux.

Une images des poumons d'un patient

Un scanner des poumons d'Eduardo.

Photo : Radio-Canada / Evan Mitsui/CBC

Le Dr Betts montre une image des poumons d'Eduardo : les organes, autrefois sains, semblent remplis de fumée. Ce sont des poumons qui ne vont pas s’améliorer de sitôt, dit calmement le médecin.

Esther ne sait pas comment Eduardo et elle ont été infectés en janvier. L’une de leurs petites filles a également reçu un résultat de test positif, mais le reste de la famille a été épargné.

Nous ne perdons pas espoir. Je sais qu’il ira bien. Je ne le perdrai pas.

Une citation de :Esther Teodoro

Au chevet d’Eduardo, Esther murmure des mots de réconfort, elle tient la main frêle de son mari, lui dit qu’elle l'aime et qu’elle continuera à prier. Et elle promet, encore une fois, de le ramener à la maison.

Avec des entrevues de Lauren Pelley de CBC et des photos d'Evan Mitsui

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