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Les propriétaires du Manoir Liverpool ignoraient que Jacques Levesque était mort étouffé

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Le Manoir Liverpool

Photo : Radio-Canada / Guillaume Croteau-Langevin

Les deux employées qui n’ont pas porté secours à Jacques Levesque pendant qu’il s’étouffait avec de la nourriture au Manoir Liverpool n’ont jamais été rencontrées par les propriétaires de la résidence après cet accident mortel.

Au dernier jour des audiences publiques du coroner, Manon Belleau et Claude Talbot ont pris publiquement la parole pour la première fois depuis bientôt un an.

Ils ont expliqué qu’ils n’avaient pas été mis au courant de la véritable cause du décès de Jacques Levesque, survenu le 26 avril 2020.

On m’a rapporté que c’était une hypoglycémie, qu’il a fait un arrêt et qu’ils ont tenté de le réanimer.

Une citation de :Manon Belleau, ex-propriétaire du Manoir Liverpool
Une femme marche derrière un homme dans un corridor.

Manon Belleau, ancienne propriétaire du Manoir Liverpool, derrière son avocat

Photo : Radio-Canada

Ce n’est qu'en janvier 2021, neuf mois après l’accident, que Mme Belleau aurait appris, au cours d'un interrogatoire, que l’homme diabétique de 60 ans était mort étouffé dans sa chambre au Manoir Liverpool.

Plus tôt cette semaine, les deux employées présentes lors de l’accident ont reconnu qu’elles n’avaient pas tenté de débloquer les voies respiratoires de M. Levesque. Elles ont expliqué leur inaction par le fait que le résident pouvait être agressif lorsque son taux de glycémie était trop bas.

Elle aurait agi différemment

Lors de son interrogatoire, Mme Belleau a été pressée de questions sur les suites qu’elle avait données à cet événement dramatique. Elle a fini par admettre n’avoir jamais fait de rétroaction avec les deux employées concernées.

La femme de 49 ans, qui a récemment vendu le Manoir Liverpool avec son partenaire d’affaires Claude Talbot, a néanmoins dit que si elle avait su les vraies circonstances entourant la mort de M. Levesque, elle aurait agi différemment.

J’aurais demandé qu’il y ait un retour avec les employés, avec la famille. Je me serais assuré que les protocoles étaient en place et qu’ils étaient bien compris par les employés.

Il y aurait eu des sanctions pour certaines personnes et des congédiements pour d’autres. Il y aurait eu plainte à l’Ordre.

Une citation de :Manon Belleau, ex-propriétaire du Manoir Liverpool

Bon père de famille

Plus tôt dans la journée, la coroner Géhane Kamel s’est adressée à Claude Talbot, se montrant étonnée que l’homme d’affaires n’ait jamais été informé des circonstances dans lesquelles un de ses résidents avait perdu la vie.

Me Kamel lui a suggéré qu’à titre de propriétaire d’une résidence privée pour aînés, il avait le devoir d’agir comme bon père de famille, ce qui a piqué au vif M. Talbot.

Si vous m’adressez ça comme un reproche, je vais vous demander de préciser sur la base de quoi, a-t-il répliqué du tac au tac.

Un homme âgé portant des lunettes assis sur une chaise.

Claude Talbot était copropriétaire du Manoir Liverpool au moment où Jacques Levesque est décédé dans les murs de la résidence.

Photo : Radio-Canada / Raymond Routhier

Le septuagénaire avait précédemment indiqué qu’il ne pouvait pas connaître personnellement tous ses résidents, puisqu’il possède plusieurs établissements pour aînés.

De plus, il a expliqué qu’il était en contact régulièrement avec sa partenaire Manon Belleau, mais que c’était elle qui dirigeait véritablement le Manoir Liverpool.

Je m’assure que mes gens à l’interne s’occupent du bien-être de nos clients.

Une citation de :Claude Talbot, ex-propriétaire du Manoir Liverpool

Désorganisation

Les problèmes du Manoir Liverpool étaient cependant nombreux, si l’on se fie au témoignage de l’ex-coordonnatrice aux opérations, Sylvie Guyot-Gagné, qui a été en poste de février à juillet 2020.

Je n’ai jamais été aussi en colère que quand j’ai travaillé là, a expliqué la femme. Avant même l’éclosion de COVID-19, la gestion du personnel était pénible, selon elle. En raison des caprices de certains employés, elle pouvait passer jusqu’à trois heures par jour à confectionner les horaires.

Mme Guyot-Gagné dit même avoir été incapable de congédier une employée dangereuse, qui aurait ignoré des signes évidents d’un accident vasculaire cérébral chez une résidente.

Il y avait des problèmes évidents au niveau des plans de soin des résidents, de l’entretien ménager et de l’administration des repas, a-t-elle indiqué.

Tout était à refaire, à son arrivée au Manoir Liverpool, a résumé l’ex-coordonnatrice. Or, Mme Guyot-Gagné dit ne jamais y être arrivée, étant toujours subordonnée à la volonté de la propriétaire, Manon Belleau, qui était trop présente, selon elle.

Pour moi, mon passage au Manoir Liverpool, j’étais une façade. J’étais un pantin dont on tirait les ficelles.

Une citation de :Sylvie Guyot-Gagné, ex-coordonnatrice générale aux opérations du Manoir Liverpool
Une femme marche dans un corridor.

Sylvie Guyot-Gagné a travaillé comme coordonnatrice au Manoir Liverpool pendant quelques mois en 2020.

Photo : Radio-Canada / Raymond Routhier

 Je n’avais aucun accès pour les fournisseurs pour la bâtisse, donc pas les contrats, pas ce que ça coûtait, je n’avais aucun budget alors que c’est nécessaire pour prendre les bonnes décisions, a-t-elle expliqué.

Omerta

Mme Belleau a contredit son ex-employée, affirmant qu’elle était libre de prendre des décisions et se disant désolée si elle avait perçu la situation autrement.

À l’été 2020, Mme Belleau a toutefois embauché une directrice générale pour le Manoir Liverpool et le poste de Mme Guyot-Gagné a été aboli peu de temps après.

Mme Guyot-Gagné dit avoir reçu une prime de départ de 10 000 $ à ce moment-là, mais la lettre officialisant l’abolition de son poste contenait aussi une mise en garde : elle ne pouvait pas parler en mal de son ex-employeur.

C’est très clair que si je parle de quoi que ce soit, à qui que ce soit, je vais avoir des représailles.

Une citation de :Sylvie Guyot-Gagné, ex-coordonnatrice générale aux opérations du Manoir Liverpool

Lors de son interrogatoire, Mme Belleau a reconnu du bout des lèvres que la clause de confidentialité était peut-être plus stricte qu’à l’habitude, mais que ce type de demande n’est pas anormal.

Pas pire qu’ailleurs

Pour sa part, Claude Talbot a reconnu qu’il y avait des problèmes de personnel au Manoir Liverpool avant la première vague de COVID-19, mais comme dans toutes les résidences au Québec.

Il a aussi mentionné que certains problèmes notés à l’automne 2019 ont donné lieu à un exercice conjoint avec le CISSS de Chaudière-Appalaches.

M. Talbot dit avoir des tentacules, des connexions un peu partout et qu’il n’a jamais eu de mention du genre coudonc qu’est-ce qui se passe chez vous?.

C’est Radio-Canada qui a envoyé un feu d’artifice, a-t-il lancé, en référence à l’enquête journalistique diffusée le 27 avril 2020. 

On a accordé foi facilement aux affirmations de Radio-Canada. Le CISSS a confirmé toutes les affirmations de Radio-Canada, s’est impatienté M. Talbot, en référence au rapport d’enquête diffusé l’hiver dernier.

Prêts pour la COVID?

Lorsque la COVID a frappé le Manoir Liverpool, fin mars 2020, les problèmes déjà présents ont été exacerbés, selon Sylvie Guyot-Gagné.

Les employés étaient mal formés en prévention et contrôle des infections, à son avis. Dès qu’on avait le dos tourné, les règles de base au niveau de l’habillement et de la désinfection n’étaient pas respectées, a-t-elle dit.

Des travailleurs d’agences privées sont venus prêter main-forte, mais Mme Guyot-Gagné aurait dû intervenir à quelques reprises auprès de certains membres du personnel du Manoir Liverpool qui tenaient des propos racistes.

N’arrivant plus à offrir des bains et des douches, les toilettes devaient être faites dans les chambres. Bien qu’elle n’en ait pas été témoin directement, l’hydratation des patients n’aurait peut-être pas été suffisante, selon ce qui lui a été rapporté.

Lorsque le CISSS de Chaudière-Appalaches a repris la gestion des lieux, au début du mois d’avril, ça a été un énorme soulagement, a-t-elle confié. Les protocoles sanitaires ont été resserrés et du matériel de protection était disponible en quantité suffisante.

Mais selon Mme Guyot-Gagné, les relations avec le CISSS n’étaient pas évidentes, car Manon Belleau exigeait que certaines informations ne parviennent pas aux oreilles du réseau public, notamment par rapport aux soins des patients ou aux raisons motivant le départ de certains employés.

Il y avait beaucoup de choses à cacher.

Une citation de :Sylvie Guyot-Gagné, ex-coordonnatrice générale aux opérations du Manoir Liverpool

Mme Belleau a pour sa part déclaré que quand le CISSS a pris la gestion en main, il n’était pas toujours évident de savoir à qui s'adresser.

Par ailleurs, le Manoir Liverpool avait fait ce qu’il pouvait pour se préparer à une éventuelle éclosion de COVID-19, selon elle.

Du matériel de protection avait été commandé, quoiqu’il était difficile d’en obtenir à ce moment-là au Québec, a-t-elle rappelé. Les directives de la santé publique étaient affichées dans l’établissement et expliquées aux employés.

Tsunami

Son partenaire d’affaires, Claude Talbot, a quant à lui expliqué que la COVID-19 avait frappé comme un tsunami que personne n’était véritablement prêt à affronter, ni au Manoir Liverpool ni ailleurs.

On s’est fait prendre par surprise comme beaucoup de monde s’est fait prendre par surprise.

Une citation de :Claude Talbot, ex-propriétaire du Manoir Liverpool

La taille de son établissement, qui compte plus de 100 chambres, pourrait expliquer à son avis pourquoi le virus y a contaminé 45 personnes et tué 6 résidents lors de la première vague.

Il a aussi dit qu’une résidence privée comme le Manoir Liverpool avait probablement moins de moyens que les établissements publics pour bien prévenir et contrôler les éclosions à ce moment-là.

Les audiences ont pris fin jeudi après-midi concernant le Manoir Liverpool, mais d'autres établissements seront examinés au cours de cette enquête publique du Bureau du coroner.

La démarche vise à comprendre comment la COVID-19 a pu faire autant de ravages dans les établissements pour aînés du Québec au printemps 2020.

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