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Chronique

Indémodable, tout le monde aimait Michel Louvain

Dès qu’il était sur une scène, l'artiste tissait un lien indéfectible avec son public.

Michel Louvain chante un micro à la main, en 1968.

Michel Louvain en 1968.

Photo : Radio-Canada / Francis J. Menten

[Chronique-souvenir] Officiellement, il y avait trois noms sur l’affiche. Mais pour ma mère, il n’y en avait qu’un seul : celui de Michel Louvain.

J’évoque ici l’affiche du concert des trois L, triumvirat masculin rétro par excellence formé de Michel Louvain, de Pierre Lalonde et de Donald Lautrec. Rétro, dans les faits, parce que nous étions alors en 1981 et que chaque membre du trio avait près ou plus de deux décennies de de carrière dans le rétroviseur.

J’avais acheté les billets de ce spectacle quelques mois plus tôt, pour l’anniversaire de ma mère qui adorait Michel Louvain, comme presque toutes les femmes de sa génération. Française, elle avait immigré au Canada au début des années 1950 et elle était aux premières loges pour assister à l’émergence de la première idole populaire de la chanson du Québec.

Et cette émergence fut spectaculaire! Si Louvain, pour ce qui est du répertoire et de l’allure, avait plus d’affinités avec son compatriote Paul Anka ou l’Américain Pat Boone, il provoquait au Québec des émeutes dignes d’Elvis. Si vous tombez sur les vielles images en noir et blanc où Louvain est évacué sur le dos d’un policier, vous allez comprendre.

Ma mère aimait l’élégance de Louvain, qui lui rappelait les Maurice Chevalier et Yves Montand de son pays, ses chansons mélodieuses et son charme irrésistible. Il allait de soi que j’allais l’accompagner à cette soirée en raison du décès de mon père cinq ans plus tôt, même si Michel Louvain, ce n’était pas exactement la tasse de thé d’un jeune homme tout juste sorti de l’adolescence.

Mais ayant eu une enfance vitaminée à Jeunesse d’aujourd’hui, j’avais de bons souvenirs de Pierre Lalonde et je n’avais pas détesté certaines chansons plus rugueuses de Donald Lautrec du début des années 1970. Bref, on allait vraisemblablement passer une bonne soirée en famille.

La salle Wilfrid-Pelletier était pleine à craquer. Ça explique en partie la localisation de la paire de billets à la première rangée de la mezzanine, quoique le salaire d’un boulot de fin de semaine d’un cégépien a sûrement pesé lourd dans la balance.

Artistes expérimentés, complets chic, nœuds papillon, les trois hommes avaient décidé d’alterner entre chansons partagées et segments individuels. Après l’ouverture commune, Pierre Lalonde a livré sa prestation avec l’assurance du vétéran qu’il était et quelques-unes de ses bombes pop du début des années 1960. Je regarde ma mère, à ma gauche. Sourire satisfait. Tout va bien.

Après un autre bloc commun, Louvain revient seul. Et là, la clameur se fait entendre, encore plus forte que lors de l’entrée sur scène du trio au début du concert. Je suis étonné, même si je me dis que le tuxedo blanc de Louvain n’a pas été étranger à la réaction collective.

Je regarde à ma gauche. Le visage de ma mère est illuminé d’un immense sourire, comme la dame à côté d’elle et celle à ma droite, d’ailleurs. À ce moment de ma vie, j’ignorais encore que j’allais la gagner en étant un critique musical, mais j’ai pigé que le spectacle venait de basculer.

Au-delà de la succession de classiques qui a suivi, dont La dame en bleu, qui était, ma foi, un récent succès (1976), c’est à ce moment que j’ai compris pourquoi tout le monde aimait Michel Louvain.

Pierre Lalonde,disparu en 2016, et Donald Lautrec, maintenant retraité, avaient alors l’expérience de l’animation télévisée en plus de celle de la scène. Talentueux et professionnels jusqu’au bout des ongles, ils n’avaient toutefois pas ce que l’on pourrait presque qualifier d’abandon de Michel Louvain.

Dès qu’il était sur une scène, Louvain tissait un lien indéfectible avec son public. À l’époque, je n’avais évidemment jamais vu un artiste tant parler et communiquer avec ses admiratrices. Trente-cinq ans de carrière plus tard, je n’en ai pas vu beaucoup plus.

Le sourire irrésistible, la chevelure impeccable, la sincérité indéfectible, le charme naturel et l’authenticité : Michel Louvain était de ses artistes qui voulaient tout faire pour ceux – et surtout – celles qui l’ont amené au sommet d’une Olympe de laquelle il n’est jamais redescendu à leurs yeux.

La vague d’amour des derniers jours à l’annonce de son cancer a démontré que c’était tout aussi vrai pour les plus jeunes générations. Et il ne faisait aucune différence entre ses fans et les journalistes, croyez-moi. La gentillesse et la disponibilité étaient toujours de mise.

Et il avait le rire facile, avec ses admirateurs et avec ses collègues. À un moment durant le concert, Louvain (Louise, Lison, Linda, Sylvie) et Lalonde (Gina, Louise, Caroline) se moquaient gentiment de Lautrec qui tentait d’interpréter son unique chanson de jeune fille (Éloïse). Michel Louvain rigolait comme s’il n’avait jamais entendu les blagues, ce qui n’était sûrement pas le cas d’un numéro mis en scène. Et pourtant.

Louvain avait une forme de sans filtre entre lui et ses admirateurs : je vous aime, vous m’aimez et on partage tout ça sur une scène. En chansons, en blaguant et en discutant de tout, toujours avec classe et bonne humeur.

Lors de l’ovation qui a salué la fin du concert, je jette un autre regard à ma mère. Elle rayonne et applaudit à tout rompre. Je suis comblé. Mon idée de cadeau d’anniversaire a été la bonne, me disais-je, quand le trio est revenu pour le rappel.

Au menu, Nous, on est dans le vent, chanson de Michel Page popularisée au Québec par Pierre Lalonde, qui était indiquée pour des artistes d’une autre génération qui s’offraient une tournée québécoise majeure dans les années 1980.

Dans le vent, Michel Louvain? Comme personne d’autre au Québec au tournant des années 1950 et 1960.

Et indémodable par la suite.

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