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Les deux solitudes de l’immigration au Québec et dans le reste du Canada

Le gouvernement Trudeau vient de faciliter les démarches pour des dizaines de milliers de travailleurs vivant hors du Québec. Une mesure qui creuse encore l’écart avec les immigrants québécois en ce qui concerne les délais de traitement .

Un panneau signalétique montrant les douanes pour les passagers en immigration dans un aéroport.

Actuellement, les délais de traitement entre les immigrants vivant au Québec ou dans le reste du Canada diffèrent de plusieurs années.

Photo : iStock

La différence est majeure, voire énorme. Ils ont beau faire le même métier, les immigrants vivant au Québec, qui aspirent à devenir de futurs citoyens canadiens, font face à des démarches bien plus longues et ardues que ceux vivant dans une autre province.

Cet écart s’est encore creusé avec l’annonce faite mercredi par le gouvernement de Justin Trudeau. Ce dernier vient de créer une « nouvelle voie vers la résidence permanente (Nouvelle fenêtre) » pour 90 000 travailleurs jugés essentiels et étudiants étrangers diplômés.

Après un an d’expérience, ces travailleurs temporaires pourront bénéficier, en seulement quelques mois de traitement, d’une résidence permanente qui ouvre la porte à la citoyenneté canadienne.

En coulisse, du côté d’Ottawa, on fait savoir que le gouvernement de François Legault a été informé de la naissance d’un tel programme accéléré, mais qu'il aurait refusé d’aller de l’avant. On rappelle même que Québec avait déjà été réticent à élargir l’accès au programme de régularisation pour les demandeurs d’asile, considérés comme des anges gardiens durant cette pandémie.

En conférence de presse, le ministre fédéral de l'Immigration, Marco Mendicino, a été plus prudent, sans cacher néanmoins que les discussions avec Québec n’avaient pas abouti.

« La porte reste ouverte pour le Québec. »

— Une citation de  Marco Mendicino, ministre fédéral de l’Immigration

Québec agit selon ses besoins

Pourquoi Québec n’a pas voulu participer à ce programme? Le cabinet de la ministre Nadine Girault n’a pas répondu directement à cette question. Son équipe a indiqué à Radio-Canada que le gouvernement du Québec maîtrise le pouvoir de sélection des personnes immigrantes de la catégorie économique. Ce pouvoir s’exerce selon nos besoins et dans le respect de notre capacité d’accueil, soutient une porte-parole de la ministre de l’Immigration.

Qu’en est-il des délais au Québec pour obtenir une résidence permanente? Les chiffres sont bien différents et l’attente s’étire sur plusieurs années.

Prenons l’exemple de Louve Chavrier, une infirmière originaire de France, qui travaille dans un hôpital d'Abitibi-Témiscamingue depuis plusieurs années. Avec son conjoint, elle patiente depuis près de trois ans pour obtenir sa résidence permanente. Selon les estimations actuelles, elle devrait encore attendre au moins un an.

Pourtant, si elle vivait à quelques kilomètres plus à l’ouest, en Ontario, elle pourrait bénéficier du nouveau programme du gouvernement fédéral.

C’est beaucoup de frustration, beaucoup d’injustice, confie-t-elle à Radio-Canada, d’une voix calme, quasi résignée.

Ça nous inviterait presque à quitter le Québec pour aller en Ontario, ajoute-t-elle.

« Je ne vois pas pourquoi on serait différents des autres. Maintenant qu’on est là et qu’on souhaite s’établir, ce serait bien de pouvoir bénéficier des mêmes occasions d'obtenir nos papiers plus rapidement. »

— Une citation de  Louve Chavrier, infirmière en Abitibi-Témiscamingue
François Legault discute avec Nadine Girault.

Nadine Girault est la ministre de l'Immigration du gouvernement dirigé par François Legault.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Au moins trois ans d’attente au Québec

L’histoire de Louve Chavrier est un exemple parmi tant d’autres. Au cours des derniers mois, des dizaines d’immigrants ont contacté Radio-Canada pour déplorer les longs délais de traitement. Avant d’obtenir une résidence permanente, octroyée par Ottawa, les personnes vivant au Québec doivent obtenir, de la part du ministère provincial de l’Immigration, un certificat de sélection du Québec (CSQ).

Selon le type de programme, les délais varient. Par exemple, dans le Programme de l’expérience québécoise (PEQ), réservé aux étudiants et travailleurs déjà au Québec – à l’image du nouveau programme lancé par Ottawa –, ce délai de traitement est officiellement de six mois. Mais, comme le soulignait récemment le Protecteur du citoyen, l’engagement de Québec n’est pas toujours respecté et les plaintes se multiplient.

De plus, afin d’être admissibles au PEQ, les travailleurs temporaires doivent démontrer qu'ils ont une expérience de travail de deux ans, contre un an pour le programme fédéral. Cette exigence provinciale a été revue à la hausse lors de la réforme du PEQ entérinée l’an passé.

Par la suite, peu importe le programme, les immigrants économiques québécois doivent encore patienter, selon des données fournies par Ottawa, au moins 27 mois avant d’obtenir le précieux sésame qui leur permettra de vivre et de travailler partout au Canada. Le total grimpe donc à près de trois ans, voire à quatre ou cinq, selon de nombreux témoignages.

Pourquoi de tels délais? Ottawa, en raison d’un accord entre les deux gouvernements, respecte en réalité les cibles d’immigration fixées par le gouvernement de François Legault, qui avait diminué ses seuils en début de mandat.

Puisqu’il y a plus de candidats dans l’inventaire d’Ottawa que de personnes pouvant être admises au Québec, les délais se sont allongés, sans compter ceux, importants, attribuables à la pandémie et au télétravail des fonctionnaires, qui n’ont pas toujours accès aux dossiers d’immigration.

Plus d’un million d’immigrants attendus au Canada

L’automne dernier, le gouvernement de Justin Trudeau a indiqué vouloir accueillir près de 1,2 million de nouveaux résidents permanents d’ici 2023. Ce nombre est en hausse constante, ces dernières années. Dès 2021, Ottawa espère délivrer 401 000 résidences permanentes. Du côté de Québec, le gouvernement Legault prévoit admettre entre 44 500 et 47 500 immigrants permanents cette année, sans compter un rééquilibrage de 7000 personnes en 2021 afin de combler une partie des admissions non réalisées en 2020 en raison de la crise sanitaire, selon le dernier plan d’immigration de Québec.

Le ministre de l'Immigration, vêtu d'un veston et d'une cravate, parle dans un micro devant des drapeaux du Canada.

Selon le ministre Mendicino, la porte reste ouverte au niveau fédéral pour permettre à davantage d'immigrants de venir au Québec.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Désespoir de la communauté d’affaires

Aux yeux de l’Association québécoise des avocats en droit de l’immigration (AQAADI), l’annonce du gouvernement Trudeau est une bonne nouvelle, mais encore une fois, c’est une occasion ratée par le Québec.

« D’un côté, avec le Québec, vous allez attendre cinq ans pour devenir résident permanent alors que dans le reste du pays, en quelques mois seulement, vous allez avoir ce statut. Clairement, il y a une immense disparité. »

— Une citation de  Guillaume Cliche-Rivard, président de l’AQAADI

Ottawa avance, alors que le Québec recule, soutient le président de l’AQAADI, Guillaume Cliche-Rivard.

Cette différence de traitement agace le milieu des affaires québécois, qui y voit une perte d’attractivité pour le Québec.

Ça ne fait que mettre en lumière les blocages qu’on a en ce moment avec le gouvernement du Québec, déplore Charles Milliard, président de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ).

Selon ce dernier, Ottawa a une réponse pertinente pour s’assurer que les problèmes de main-d'œuvre ne viennent pas nuire à la relance économique.

« On sent que le gouvernement du Québec n'entend pas le désespoir de la communauté d’affaires. Il doit revoir sa façon de gérer sa politique d’immigration et ses relations avec le fédéral. »

— Une citation de  Charles Milliard, président de la FCCQ

Au Québec, affirme le Conseil du patronat (CPQ), 150 000 postes sont disponibles. Il y a une réalité importante de pénurie de main-d'œuvre, soutient Karl Blackburn, le directeur du CPQ, qui plaide pour une révision, au Québec, des cibles d’immigration.

Indéniablement, augmenter les seuils d’immigration est l’autre ingrédient essentiel afin de permettre aux employeurs d’avoir la main-d'œuvre en quantité et en qualité pour participer à cette relance économique, affirme-t-il.

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