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Enquête

De nombreuses irrégularités dans les tests de qualité de l’air à l'école au Québec

Le protocole de mesure du gaz carbonique (CO2) n'a pas été respecté dans la majorité des tests, ce qui a produit des résultats en dessous de la réalité, révèle une enquête de Radio-Canada.

Test de CO2

Le nombre de parties par million (PPM) indique le niveau de CO2 dans une pièce, un indicateur de la qualité de l'aération.

Photo : Radio-Canada

Des fenêtres ouvertes plus longtemps que recommandé, des classes vides, des tests refaits plusieurs fois, jusqu’à tant que les résultats soient bons… Dans 61 % des cas étudiés, la façon dont les tests ont été réalisés a tiré vers le bas les résultats des mesures de qualité de l’air exigées par le ministère de l’Éducation, révèle une enquête de Radio-Canada.

À partir de l’analyse de milliers de résultats de tests menés dans les deux plus gros centres de services scolaires [ex-commissions scolaires] de Montréal et de Québec, mais aussi grâce à des documents internes et à des témoignages, nous avons découvert que le protocole de mesure de qualité de l’air a été interprété de façon très différente selon les centres de services.

À l’école primaire Sainte-Claire, de Montréal, le 22 janvier, le technicien a pris sa deuxième mesure une minute après la première, plutôt que d’attendre le milieu du cours. Résultat du test : 991 parties par million (PPM), juste en dessous de la limite de 1000 ppm fixée par le Ministère.

Dans sa directive aux écoles, Québec demande de respecter une concentration de 1000 ppm pour garantir une bonne qualité de l’air, car un taux de CO2 supérieur nuit à la réussite éducative.

L’Institut national de santé publique du Québec dit que la transmission [du virus de la COVID-19] est augmentée dans les espaces restreints, ventilés de façon inadéquate, à forte densité d’occupants et lorsque la durée d’exposition est prolongée.

Les écoles sont la deuxième source d’éclosions (24 %) après les milieux de travail (55 %) dans la province.

Méthodologie :

Nous nous sommes concentrés sur les données complètes disponibles pour les centres de services scolaires (CSS) de Montréal, Marguerite-Bourgeoys, de la Capitale et des Premières-Seigneuries. Ils rassemblent près de 2000 classes et 175 000 élèves.

En plus des résultats en ppm, on pouvait voir le nombre d’élèves dans la salle au moment de la mesure, l’heure de la mesure, le nombre de fenêtres ouvertes, la durée d’ouverture...

Les tests ont été réalisés à l’hiver 2021 et dans une moindre mesure à l’automne 2020.

Cliquez ici pour voir notre méthodologie détaillée et accéder à l’intégralité des données et du code utilisé.

À la demande du ministère de l’Éducation, trois mesures devaient être prises dans les classes :

  1. Avant le début des cours, en l’absence des élèves
  2. Au milieu du cours, en présence des élèves
  3. Après avoir ouvert les fenêtres pendant 20 minutes en présence des élèves

Ce protocole a été critiqué par plusieurs scientifiques et par les partis d’opposition, qui l’accusent de manquer de rigueur.

Nous avons concentré notre analyse sur les mesures 2 et 3, celles en présence des élèves. En croisant les données, nous avons vérifié si les conditions du protocole avaient été respectées.

Dans le graphique suivant, on voit que le CSS des Premières-Seigneuries a bien suivi le protocole dans 89 % de ses tests, ce qui n’est pas le cas des autres CSS analysés.

Dans sa consigne aux établissements, le Ministère indique qu’il faut assurer la qualité et l’uniformité des tests qui seront réalisés.

Des fenêtres ouvertes pendant le test au milieu du cours

Une femme ouvre des fenêtres.

La santé publique et le ministère de l'Éducation recommandent d'ouvrir les fenêtres avant et après les cours, mais pas pendant la présence des élèves.

Photo : Radio-Canada

Le Ministère avait demandé de ne pas toucher aux fenêtres entre la première et la deuxième mesure.

Il n’est pas nécessaire de fermer ou d’ouvrir les fenêtres à la deuxième mesure, lit-on dans le protocole.

« La classe doit rester comme elle est lors de son utilisation habituelle. »

— Une citation de  Extrait du protocole de tests de CO2 rédigé par le ministère de l'Éducation

Dans ses directives sanitaires, le Ministère demande aux écoles d’« ouvrir, si possible, les fenêtres et les portes avant le début des classes et après la fin des classes », « idéalement en l’absence des élèves », donc pas pendant le cours.

Par ailleurs, dans le document de questions-réponses destiné aux testeurs, dont nous avons obtenu copie, il est clairement indiqué que le temps d’ouverture de 20 minutes avant la troisième mesure correspond au temps cumulé depuis le début d’ouverture des fenêtres. Il n’était donc pas prévu de les ouvrir plus longtemps pendant le cours.

Pourtant, notre analyse montre que dans 45,9 % des cas, les fenêtres étaient ouvertes à la première mesure et c’était même dans une proportion de 52,3 % à la deuxième mesure.

Au CSS des Premières-Seigneuries, les fenêtres ont bien été maintenues fermées dans 91 % des cas au moment de la deuxième mesure. Mais, on remarque que ça n’a pas été le cas dans les autres CSS analysés.

Cet hiver, ça n’avait pas de sens de garder les fenêtres ouvertes en permanence, explique une enseignante du CSS de la Capitale, qui a demandé à taire son nom en raison de son devoir de loyauté.

Ouvrir toutes les fenêtres au mois de janvier, ce n’est pas réaliste, ajoute une enseignante de Montréal qui a également requis la confidentialité.

Autant prendre des mesures à l'extérieur, dénonce Maximilien Debia, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, spécialiste de la qualité de l’air intérieur, à qui nous avons montré notre analyse.

« On devrait rejeter ces tests ou les refaire dans des conditions qui représentent la réalité. »

— Une citation de  Maximilien Debia, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

Les fenêtres ont été ouvertes trop longtemps, dénonce le président de la Fédération du personnel de soutien scolaire, affilié à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Éric Pronovost. Il représente des techniciens en mécanique du bâtiment qui ont été largement mobilisés pour réaliser ces tests. Selon lui, le Ministère a manqué de rigueur.

« Le Ministère joue avec la santé du personnel et des élèves, ça, c’est inacceptable. »

— Une citation de  Éric Pronovost, président de la Fédération du personnel de soutien scolaire, affilié à la CSQ.

Le ministère de l'Éducation assure qu'il veille à « la qualité » et à « la fiabilité » des résultats qu'il a reçus des centres de services scolaires.

« Les données qui apparaissaient non conformes sont retirées pour ne pas fausser les résultats. »

— Une citation de  Bryan St-Louis, porte-parole du ministère de l'Éducation du Québec

Mais encore faut-il s'entendre sur ce qui est conforme et ce qui ne l'est pas.

Le Ministère considère qu'il n'y a aucun problème à ce que la moitié des mesures au milieu du cours aient été prises avec les fenêtres ouvertes.

« C’est tout à fait possible et cela ne contrevient pas au protocole établi », estime Bryan St-Louis.

« La classe doit rester comme elle est lors de son utilisation habituelle. Si une classe compte cinq fenêtres et qu’une d’entre elles est ouverte en permanence pendant l’année pour assurer une circulation d’air, il est normal qu’elle le soit lorsque la mesure est prise », explique-t-il.

Différentes interprétations de l’objectif des tests

Un homme note des résultats à partir d'un appareil.

Un technicien effectue une analyse de la qualité de l'air au CSS de la Pointe-de-l'Île, à Montréal.

Photo : Radio-Canada

Dans sa note technique pour les tests, le Ministère indique clairement que son objectif est d’établir « un portrait de la concentration de CO2 dans les salles de classe ».

Une source bien au fait du dossier, à Québec, confirme que les tests avaient pour but de refléter les conditions normales d’utilisation.

Mais tout le monde ne l’a pas compris de cette manière.

L’objectif de l’exercice, c’était de déterminer combien de fenêtres il fallait ouvrir pour atteindre un niveau acceptable, explique le directeur du service des ressources matérielles du Centre de services scolaire de la Riveraine, Gabriel Chassé. Ce dernier admet que plusieurs de ses employés avaient compris différemment de lui le but de l’opération.

Le porte-parole du ministère de l’Éducation, Bryan St-Louis, affirme à son tour que l’ouverture des fenêtres a[vait] pour but de démontrer son efficacité sur la dilution des contaminants symbolisés par le taux de CO2, et ainsi sensibiliser les usagers des locaux de l’importance d’ouvrir les fenêtres.

Des consignes venues d'en haut

Cette campagne de tests de CO2 à l’échelle du Québec, très médiatisée, était redoutée dans bien des centres de services.

Au-delà de 1000 ppm, ils devaient mettre en place des actions correctives, comme la réalisation de travaux (percer des plexiglas, par exemple), l’ajout d’équipement (ventilation mécanique, échangeur d’air), fermer des classes ou encore diminuer le nombre d’élèves dans une salle.

Au-delà de 2000 ppm, les CSSS devaient prendre ces mesures dans la semaine suivante et au-delà de 1500 ppm, dans le mois suivant (donc au plus tard le 15 avril).

Les directions d’école ont toutes été avisées de notre passage pour les tests de la qualité de l’air, indique la porte-parole du CSS de la Capitale, Marie-Claude Lavoie.

Une source au sein de l’administration du CSS de la Capitale nous a expliqué que tous les directeurs d’écoles avaient eu la consigne d’ouvrir grand les fenêtres et les portes avant l’arrivée des testeurs et qu’un certain mécontentement avait été exprimé auprès de ceux qui ne l’avaient pas fait.

« C’est sûr que ça peut paraître tricher, mais il fallait des conditions idéales. »

— Une citation de  Une source au sein de l’administration du CSS de la Capitale

Les centres de services se défendent

Le protocole du Ministère a été rigoureusement suivi, tel qu’on nous l'a demandé, répond la directrice des communications du CSS Marguerite-Bourgeoys, Chrystine Loriaux.

Notre application du protocole de tests de CO2 est conforme à leurs demandes, déclare le porte-parole du CSS de Montréal (CSSDM), Alain Perron.

Il n’était pas demandé de fermer les fenêtres avant de faire les tests, affirme M. Perron.

Nous avions déjà une politique d’ouverture des fenêtres. Lorsque les techniciens arrivaient en classes, souvent les fenêtres étaient déjà ouvertes, ajoute-t-il.

Le porte-parole du CSSDM fait par ailleurs une révélation intéressante : Si les fenêtres n’étaient pas ouvertes à la seconde mesure et qu’elle était supérieure à 1000 ppm, le technicien les ouvrait lui-même.

Le délai de 20 minutes dépassé

Des fenêtres ouvertes dans une école de Limoilou, à Québec.

Des fenêtres ouvertes dans une école de Limoilou, à Québec.

Photo : Radio-Canada / Guillaume Croteau-Langevin

Dans 46,7 % des cas, les fenêtres ont été ouvertes pendant plus de 25 minutes avant la prise de la troisième mesure, alors que 20 minutes étaient demandées.

Alors que cette irrégularité est survenue dans 6 % des cas au CSS des Premières-Seigneuries, on la constate beaucoup plus souvent dans les autres CSS.

Il est possible que les responsables aient dépassé de quelques minutes, puisqu’ils devaient se déplacer dans plusieurs locaux, sur différents étages, explique la porte-parole du CSS de la Capitale, Marie-Claude Lavoie.

Mercredi soir, le ministère de l'Éducation nous a répondu par courriel que « les 20 minutes étaient un minimum pour les classes où les fenêtres n’étaient pas ouvertes préalablement ».

Rappelons que la consigne écrite aux testeurs stipule qu'il s'agit du temps cumulé depuis le début d’ouverture des fenêtres.

Des tests repris jusqu’à ce que les résultats baissent

Mathieu Fauchon se souvient très bien du jour où un technicien s’est présenté dans la salle où il se trouvait à Marieville, en Montérégie, pour effectuer des mesures de CO2.

L’éducateur spécialisé au CSS des Hautes-Rivières raconte que le testeur lui a confié n’avoir pas le droit de revenir avec une mesure de plus de 2000 ppm, car sinon, il devrait retourner sur les lieux, reprendre la mesure, jusqu’à tant qu’elle soit en dessous.

« Étant donné qu’ils n’avaient pas de bons résultats sur le terrain, l’employeur demandait de retourner prendre une prise d’air, soit en ouvrant les fenêtres un peu plus longtemps, etc. Et ça, c’est inacceptable. »

— Une citation de  Éric Pronovost, président du syndicat FPSS-CSQ qui représente des testeurs

Au CSS de Sherbrooke, 18 écoles affichaient des résultats au-delà de 2000 ppm lors des premières mesures. Mais après la reprise de l’ensemble de ces tests, toutes les écoles étaient passées sous les 1500 ppm.

Il y a un exercice d’essai-erreur pour trouver la bonne recette, pour que la classe soit ventilée suffisamment, expliquait le porte-parole du CSS aux médias locaux, en mars.

De son côté, le directeur du service des ressources matérielles au CSS de la Riveraine, dans la région de Nicolet, Gabriel Chassé, explique que quand on voyait qu’il y avait un potentiel d’ouverture qui n’avait pas été fait, on demandait à l’ouvrier de retourner sur les lieux pour voir s’il n’y avait pas possibilité d’atteindre une meilleure concentration de CO2.

Le CSS de Laval, le troisième en importance au Québec, n’a pas encore terminé ses tests. De nouvelles analyses sont en cours dans 18 bâtiments qui ont obtenu des résultats entre 1000 et 1500 ppm.

« Nous souhaitons obtenir un meilleur portrait de la situation dans ces établissements afin de mettre en place les meilleures mesures correctives », explique la porte-parole Annie Goyette.

Des mesures au milieu du cours, mais sans élèves

Une classe d'école vide.

Une classe vide.

Photo : La Presse canadienne / Carlos Osorio

Dans une classe de l’école Cardinal-Roy de Québec, il n’y avait aucun élève dans la salle de classe lorsque l’ensemble des mesures de CO2 ont été prises le 17 mars.

Notre analyse des résultats des quatre centres de services démontre que, dans 68 classes, il y avait trois occupants ou moins au moment de la mesure au milieu du cours.

C’est au CSS de la Capitale que cette situation a été la plus fréquente lors de la seconde mesure (8 % des cas).

Dans de rares occasions, la classe n’était pas complète, admet la porte-parole du CSS de la Capitale, Marie-Claude Lavoie.

Afin de respecter les délais prescrits pour faire les tests et par souci de transparence, nous avons jugé bon de quand même publier les résultats, explique-t-elle. Une reprise pourra être réalisée dans ces classes.

L’enseignante du CSS de la Capitale raconte avoir été frustrée de voir le manque de sérieux du testeur : il était dans le cadre de porte avec un pied dans la classe. Idéalement, il aurait dû être dans le centre du local.

Le travailleur est revenu pour faire la deuxième mesure et il n’y avait personne dans la classe, se souvient l’éducateur spécialisé du CSS des Hautes-Rivières, Mathieu Fauchon. « J’ai dû lui demander d’attendre le retour des élèves avant de prendre cette mesure-là ».

À Montréal, le porte-parole du CSSDM, Alain Perron, explique que plusieurs établissements avaient des cours à distance. Le Ministère nous demandait de faire les tests quand même. C’est ce qui explique de petits groupes d’élèves dans certains cas.

Du côté du CSS Marguerite-Bourgeoys, on invoque des cas de formation générale des adultes, dont la plupart se trouvaient en télé-enseignement au moment du test.

Des psychologues ont réalisé des tests de CO2

Selon nos sources, les centres de services scolaires ont mobilisé toutes sortes de travailleurs pour réaliser les prises d’échantillons. J’ai vu un plombier et un électricien, raconte Mathieu Fauchon.

Il y a eu des psychologues, des orthopédagogues, des secrétaires, des concierges..., ajoute le président de la FPSS-CSQ. Il y a des gens qui n’étaient pas formés, dénonce-t-il. Les résultats, c’est du n’importe quoi.

Dans sa note technique, le Ministère indique que les tests pouvaient être confiés à des membres du personnel, à la condition que ceux-ci aient été formés pour le faire. Il était aussi possible de confier ces analyses en sous-traitance à un laboratoire accrédité.

La formation consistait à montrer comment fonctionne l’appareil et à lire le formulaire à remplir ainsi que la note technique.

On lève un drapeau rouge, dit le président de l’Ordre des chimistes du Québec, Michel Alsayegh. Il a écrit au gouvernement pour demander des explications sur le protocole suivi dans les écoles.

Déjà avec le plomb dans l’eau, on avait des concierges et des secrétaires qui avaient fait des tests, rappelle-t-il.

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