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Une rencontre secrète à Queen’s Park avant l’annulation de l’UOF

Les universités d’Ottawa et Laurentienne auraient proposé une solution de rechange à l’Université de l’Ontario français peu avant l’annulation du projet, en 2018.

Montage avec des photos des trois personnes.

La ministre Caroline Mulroney, le recteur de l'Université d'Ottawa, Jacques Frémont, et l'ancien recteur de la Laurentienne, Dominic Giroux, notamment, étaient présents à la rencontre.

Photo : Radio-Canada

Queen’s Park, le 23 octobre 2018. Dans des locaux du caucus du Parti progressiste-conservateur fraîchement élu, la nouvelle ministre Caroline Mulroney faisait connaissance avec Jacques Frémont, le recteur de l’Université d’Ottawa.

Autour d’une grande table, d’autres leaders franco-ontariens complétaient le tableau : le président du Collège Boréal, Daniel Giroux, le recteur de l’Université Laurentienne, Pierre Zundel, et son prédécesseur Dominic Giroux, en téléconférence.

La rencontre, jusqu’ici demeurée confidentielle, ne se résumait pas seulement à un exercice de courtoisie postélectorale, selon nos sources. Une proposition a aussi été mise de l’avant : écarter le projet de l’Université de l’Ontario français, financé un an plus tôt, au profit d’une solution de rechange gérée par les universités bilingues, à Toronto.

La proposition n’était pas nouvelle. Cependant, ni le gouvernement libéral précédent ni le comité de planification qui a créé l’UOF ne l’avaient retenue. En 2018, l'arrivée d’un nouveau gouvernement au pouvoir avait le potentiel de rebrasser les cartes. Les détails concernant ces discussions n'ont jusqu’ici jamais été dévoilés publiquement.

Ils sont venus vendre leur salade, se rappelle le directeur des affaires francophones de Caroline Mulroney à l’époque, Matthew Conway. Daniel n'a pas vraiment parlé, mais Jacques Frémont, Dominic Giroux et Pierre Zundel poussaient vraiment contre l’UOF. Ils citaient beaucoup l’échec du Collège des Grands Lacs [défunt collège francophone à Toronto, NDLR]. Deux autres sources confirment la nature de ces discussions.

On ne disait pas que les programmes de l’UOF n’étaient pas bons, mais que nous, on serait prêts à répondre aux besoins [du marché], se défend Pierre Zundel. On disait : on [les établissements bilingues] est déjà accrédités et on a la possibilité d’offrir des programmes en français dans des domaines en haute demande, comme les soins infirmiers, à Toronto.

Trois semaines plus tard, la province éliminait, à la surprise générale, l’UOF et le Commissariat aux services en français, citant des raisons budgétaires. En coulisses, le bureau de Caroline Mulroney anticipait la vague de protestation qui allait déferler en Ontario français et se réverbérer jusqu’à Québec et à Ottawa.

Une foule avec des pancartes contre les politiques.

Les positions du premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, au début de son mandat, ont réveillé la fierté francophone partout au pays.

Photo : La Presse canadienne / PATRICK DOYLE

Dans un courriel envoyé le « jeudi noir », 15 novembre 2018, dont Radio-Canada a obtenu copie, Matthew Conway écrivait à un stratège conservateur avoir demandé à Jacques Frémont et à ses homologues d’appuyer publiquement la décision du gouvernement Ford.

J’ai écrit aux autres qui étaient à la réunion d’octobre avec la ministre. Je comprends qu’ils ne voulaient pas être vus comme étant contre le projet, mais du support pour la position du gouvernement aiderait la ministre grandement, écrivait l'ex-bras droit de Mme Mulroney aux affaires francophones, qui a depuis quitté son poste.

Joint au téléphone, Matthew Conway dit que le ton de ce courriel se voulait sarcastique. C’était ma façon de dire, eille! Vous avez eu ce que vous vouliez! Vous pourriez au moins le dire au lieu de laisser la ministre seule à défendre l'indéfendable! Mais je ne me faisais pas d'illusions. Mme Mulroney, dit-il, avait plutôt tenté de dissuader son gouvernement d’annuler l’UOF. Il y en a beaucoup qui célébraient la décision. Nous n’étions pas parmi ceux-là.

La ministre Mulroney ne commente pas cette version des faits, mais confirme par courriel que la rencontre n’a pas eu d’impact sur la décision difficile . À l'arrivée au pouvoir de son gouvernement, ajoute-t-elle, les coffres de la province étaient vides. Selon une source gouvernementale, la ministre a étudié l’alternative des recteurs, mais a ultimement déterminé qu’elle ne mènerait pas à une gouvernance par et pour les francophones.

Les discussions ont porté notamment sur les risques d'une concurrence accrue qui risquerait de fragiliser encore davantage tout le secteur postsecondaire en français en Ontario, écrit la porte-parole de l’Université d’Ottawa par courriel. Jacques Frémont et son homologue auraient tout de même proposé de collaborer avec l’UOF pour livrer des programmes en français, tient à préciser Isabelle Mailloux-Pulkinghorn.

Daniel Giroux confirme pour sa part avoir discuté de plusieurs dossiers avec la ministre, dont la volonté du Collège Boréal de livrer des programmes conjoints avec les universités.

L’intervention d’Ottawa avait permis de remettre sur les rails le projet de l’UOF. Plus récemment toutefois, le petit nombre d’inscriptions à l’UOF et les difficultés financières de la Laurentienne ont relancé des débats sur l'avenir et le financement des établissements postsecondaires francophones en Ontario.

Le Kool-Aid de Dyane Adam

Jacques Frémont et en particulier Dominic Giroux s’étaient d’ailleurs déjà prononcés en défaveur de la création d’une nouvelle université francophone à Toronto sous les libéraux, selon des messages et une lettre obtenus par Radio-Canada.

En effet, Dominic Giroux serait intervenu auprès de hauts fonctionnaires du gouvernement ontarien en 2017 pour leur dire que, selon lui, l’UOF serait un échec. Parmi eux, le secrétaire du Conseil des ministres de l’époque, Steve Orsini, des sous-ministres et des sous-ministres adjoints et au moins un élu.

Dans des messages envoyés en 2018, l’ancien recteur de la Laurentienne écrivait aussi que le gouvernement Wynne avait trop bu le Kool-Aid de Dyane Adam, la présidente du conseil de planification de l’UOF.

Elles parlent des importantes coupes liées à la francophonie en Ontario.

Dyane Adam et la députée ontarienne Amanda Simard à l'émission Tout le monde en parle en 2018.

Photo : Avanti Groupe

Ce sera l’échec du Collège des Grands Lacs 2.0., poursuivait-il. D’ailleurs, dans une lettre envoyée en mars 2017 à Dyane Adam, Jacques Frémont et Dominic Giroux lui déconseillaient de créer une nouvelle université à Toronto en citant justement le Collège des Grands Lacs.

Depuis 1967, toutes les nouvelles institutions postsecondaires en Ontario sauf une ont été créées par l’évolution d’institutions existantes. La seule exception à cette approche fut la création du Collège des Grands Lacs en 1995. Grands Lacs a cessé ses opérations en 2002.

Dans la lettre, les recteurs se disaient prêts à collaborer avec un nouvel établissement, mais conseillaient un modèle géré par leurs universités. Au final, Mme Adam a préconisé la création de l’UOF avec de nouveaux baccalauréats, dont en études de la pluralité humaine.

Une dernière tentative

Deux ans plus tard, la veille de la signature de l’entente entre Ottawa et l’Ontario qui allait finalement sauver l’UOF, Dominic Giroux est intervenu de nouveau. Je comprends mal l’empressement du gouvernement de conclure une entente de 126 millions vouée à l’échec, écrivait-il au directeur des affaires francophones de Caroline Mulroney en privé sur Twitter.

L’UOF va échouer sans la masse critique [d’étudiants], sans transfert d’actifs, sans programmes à gros volume (ex. sciences infirmières, service social, affaires) [...] Achetez-vous du temps, ajoutait Dominic Giroux. La réponse de Matthew Conway était sans équivoque : Avec respect, vous n’êtes pas impliqué dans le dossier.

Le nouveau PDG pose dans un corridor de l'établissement de santé.

Dominic Giroux est aujourd'hui à la tête de l'hôpital Horizon Santé-Nord.

Photo : Twitter / @HSN_Sudbury

Malgré ces messages, Dominic Giroux, qui est aujourd'hui PDG de l'hôpital Horizon Santé-Nord, à Sudbury, nie catégoriquement avoir exercé des pressions. Permettez-moi d'être très clair : je n'ai pas sollicité de rencontres ou de conversations avec les décideurs provinciaux sur ce sujet. Toutes les opinions partagées ont été sollicitées.

M. Giroux n’a pas voulu dire s’il épousait aujourd’hui les mêmes opinions. Maintenant que les gouvernements provincial et fédéral ont pris leur décision, je crois qu’il nous incombe, en tant que communauté, d’aider à assurer le succès de la nouvelle université.

Du côté de la province et de l’Université de l’Ontario français, le débat est clos depuis longtemps. L’UOFne réagira pas au regard d’événements de l’ordre du passé. À quelques mois de l’ouverture officielle, l’équipe se concentre sur le travail qu’elle a à faire, écrit Élodie Grange.

J’ai bien hâte de voir ce rêve de longue date devenir une réalité, ajoute la ministre Mulroney par courriel. J’ai toujours cru au projet de l’Université de l’Ontario français.

Choquant, mais pas surprenant

C'est choquant, mais pas surprenant, affirme François Hastir, du Regroupement étudiant franco-ontarien (RÉFO). On savait que les universités bilingues avaient beaucoup de réticences - pour rester poli - au projet d'Université de l'Ontario français.

Malgré tout, nous on continue de croire en ce projet-là ­[de l'Université de l'Ontario français], c'était un projet qui était demandé par la communauté. Je suis convaincu qu'avec les prochains programmes, cette université-là peut être concurrentielle.

M. Hastir soutient que les francophones ne sont pas en bonne position dans les universités bilingues. On le voit [avec l'Université Laurentienne] : le fait que les francophones sont en minorité dans les instances décisionnelles, comme les sénats académiques, et qu'il y a une incompréhension des réalités des communautés francophones lorsque des décisions majeures se prennent, au final, les communautés francophones sont - de façon disproportionnées - pénalisées.

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