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À l’ombre du mur, l’« attente indéfinie » des migrants à Tijuana

Les interpellations à la frontière américano-mexicaine ont atteint le mois dernier un sommet en quinze ans. Notre correspondant est allé à la rencontre de migrants qui espèrent entrer aux États-Unis.

Le camp de migrants situé près de la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

Le camp de migrants situé près de la frontière entre le Mexique et les États-Unis ne cesse de prendre de l'ampleur.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

L’accès à Pedwest, l’un des trajets piétonniers qui relient le Mexique aux États-Unis, a été suspendu il y a un an, au début de la pandémie. C’est donc ici que s’est arrêtée la longue route vers le nord de nombreux migrants.

Au pied du mur frontalier qui sépare la Californie de l’État mexicain de la Basse-Californie, les tentes sont de plus en plus nombreuses.

Il y a quelques semaines, nous avions 30 élèves, maintenant ils sont 80, constate Victoria Rodriguez, qui enseigne notamment les mathématiques et l’espagnol dans une école de fortune en plein air, installée au milieu du camp.

Les cahiers et les crayons sont financés par des dons privés, tout comme la nourriture, l’eau et les vêtements qui sont distribués ponctuellement aux migrants, dont un grand nombre sont originaires d’Amérique centrale.

Des vérifications médicales sont offertes aux résidents du camp.

Des vérifications médicales sont offertes aux résidents du camp.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Le Honduras n’est pas sécuritaire, il y a beaucoup de violence, raconte Anna, pour expliquer ce qui l’a poussée à quitter son pays natal, puis à traverser le Mexique avant de s’établir temporairement à un jet de pierre des États-Unis.

Pourquoi avoir choisi de tenter sa chance dans cette ville tout à l’ouest, où se trouve l’une des portions les plus surveillées de la frontière entre le Mexique et les États-Unis?

Nous avons entendu qu’ils allaient ouvrir la frontière et que les demandeurs d’asile allaient être entendus, explique Anna.

Anna, originaire du Honduras, dans le camp de migrants à Tijuana.

Anna, originaire du Honduras, n'entend pas envoyer ses enfants seuls à la frontière.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Ce scénario ne s’est pas réalisé. Pour l’instant, la politique officielle de l’administration américaine demeure de refouler les migrants, sauf les mineurs non accompagnés. Selon les services des douanes et des gardes-frontières des États-Unis, près de 19 000 enfants ont été interceptés en mars seulement.

L’idée de laisser ses enfants tenter seuls de franchir la frontière pour gagner les États-Unis lui a effleuré l'esprit, car la région du Mexique où ils se trouvent est très dangereuse, mais elle y a renoncé. Il est préférable ne pas séparer la famille, tranche-t-elle.

Joe Biden et l’espoir de changement

Le mois dernier, le président américain Joe Biden s’est défendu de ce que sa promesse d’une approche plus humaniste dans la gestion de l’immigration soit responsable de l’afflux de migrants à la frontière.

N’empêche, au campement de Tijuana, de nombreux résidents ne cachent pas l’espoir que suscite en eux le changement de garde à la Maison-Blanche.

Une affiche demandant au président Biden de laisser les migrants entrer aux États-Unis.

Des migrants à Tijuana demandent au président américain de les laisser entrer aux États-Unis.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Ce président est plus ouvert que l’autre, lance par exemple Sandra, une réfugiée originaire du sud du Mexique, installée dans une tente non loin d’une affiche sur laquelle on peut lire Biden, s’il vous plaît, laissez-nous entrer.

Je considère que la plupart des choses seront plus simples avec ce président qu’avec le précédent.

Une citation de :Odalys, une migrante venant de Cuba

Dans les faits, malgré la décision de ne plus refouler les mineurs non accompagnés, des mesures établies sous l’administration Trump sont toujours en vigueur.

La chercheuse au Colegio de la Frontera Norte, Marie-Laure Coubès, explique par exemple que les États-Unis ont toujours recours à la politique permettant, sous prétexte de crise sanitaire, d’expulser de nombreux migrants qui souhaitent entrer aux États-Unis.

De jeunes migrants près de la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

De jeunes migrants près de la frontière entre le Mexique et les États-Unis

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

L’attente est indéfinie, explique la chercheuse, en évoquant le flou entourant actuellement la procédure de demande d’asile aux États-Unis. C’est assez dur de déterminer ce qui va se passer, parce que ça change tous les mois, ajoute Marie-Laure Coubès.

On pense qu’avec le nouveau président ça va mieux aller, mais ce n’est pas vrai. Beaucoup de gens sont expulsés, lance le migrant haïtien Jean Dugrand, rencontré dans le camp de Tijuana où il vit.

Dans un rapport publié le mois dernier, plusieurs groupes de défense des migrants avancent que plus de 1200 ressortissants haïtiens ont été expulsés depuis l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, alors que 895 migrants originaires d’Haïti ont subi le même sort pendant l’année financière 2020, sous la gouverne de Donald Trump.

Ayant fui des menaces dans son pays secoué par l’instabilité, Jean Dugrand garde toujours espoir de s'installer aux États-Unis où, à son avis, on peut être plus tranquille

Tijuana, simple escale?

Face à l’incertitude des dernières années, certains de ses compatriotes ont finalement choisi de faire de Tijuana la destination ultime de leur trajet migratoire.

Restaurants, épiceries : il suffit de se déplacer à quelques kilomètres au sud du camp de migrants pour s’apercevoir de l’importante présence de la communauté haïtienne dans cette ville frontalière.

Wisly Désir, un ressortissant haïtien, installé à Tijuana.

Wisly Désir est établi à Tijuana, où il poursuit des études doctorales.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Les Haïtiens, quand ils ont commencé à arriver ici, ont commencé à s’intégrer à la communauté mexicaine. Il y a différents restaurants haïtiens à Tijuana, explique Wisly Désir, étudiant au doctorat en développement global, qui vit au Mexique avec sa famille. 

Selon la chercheuse Marie-Laure Coubès, ils sont aujourd’hui quelques milliers de ressortissants haïtiens à avoir quitté leur pays après le séisme de 2010 pour travailler dans divers pays avant de s’établir à quelques centaines de mètres de la frontière avec les États-Unis. 

Un restaurant haïtien, à Tijuana, au Mexique.

Depuis quelques années, de nombreux ressortissants haïtiens s'installent à Tijuana, au Mexique.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Chaque fois qu’il y a eu de nouveaux flux, ça a transformé la ville, et c’est vrai que c’est lié à la politique des États-Unis.

Une citation de :Marie-Laure Coubès, chercheuse au Colegio de la Frontera Norte

Malgré les communautés qui s’y créent, Tijuana demeure à son avis une grande zone d’attente pour de nombreux demandeurs d’asile. 

Son avis est partagé par de nombreux migrants rencontrés au pied du mur frontalier, dont plusieurs jugent illogiques les messages lancés par l’administration démocrate de Washington, qui leur demande en anglais, en espagnol ou en créole de ne pas venir pour l’instant.

Quand Biden nous dit de ne pas venir, comment veut-il que nous ne venions pas? Nous sommes déjà au Mexique, lance la Hondurienne Anna, qui n’a pas l’intention de rebrousser chemin.

Le mur frontalier entre San Diego et Tijuana.

La barrière qui sépare Tijuana au Mexique de San Diego, aux États-Unis, a été construite dans les années 1990, quand le démocrate Bill Clinton était au pouvoir.

Photo : Reuters / MIKE BLAKE

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